6 jeunes chanteuses à suivre de près

Cela faisait longtemps que nous n’avions pas vu arriver un cortège de jeunes chanteuses aussi talentueuses et brillantes. Toutes ces voyageuses du son, assez mélancoliques, ont été révélées par une autre voie que la télévision, grâce à la force de leurs compositions et de leur personnalité. Certaines disparaitront, d’autres survivront. « Un premier amour ne se remplace pas », a écrit Balzac dans La Femme de trente ans. Alors, profitons-en !

Juliette Armanet, la promesse de l’Aube


© Theo Mercier 

Sur la pochette de son album, elle pose en fausse Cléopâtre affublée d’une couronne. Juliette Armanet ne se doutait pas qu’elle serait la reine du moment, ni que son poétique single, L’Amour en solitaire, sorti début 2014, tournerait aujourd’hui sur les ondes de l’exigeante France Inter et de la populaire RTL. Les références n’ont pas manqué de la submerger : Michel Berger, Françoise Hardy, Véronique Sanson, William Sheller… Mais ce joli compagnonnage ne perturbe pas une jeune artiste qui ne considérait pas la chanson comme une ambition première. Née à Lille mais parisienne, âgée de 33 ans, elle apprend jeune le piano classique avant de le délaisser pour s’adonner à ses passions, la littérature et le cinéma. Après des études de lettres, elle devient ainsi journaliste, participe à la confection de documentaires sur Arte, puis elle se décide à écrire une chanson “L’amour en solitaire”, qu’elle interprète un peu partout. Un producteur ne manque pas de repérer cette voix haute, son piano mélancolique, et lui propose d’enregistrer ce premier album, Petite amie, riche de chansons bien écrites aux mélodies soignées. Juliette n’hésite pas à ponctuer sa ligne claire de légères touches électro synthétiques, redonnant à la variété française une belle fraîcheur. Une promesse de l’aube, pour reprendre le titre d’un écrivain qu’elle admire, Romain Gary.

Petite amie, Universal.

 

Fishbach, château sombre


© Yann Morrison

Avec Fishbach, nous remontons au temps des années 1980, de cette cold wave dont elle semble vouloir ressusciter l’imaginaire gothique. Née en 1991 à Dieppe, Flora Fishbach a suivi le chemin habituel pour les jeunes artistes en dehors de la voie télévisuelle : le festival des Inrocks, une reconnaissance au Printemps de Bourges puis une résidence aux Transmusicales de Rennes, pépinière des talents à venir. En 2015, elle sort un EP, ces albums un peu bâtards de quatre titres permettant à un artiste de s’étalonner avant le grand saut. Deux ans plus tard, Fishbach publie ce premier disque remarquable, À ta merci. L’œuvre nous plonge dans un paysage nocturne, tissé de guitares, d’électro glaçante et brumeuse, de machines, où chaque rythmique ressemble à un coup de poing. Des « tirs au hasard », un corps suicidé qui dégringole sans raison du château créent un univers absurde, kafkaïen, auquel la voix grave et tragique de Fishbach confère une étrange et inquiétante poésie.

A ta merci, Sony.

 

Cléa Vincent, amours contrariées


© Elodie Daguin

« Gnangnan »… C’est ainsi qu’un grand quotidien a défini la musique de Clea Vincent. Mais la jeune femme ne s’est pas démontée, assumant son côté fleur bleue. Malgré les critiques, cette trentenaire (on ne lui donnerait pas plus de vingt ans) a tracé sa route depuis le Pop In, ce bar parisien du 11e arrondissement où les noctambules avaient l’habitude de l’écouter. Son premier album, Retiens mon désir, financé grâce aux sites de crowfunding, n’a pas déçu, même si le charme rétro, les châteaux (perdus), les princes charmants, les jolis contes – en résumé, sa fausse candeur – ont pu déplaire. Certes, moins expérimentale que Fishbach (les deux femmes se connaissent plutôt bien), Cléa Vincent cherche plutôt son inspiration du côté de la new wave française des années 1980, à la Jacno et Elli Medeiros. Elle marie synthés et chansons fluides. Si certains ont réfréné leur désir, d’autres la regardent avec les yeux de Chimène.   

Retiens mon désir, Midnight spécial Records. 

 

Marie Flore, durable passade


© DR

Quand Joan Baez imagina en 1971 l’histoire d’une petite fille de dix ans, Marie Flore, elle ignorait que beaucoup de parents donneraient ce nom à leurs enfants, en hommage à sa chanson. C’est ainsi que la jeune Française Marie Flore doit composer avec un prénom chargé d’histoire. Sa famille, sans doute un peu hippie, l’a immergée dans la musique des années 1960, de Simon and Garfunkel aux Beatles, avant qu’elle ne découvre Leonard Cohen et le Velvet Underground. Ce fut d’abord des études classiques de saxophone alto, puis l’apprentissage de la guitare en autodidacte et la composition dans sa chambre avec un ordinateur. Un moment de doute la pousse à s’engager dans des études de droit qu’elle abandonne ensuite. Elle se consacre un temps à la photographie, voyage aux États-Unis, se lie d’amitié avec Pete Doherty qui l’invitera sur scène… Comme certaines de ses consœurs, un amour déçu inspire ses premiers poèmes et mélodies. À trente ans, elle n’a pas encore une production énorme, un album remarqué en 2013, By The Dozen, paru chez Naïve, et cet EP de quatre titres, Passade Digitale. La qualité des arrangements et des compositions est chaque fois impressionnante : des chansons mélancoliques et planantes gémies avec grâce, sur des nappes de claviers et des vocodeurs.  

Passade Digitale, EP.

 

Alice Lewis, la rêveuse


© Mauro Mongiello

Son pseudo est une référence à Lewis Carroll. Nous n’en saurons pas davantage, car elle ne tient pas à révéler son vrai nom ni sa date de naissance (ce n’est pas faute de lui avoir demandé). La jeune artiste, amatrice de littérature, tient à garder un certain mystère. Sa courte biographie reconstituée nous apprend qu’elle est d’origine tunisienne, a vécu à Londres, a étudié aux Beaux-Arts et chanté comme choriste de Sébastien Tellier. Mais ce qui nous parle le mieux est évidemment sa musique. Elle a publié deux albums, No One Knows we Were Here (2010), produit par Ian Caple des Tindersticks, et Your Dreams Are Mine (2015). Située quelque part entre Kate Bush, Goldfrapp, voire Elysian Fields, Alice crée une musique électro pop richement ornementée, évanescente, où se croisent claviers, flûte, machines faites pour les ambiances cosy et le dancefloor, comme dans son nouveau voyage, Amour Asymétrique, aux quelques nouveaux titres venus éclairer le printemps.

Amour Asymétrique, Bellbuoy Records.

 

Mesparrow, la symphonie d’un piaf


© Fabien Tijou_Izumi Idoia 

Nous lui donnerons 34 ans. Elle aussi a préféré d’abord chanter en anglais avec un premier album, Keep this Moment Alive (2013), avant de se lancer dans sa langue maternelle et de sortir cet excellent deuxième disque, Jungle contemporaine. Marion Gaume, alias Mesparrow parce qu’elle se fait appeler “Miss Sparrow” (mademoiselle moineau), grandit à Tours où elle étudie à l’école des Beaux-Arts. Mais l’atmosphère d’une ville de province ne lui suffit pas, et elle émigre à Londres, découvre la solitude et commence à imaginer, à l’aide d’un clavier et d’un ordinateur, ses jolis contes musicaux. Ses influences vont de PJ Harvey à Dominique A. Autant le dire : elle sait y faire pour concocter des rythmiques accrocheuses, des mélodies ludiques emmenées par son chant de piaf, sur une électronique légère. Elle mêle une danse lente à une mélancolie toute joyeuse. Mesparrow est bien l’une des clientes les plus sérieuses de cette nouvelle génération. 

Jungle contemporaine, Pias.