Bob Dylan, toujours dans le vent

Bob Dylan est le premier musicien à recevoir le Prix Nobel de littérature. Cette récompense a déclenché une vive polémique. Elle fait de l’artiste révolutionnaire de 75 ans, qui chantait jadis « The Times They Are A-Changin » et « Blowin’In the Wind », un créateur pertinent en 2016. A travers lui, c’est un important courant littéraire qui est enfin reconnu.

Il n’a prononcé aucun mot. Ira-t-il recevoir le Prix, le 10 décembre à Stockholm ? Rien n’est moins sûr avec Dylan, personnage énigmatique, indifférent, presque désagréable. Mais tout le landernau littéraire et musical a parlé pour lui, comme toujours. Le très considérable critique Pierre Assouline a été l’un des premiers à dégainer. S’il prend soin de préciser qu’il aime bien Dylan, il dénonce un « choix affligeant », tout en qualifiant plus tard l’artiste de faiseur « de ritournelles ». Il regrette – argument bien sûr défendable – qu’aucun de ces illustres romanciers américains que l’on cite souvent, Cormac McCarthy, Russell Banks, Philip Roth – ne l’ait reçu (qui n’aimerait pas voir cette formidable génération enfin couronnée ?) Quand un pays l’obtient, il sait que le train ne repassera pas avant plusieurs années. Pierre Assouline aurait pu s’en plaindre lorsque Patrick Modiano, écrivain talentueux certes mais moins puissant que les trois génies cités, l’a reçu il y a deux ans. Il n’a pas protesté, sans doute, comme nous tous, par patriotisme. Or, il n’est pas interdit de trouver l’écriture de Dylan plus vibrante que celle de Modiano. Irvine Welsh, l’auteur du best-seller Trainspotting, a été le plus virulent, traitant les membres du comité Nobel de : «vieux hippies séniles ». La palme de la bonne volonté revient à un autre critique réputé, Jean-Claude Lebrun, de l’Humanité, sur sa page Facebook : «Quand même gêné par ce Nobel qu’il faut écouter en anglais, langue à laquelle je n’entends rien… J’ai entendu ces textes chantés par Aufray. Ca faisait peut-être s’allumer les briquets dans les récitals, mais ça me paraissait quand même bien peu inventif. » Il oublie que les chansons de Dylan interprétées dans les années 1970 par Aufray étaient des adaptations édulcorées (de Pierre Delanoë) et non des traductions proprement dites. De l’autre côté, Eric Neuhoff, dans le Figaro, a gagné le prix de la mauvaise foi doublée d’une bonne dose de provoc, comme toujours (souvent drôle), conseillant à « Francis Lalanne de se présenter l’an prochain ». Chez ces tenants du bon goût, Dylan ne sera jamais qu’un « chanteur », avec tout ce que ce mot peut avoir de péjoratif dans la bouche de ceux qui le prononcent.  Le chanteur, pour eux, c’est « je m’appelle Henri » de Balavoine, ou le personnage pathétique joué par Depardieu dans Quand J’étais chanteur de Xavier Giannoli.

Qu’est-ce que la littérature ?

Dylan souffre en vérité d’être visible et invisible. Beaucoup de commentateurs ne peuvent véritablement juger de son talent littéraire. Aucun éditeur n’a encore eu le courage de traduire ses œuvres, à l’exception de son unique ouvrage poétique Tarantula et de son recueil de souvenirs Chroniques (Fayard). Le considérable professeur du collège de France et auteur d’un Eté avec Montaigne, Antoine Compagnon, favorable à ce prix, aura encore une fois montré plus de lucidité que tout le monde : « Mon seul regret ? Ce Nobel ne fera pas vendre de livres. » En comparaison, les textes de Jim Morrison et Leonard Cohen ont depuis longtemps été livrés à la connaissance du public chez 10/18.  Peut-être cela va-t-il changer désormais ?     En vérité, le prix Nobel décerné à Bob Dylan ne tombe pas de la lune. Son nom circule depuis longtemps dans les travées du Nobel. En 1965, le prestigieux New York Times titrait : « Est-il l’hériter de Hemingway et de Faulkner ? », le plaçant au même niveau des deux plus grands écrivains américains nobélisés. Cela ne veut pas dire que nous regrettons la polémique, bien au contraire. Elle serait même plutôt réjouissante. Si Dylan, le « protest singer » et révolutionnaire caustique des années 1960, ne soulevait aucune protestation ni passion, nous aurions de quoi nous inquiéter. Son « élection » permet de nourrir ce très intéressant débat sur Qu’est-ce que la littérature ? comme le posait Sartre dans son célèbre ouvrage en 1948, où il disait qu’écrire n’a rien à voir avec la composition musicale. En aout 1965, la journaliste Nora Ephron demandait déjà au futur primé si ses textes pouvaient tenir debout sans la musique. Il le reconnaissait…  La poésie à laquelle se rattache Dylan, bien moins représentée dans le palmarès du Nobel que le roman, est un genre libre, très mouvant. Elle relève du domaine oral autant qu’écrit, des bardes dont Dylan est l’héritier – l’a très bien souligné Salman Rushdie lui aussi réjoui de ce choix – comme des conteurs.

Un courant enfin reconnu

A travers Bob Dylan, c’est d’abord le blues qui est récompensé, « le plus grand mouvement de poésie populaire du XXème siècle », disait Jean Cocteau.  Il porte cette tradition, afro américaine initié par les poètes de la black renaissance comme Langston Hughes. Si les premières chansons, « Emmett Till », « Hattie Carroll », ont une écriture plus journalistique, faisant le récit très réaliste de victimes noires de la ségrégation, il s’oriente vers une prose plus symboliste née de ses lectures de Rimbaud ou d’Apollinaire.  Sans Dylan, les Beatles ne seraient pas sortis de leur simplicité de « Help » pour se consacrer aux textes plus fouillés de « Strawberry Fields Forever » ou de « I Am The Walrus ». Il a poussé le rock dans la littérature, l’âge adulte à travers des chansons comme le très ronsardien « Like A Rolling Stone », récit épique (comme une petite nouvelle) d’une sans domicile, autrefois riche, jeune et méprisante, qui chevauchait un « cheval de chrome », son riche protecteur, et chute socialement, ou « Blowing In The Wind », suite d’interrogations obscures, mais où la réponse, à chaque fin de strophe, est apportée par le vent, composant l’une des plus poétiques anaphores de la littérature. A travers Bob Dylan, c’est aussi la bop et la beat écriture qui est récompensée, ce magnifique flux verbal aussi intense qu’un solo de Charlie Parker. Il représente, à l’étage le plus élevé, ses maîtres Allen Ginsberg, Jack Kerouac qui n’ont jamais eu le Prix Nobel, mais dont le verbe, la technique du « Cut-up » chère à William Burroughs, cette technique de découpage des textes, de mots jetés sans ordre apparent pour créer des images surréalistes, a marqué la littérature et trouve enfin une place dans le Patrimoine. A travers Bob Dylan, c’est enfin la rock culture qui est reconnue, celle de Jim Morrison, du Pink Floyd, de David Bowie, de Lou Reed, de Patti Smith, tous ces musiciens littérateurs, passionnés de Lewis Carroll, de Poe, de Rimbaud. Tout un coutant qui a porté l’amour des mots et des images dans le cœur des éternelles jeunes générations. encadré

Dylan la totale

Nous pensions que seuls les journalistes anglais et américains étaient capables de livrer une telle somme. Eh bien non, les Français peuvent se montrer aussi encyclopédiques sur le rock à condition de trouver un éditeur ambitieux. Philippe Margotin et Jean-Michel Guesdon viennent de sortir deux énormes Totale, Les Rolling Stones et Bob Dylan, deux pléiades qui balaient un siècle de musique, recensent deux créations considérables qui intéresseront même les profanes car on y lit l’histoire de l’Angleterre et de l’Amérique. Ils y racontent comment naît l’inspiration. « La Totale » de Bob Dylan a dû être particulièrement ardue à écrire, entre la production officielle et les pirates (bootlegs) présents ici. Chacune des 492 chansons y est analysée dans son contexte, sa genèse, et son influence, avec les dates précises d’enregistrement, et le nom des musiciens. Les textes, nourris d’interviews, de portraits, mêlent profondeur et anecdote, faisant de l’ouvrage un divertissement sérieux. On y apprend comment Dylan a écrit son légendaire « Blowin’ In The Wind », en une dizaine de minutes attablé au Café The Commons, à Greenwich. La maquette colorée, bleue, verte, et des photos vivantes de l’artiste, en 1963, avec sa petite amie Suze Rotolo, donnent à celui qui a écrit une « œuvre à l’encre noire », pour reprendre la belle formule de Margotin et Guesdon, un air rieur et festif parfaitement  accordé à la période de Noël.     

Philippe Margotin/Jena-Michel Guesdon, Dylan  la Totale, les 492 chansons expliquées, Le Chêne, 707 Pages, 49,90