Centenaire de Billie Holiday : les hommages

Grande figure du XXe siècle, dont l’aura a dépassé l’univers du jazz, la chanteuse américaine Billie Holiday aurait eu cent ans cette année. Romans, tableaux, films, et même la mode continuent de dessiner la fascinante légende noire de “Lady Day”. Petit passage en revue.

Le 28 avril dernier, la ville de Baltimore s’est réveillée avec la gueule de bois : voitures brûlées, supermarchés incendiés, et la garde nationale appelée en renfort. Cette violence a éclaté après la mort d’un jeune Noir, tué par des policiers. Une histoire éternelle qu’aurait pu chanter Billie Holiday, l’une des plus célèbres enfants de cette grande cité du Maryland, « renommée pour ses rats », comme elle l’écrit au début de ses mémoires, Lady Sings the Blues. Nous aurions aimé qu’au lieu de larmes et de sang, les rues soient décorées de calicots, de banderoles pour célébrer le centenaire de la magnifique chanteuse de jazz.

Mais décidément, le blues que Billie chantait colle toujours à une communauté noire rongée par la misère. Née le 7 avril 1915 à Philadelphie, ayant grandi à Baltimore, l’interprète de Fine and Mellow incarne aujourd’hui à elle seule quatre figures symboliques actuelles : la femme, la Noire, la pauvre et l’artiste. Fille d’un guitariste de jazz absent, et d’une aide-ménagère débordée, Billie vagabonde, se prostitue, connaît la prison, subit un viol…

Le sacrifice

En 1933, le producteur John Hammond la repère dans un club de New York. Cinq ans plus tard, elle enregistre, un 20 avril, la chanson qui la fait entrer dans l’histoire. Écrite par un étudiant blanc progressiste, Abe Meeropol, alias Lewis Allan, Strange Fruit dénonce le lynchage des Noirs dans une Amérique rongée par la ségrégation. Nous en connaissons les paroles métaphoriques – « ces fruits étranges qui pendent dans ce Sud galant » – et dont Billie, lectrice de bandes dessinées, ne comprendra pas les subtilités. La maison de disques Columbia et John Hammond hésitent, craignant de s’aliéner les États du Sud.

Beaucoup de Blancs n’en auront cependant jamais connaissance car Strange Fruit ne sera pas ce que l’on appelle aujourd’hui un tube. Si Billie devient l’idole des intellectuels de gauche, elle expose au danger sa carrière et sa vie dans cette attitude sacrificielle qui sera toujours la sienne, servant partout ce chef-d’œuvre, la « pire chose qui soit arrivée artistiquement à la chanteuse », selon Hammond. Le compositeur folk Pete Seeger dira : « Je l’ai chantée de temps en temps, mais j’ai pris soin de l’entourer d’autres chansons car elle est tellement forte qu’elle paralyse le public. »

Une icône artistique

L’émotion brûlante que Billie met à croquer ce fruit vénéneux, et où circule sa propre existence tragique, renforce cette peur de passer après, et bâtit le mythe de la jazzwoman noire maudite, à la sensibilité pure mais incapable d’avoir prise sur les événements de sa vie. Les hommes semblent chaque fois décider pour elle, qu’il s’agisse de son dealer, de l’amant égoïste ou du producteur, autant de personnages traditionnels représentant une certaine fatalité dans le monde du spectacle noir. Ballottée, Billie Holiday s’épanouit puis se fane lentement, fleur sauvage et fragile, aux boucles d’oreilles à l’effigie de fakir, l’éternel gardénia dans les cheveux, devenue cette Antigone des temps modernes qui inspirera romans, films et tableaux.

Après sa disparition le 17 juillet 1959, à l’âge de 44 ans, sa postérité dépassera celle de ses deux prestigieuses rivales du jazz vocal, Ella Fitzgerald, trop tonique et joyeuse, et Sarah Vaughan, trop glamour, abandonnant le simple statut de chanteuse pour revêtir la beauté funèbre d’une héroïne de tragédie. Andy Warhol et Jean-Michel Basquiat – dans l’œuvre Sans titre (Hommage à Billie Holiday) – s’intéressent à elle. La publicité l’exploite. Il y a quelques années, le cinéaste Jean-Pierre Jeunet choisissait son interprétation de I’m a Fool to Want You pour illustrer son interprétation du parfum Chanel N°5, et accompagner une romance rétro chic avec Audrey Tautou. 

Chef-d’œuvre en péril

Le romantisme laissera vite la place à la légende noire. La jeune et amoureuse Billie s’efface alors devant la victime en bout de course. « Le crépuscule est l’heure où l’on vit le plus intensément », a écrit le romancier Bernard Clavel. Beaucoup feront ainsi l’éloge du dernier album de la diva, Lady in Satin, paru en 1958 et réédité à l’occasion du centenaire. Une œuvre vacillante, gorgée de violons, avec cette voix ravagée par l’alcool et la drogue que ses partisans encensent, y voyant une tour de Pise en péril, et par cela, d’une beauté magistrale.

Dans le superbe ouvrage de Julia Blackburn, Lady in Satin, riche de témoignages de ses amis et collaborateurs, le chef d’orchestre Ray Ellis raconte combien il a malmené cette diva fatiguée accrochée à sa bouteille de gin, en retard, rapportant ce genre d’anecdotes légendaires que l’on entendrait aussi beaucoup au sujet de Marilyn Monroe : « Je lui ai dit : “Espèce de salope ! Tu chantes tellement bien, et tu fais n’importe quoi. Tu bousilles toute cette foutue session.” Je me suis rendu compte que cette garce ne connaissait pas les morceaux… Je l’ai traitée comme une écolière… Elle boudait. »

Cette plongée funèbre dans la psyché autodestructrice d’une chanteuse aura donné de très beaux textes : le polémiste sulfureux Marc-Édouard Nabe qui, en mal de publicité, a montré son visage le plus sincère et émouvant dans son long poème, L’Âme de Billie Holiday (1986) ; le talentueux romancier Alain Gerber, avec Lady Day : Histoire d’amours (2005), et la chanteuse et écrivain Viktor Lazlo, auteur de My Name Is Billie Holiday (2012), ont puisé chez elle une lumineuse poésie. Elle est aussi l’héroïne d’une bande dessinée du duo argentin José Munoz et Carlos Sampayo, sortie en 1991, et rééditée en ce printemps. Un vif noir et blanc, un graphisme au service d’un univers tendu, sombre, nous jettent à la figure la souffrance d’une artiste qui court après des « jours meilleurs ».

Ces jours meilleurs semblent définitivement enfuis dans le magnifique roman enquête de Philippe BroussardVivre cent jours en un. Le récit se déroule pendant cette période du soleil couchant qu’est l’année 1958. Il raconte la tournée désastreuse de Billie en Europe, devant un public italien qui ne comprend pas son style, la hue, puis au Mars Club, mythique scène parisienne près des Champs-Élysées. Les lieux qu’elle a foulés n’existent plus.

L’auteur a patiemment reconstruit un passé fugitif, ressuscitant, dans son récit tendre et triste, de part et d’autre des Alpes, la dérive d’une artiste en passe d’atteindre le mythe mais que ses contemporains méprisent, la considérant comme une chanteuse démodée, juste un peu ivre. « Sur scène, avec sa robe crème, elle ressemble à une princesse qui se serait trompée de bal et d’époque », écrit joliment le romancier, la transformant en Cendrillon, le plus beau personnage que la littérature ait inventé.