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09 janvier 2017  / Livres

Rentrée littéraire : comment ça marche ?

Stéphane Koechlin
09/01/2017

Septembre et janvier marquent une tradition française solidement ancrée : la rentrée littéraire. Pendant plusieurs semaines, tous les bataillons du métier - écrivains, éditeurs, libraires, journalistes - se mettent en ordre de marche. Visite chez les quatre acteurs d’une mécanique bien rodée.

Les rentrées littéraires commencent toujours par un chiffre, le nom de livres jetés dans la mêlée, près de 600 en moyenne (marée haute). Quelques écrivains s’en sortiront avec une bonne presse et des ventes correctes. Mais la majorité des « candidats » éprouvera les illusions perdues. Car il faut le savoir : un roman s’écoule en moyenne à moins de mille exemplaires. Nous parlons ici d’un métier – celui d’écrivain - très difficile, harassant et peu rémunérateur. Dans un premier temps, l’auteur doit être visible dans les 3000 librairies indépendantes de France. Cette mission revient à son éditeur qui s’applique à séduire les représentants chargés de la mise en place, bien avant que la presse en parle.

Chez le libraire

« La rentrée littéraire est arrivée », clamait en septembre dernier le panneau écrit à la craie dans la vitrine de la très jolie librairie L’Amandier, à Puteaux. Comme le Beaujolais nouveau. Cette comparaison avec le vin reviendra bien souvent. Julie Bacques dirige l’Amandier depuis dix ans, et à la tête de son équipe de quatre libraires, elle choisit et place soigneusement les livres sur l’étal (environ 10% de son chiffre d’affaires en littérature). Elle aura écouté les représentants, lu les services de presse, tenu compte de la notoriété d’un auteur ou se sera souvenue d’une rencontre personnelle. « Nos visiteurs nous font confiance. Ils n’ont pas peur de sortir des classiques. Nous installons une table « coups de cœur », et beaucoup de clients y viennent naturellement. Nous sommes encore jeunes, mais l’affluence augmente. La population, à Puteaux, est en perpétuel renouvellement. Vous avez aussi un énorme bouche à oreille, et nous sommes seuls.» En septembre, elle se disait heureuse de cette « belle » rentrée, heureuse de pouvoir citer l’un des meilleurs textes qu’elle a lus ces derniers mois, Le Phare de Babel de Yannick Anché, aux éditions Moire, sur deux gardiens de phare en proie à la tempête et gagnés par la folie. « Voilà le genre de roman qui n’occupe pas les magazines car l’éditeur n’a pas les moyens, mais c’est une pépite, une vraie découverte. » 

Chez le critique

Peut-être Julie Bacques aura-t-elle lu les articles de Baptiste Liger dans L’Express et Lire. Lui vit chaque année des étés et des hivers studieux. Cela tombe bien car il  se définit comme un « addict » de la lecture. « Je reçois une vingtaine de paquets par jour. Il m’arrive de parcourir un ouvrage en diagonale, ou d’arrêter au milieu. Je peux dire que j’en ai lu cent cinquante de A à Z. Je porte une attention particulière aux premiers romans. J’aime bien essayer de lancer de nouveaux venus. » Ces dernières années, le primo romancier est devenu un enjeu marketing, récompensé même d’un prix. Cet intérêt n’empêche pas Baptiste Liger d’entendre les éternels griefs : les journalistes « viendraient au secours » du succès ! « On nous reproche à la fois d’être élitiste, de parler d’un auteur polonais mort en 1812, et d’écrire sur des auteurs trop notoires. Je le vois dans le courrier que nous recevons à Lire. Il est difficile de concilier les deux types de lectorats. Je renvoie le boomerang aux lecteurs. Regardez les indices WEB. Un papier sur le roman intimiste d’un inconnu aura moins de « clics » qu’un texte sur Bernard Werber ou Amélie Nothomb. Nous devons trouver un équilibre entre les découvertes et l’information, mélanger portraits et interviews.» Les journaux ont besoin de « têtes de gondoles », Christine Angot, Amélie Nothomb, David Foenkinos, Frédéric Beigbeder... Tout le monde sait qu’ils ne sont pas les meilleurs écrivains, mais ils rapportent et servent de locomotives. Quand aucun d’eux ne figure dans une rentrée, Baptiste Liger le regrette. Il plébiscite alors l’éditeur qui lui est cher. « Avec un énorme courage, un sens de l’audace incroyable », ajoute Baptiste, « je vais vous citer Gallimard, l’Institution. Nombre d’auteurs rêvent d’être publiés dans la Blanche. Bien sûr je n’aime pas tout. Mais nous avons besoin d’un éditeur repère. »

Chez l’éditeur 

Chez Gallimard, le choix des auteurs de la rentrée donne lieu à une sélection douloureuse, validée par le grand patron Antoine Gallimard. Cela se bouscule. Le livre de la très cotée Fabienne Jacob a même été repoussé. La fournée de septembre a été brillante avec le prix Goncourt décernée à Chanson douce de Leila Slimani. « Les auteurs désirent tous sortir à cette période », explique Guy Goffette, l’un des éditeurs de la vénérable maison. « On essaie de leur faire comprendre que cette rentrée est une foire d’empoigne. On leur dit : « Cela va être difficile. Ton livre sera mieux défendu en janvier ». Ils concourent pour les prix. Moi, je n’ai jamais cherché la compétition.» Il a pourtant failli obtenir le Goncourt en 2001, battu par un autre auteur Gallimard, Jean-Christophe Rufin. « J’aurais pu enfin m’acheter un appartement à Paris ! Je suis toujours locataire », plaisante-t-il. « Mon adversaire était connu. Je me distinguais comme poète, un genre délaissé, et j’écrivais mon premier roman. »         

Il a défendu avec succès « son » livre, le puissant Tropique de la violence de Nathacha Appanah, qui a obtenu en octobre le prix Fémina des lycéens. Ce récit se déroule dans l’ile de Mayotte, parmi ces bébés abandonnés, ces gangs d’enfants perdus, suite de voix rageuses, fantomatiques et vivantes. « Elle ose des choses, fait parler des morts, en une polyphonie merveilleuse. » Il a entendu François Busnel, l’animateur de la Grande Librairie (France 5), « traiter » le livre d’Appanah de chef d’œuvre. « Il ne faut jamais employer trop de grands mots », tempère-t-il. « Elle a écrit un grand livre, mais chef d’œuvre ne veut pas dire grand-chose. »

La rentrée de janvier chez Gallimard s’annonce plus… people, grâce à Daniel Pennac (Le cas Malaussène), Philippe Sollers (Beauté), et Marie Modiano (Lointain), chanteuse et fille de Nobel. Guy Gofette, qui se dit « passionné de littérature », « amoureux du style », « à la recherche du grand auteur », s’avoue toujours excité. « J’étais enseignant, et je vois la rentrée littéraire comme la rentrée scolaire. Nous avançons au milieu de cette ruée angoissante, mais nous sommes sûrs de ce que nous avançons, même si les meilleurs ne sont pas toujours récompensés.»       

Chez l’écrivain 

La romancière confirmée, Valentine Goby, se rappelle sa première rentrée littéraire, en 2002, chez Gallimard, avec La Note sensible. « Mon meilleur souvenir, magique. Cela me semblait irréel. Entre l’acceptation et la publication, il s’est passé un an, et pendant ce temps-là, J’ai beaucoup hésité à dire que j’étais publiée car j’avais peine à y croire. Mon rêve s’est concrétisé quand je suis allée signer des piles de livres que j’envoyais à des gens que je ne connaissais pas. J’étais intimidée et euphorique. » Elle se définit comme « une fille de la Poste » car elle a toujours envoyé ses textes par ce chemin-là, même quand elle a quitté Gallimard pour Actes Sud - parce qu’elle ne s’entendait plus avec son éditeur Richard Millet (« mais je ne suis pas la seule »). « J’ai eu de la chance », avoue-t-elle modestement. Depuis, elle a participé à sept ou huit rentrées, plutôt en septembre, même si janvier lui irait tout aussi bien. Car elle a du mal à comprendre cette obsession des prix « bien que je trouve intéressante l’idée de la prescription et de la hiérarchie car on publie trop de livres, 200 nouveautés par jour en France. J’essuie aussi les conséquences de cette foule qui se presse pour avoir droit à un nombre d’émissions restreintes. Mais j’ai le privilège d’avoir ma place. Ma grande chance est d’avoir été nommée numéro 2 des livres préférés des libraires. Certains écrivains ont une presse dithyrambique, mais peinent à se positionner en librairie.» Elle vient de décrocher les Etoiles du journal Parisien pour son dernier ouvrage, Un paquebot dans les arbres paru chez Actes Sud. Ex-présidente du Conseil Permanent des Ecrivains, vice-présidente de la Charte des auteurs, elle s’est toujours battue pour permettre aux auteurs de vivre de leur travail. « D’excellents livres disparaissent écrasés par le nombre. L’argument de la diversité est une illusion. C’est une façon de noyer des éléments qui auraient besoin d’espace pour respirer. La volonté de puissance aveugle tout le monde. Je peux tout lire ! Non ! On ne peut pas tout lire. La durée de vie d’un livre sur la table est courte. » Valentine, au service jadis de l’humanitaire, vit de son travail littéraire depuis six ans, elle intervient dans les médiathèques, les écoles, les librairies, bouge, à la rencontre de ses lecteurs… « J’essaie de travailler avec toutes les possibilités qu’offre le livre. Si j’arrête de publier, tout s’arrête. Je ne veux pas être une écrivaine enfermée dans son bureau. »

Une rentrée ressemble presque à une campagne électorale !

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