Crédit : photo JR et Agnès Varda/ Le Pacte
28 juin 2017  / Cinema

Interview : Agnès Varda et JR à la rencontre des Français dans Visages Villages

Propos recueillis par Fabien Menguy
26/06/2017

La réalisatrice et le photographe sont partis à la rencontre des Français dans Visages Villages, qui a obtenu l’Œil d’or du meilleur documentaire à Cannes. Film itinérant oblige, nous avions rencontré les deux célèbres artistes Gare Montparnasse.

Agnès Varda et JR doivent prendre un train pour une avant-première à Nantes. Après quelques petits soucis pour nous retrouver dans la gare, la réalisatrice improvise une interview assise sur un escalier, alors que JR n’est pas encore arrivé.

 

Parmi les villageois que vous avez filmés et photographiés, quelle rencontre vous a le plus marquée ?

AV : On a commencé par cette femme du Nord dans une rue de Coron où elle ne peut plus rester, et qui parle de son père mineur. Elle nous a tous émus. à la fin, JR a mis des grandes images de mineurs anciens sur toutes les maisons et j’ai fait un très gros plan de son visage qu’on a mis sur sa maison. C’est une façon d’agrandir les émotions, les visages. Notre but est de mettre en valeur ce que disent les gens, par l’écoute calme, le montage, ou bien par l’exagération graphique que JR propose. D’ailleurs, je veux bien essayer de lui parler en Facetime… Vous savez appeler en Facetime ?… Bonjour, est-ce que tu nous entends ?

JR : Je suis là. J’arrive tout de suite.

AV : Donc je vous ai parlé de la dame du Nord, mais ce n’est pas celle que j’aime le plus. Même si je ne fais pas de hiérarchie dans l’amitié, on a essayé d’attraper ce que chacun a d’unique. Oui ! (JR arrive, elle le briefe).

JR : C’est la rencontre avec Agnès qui m’a le plus marqué. Elle s’est faite dans la rencontre des autres, c’est quelque chose qui a animé notre vie à tous les deux même si la mienne est beaucoup plus courte.

AV : Qu’est-ce que tu essaies de dire ?

JR : Rien, que tu as quelques années de plus.

(Il est l’heure pour eux de prendre leur train, l’interview se poursuit en marchant).

 

Vous revoyez ces gens ?

AV : On reste en contact. Par exemple, Jeanine du Nord, je lui écris et je lui téléphone. Je lui ai envoyé des chocolats, elle me dit que la Voix du Nord est venue la voir. Avec les femmes des dockers du Havre, on a créé des liens d’amitié, ce n’est pas du baratin. Ces femmes, je les ai trouvées extrêmement sympathiques et intelligentes. On s’envoie des textos et des mails tout le temps. C’est plutôt une histoire d’amitié spontanée. Par exemple, à l’usine – une usine chimique pas très drôle, un peu dangereuse –, JR animait les séances pour faire un portrait de groupe.

JR : On se partageait bien le travail. Agnès faisait des siestes pendant que je bossais, ensuite elle venait écrire son nom dessus.

AV : Menteur !

 

Votre film a été présenté hors-compétition à Cannes où il a reçu L’Œil d’or. Comment avez-vous vécu ce Festival ?

AV : Écoutez, on est parti modestement hors compétition pour une projection à 16 h, donc hors des flonflons si j’ose dire. Et on s’est retrouvé avec une ovation extraordinaire (on arrive au train). Vous montez avec nous 2 minutes ?

JR : Cannes, ça peut faire naître un film ou le tuer. Nous, on a vécu un moment d’émotion et 20 minutes d’applaudissements qu’on n’oubliera jamais. Je n’ai jamais vu Agnès autant émue.

 

Pourtant vous en avez vu des Festival de Cannes, Agnès ?

AV : Ah, oui. Mais je n’ai jamais travaillé à deux, là c’est une aventure à deux. Toi non plus. Et puis Rosalie, ma fille, c’est elle qui a produit, c’était nouveau aussi. Il y avait un truc très familial. On est de la même famille maintenant, même si on dit « camarade », c’est quand même camarades-amis, si tu es d’accord ?

JR : Je suis d’accord. Et puis, les gens nous disaient : « Merci », pas « Bravo ». Et ça, c’est une sacrée différence.

AV : Est-ce qu’on va faire des entrées ? On l’espère, mais on sait déjà qu’il y a de l’amour pour le film. De toute façon, on a gagné une chose, c’est le lien. Maintenant, c’est vous qui connaissez ces gens. Nous, on est des passeurs. Il y a un ouvrier qui nous a demandé ce qu’on voulait faire ? « On voudrait mettre notre fantaisie dans votre travail ». Il y a un château d’eau à la con, c’est toujours un peu bête un château d’eau. Ah tiens, il y a de l’eau, on va mettre des poissons dessus ! À partir de là, les types de l’usine ça les amuse. On ne se fait pas passer pour des sociologues ou des reporters.

JR : Ce sont des rencontres simples, c’est un film modeste, il n’y a pas d’effets spéciaux, pas de violence, pas de cascadeurs.

AV : Et on ne vend rien. C’est notre façon de lutter. Lui, il n’aime pas les marques, moi je n’ai jamais fait de pub.

JR : Ce n’est pas que je n’aime pas les marques, c’est que je ne veux pas que mon travail serve de produit commercial pour vendre des objets autres que le message que les gens ont à passer.

AV : C’est une façon de dire que l’art existe même quand tout est difficile. C’est notre métier, notre vocation, d’amener de l’imagination et des surprises à la vie quotidienne.

 

Pendant tout le film, Agnès essaye de vous faire enlever vos lunettes de soleil, et là je vois que vous ne les portez pas.

JR : Oui, car il n’y a pas d’appareils photos ni de caméras. Malheureusement, dans beaucoup de pays du monde, le collage n’est pas autorisé. C’est comme ça que ça a commencé. Si je montre mon image ici, on m’empêchera d’entrer dans certains pays.

(l’annonce du départ du train résonne)

AV : Vous partez avec nous ?

 

Non, je vais me rapprocher de la porte au cas où. Que pensez-vous des gens qui font des selfies devant vos œuvres ?

AV : Tenez-vous sur les marches, prêt à sauter. Il y a de l’aventure. Le suspens de ce film c’est notre rencontre avec À Nous Paris.

JR : Ça fait bizarre, car les gens se mettent dos à l’œuvre pour se photographier devant, mais après notre enquête on s’est rendu compte qu’ils les transmettaient à leur famille en disant : « Regarde, j’étais là, je pense à toi ». Et ça nous a permis de changer notre regard sur le selfie.

AV : C’est quelque chose de très nouveau. Avec le téléphone, il n’y a plus le rôle du photographe qui est à part des autres gens. Maintenant, tout le monde est photographe.

 

Pour terminer, pensez-vous que l’art peut changer le monde ?

JR : En tout cas, il peut changer le regard qu’on a sur le monde, et changer la perception qu’on a du monde, c’est un peu changer le monde.

AV : L’art peut changer notre regard sur les hommes, et du coup sur le monde. L’art, ça ouvre l’esprit quand même.

(« Mesdames, messieurs, le départ est imminent, attention au départ ! »)

 

Est-ce que vous avez un mot de conclusion ?

AV : Étant donné que nous vivons un suspens presque intolérable, puisque le train va partir, le dernier mot sera : « Est-ce qu’on arrivera à dire encore un mot ? »

JR : Ce sera : « Bip ! »

(Bip !)

 

Visages Villages, d’Agnès Varda et JR, avec des villageois français. Documentaire. Sortie le 28 juin.

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