Interview de Chloé, figure de l’électro libre

Propos recueillis par Benjamin Cerulli

 

A l’automne dernier, elle sortait son troisième album, l’éblouissant Endless Revisions, sur son label Lumière Noire. A quelques jours de son live à la Gaîté Lyrique, on est allés rencontrer Chloé dans son studio, prendre un café entre une flopée de synthés et une bibliothèque bien garnie.

 

 

Tes parents se sont rencontrés à Ibiza et ta maman était DJ. Il y a matière à croire au destin, non ?

Peut-être (rires) ! C’est assez marrant, je ne sais pas si cela a eu une influence sur moi, mais ce qui est sûr c’est que j’ai grandi dans un certain environnement : tous les deux avaient des collections de disques, et à la maison on écoutait beaucoup de musique. Mon père était très éclectique, ça pouvait aller de la musique classique à des albums cultes comme Dark Side of The Moon de Pink Floyd ou la BO de West Side Story. Il prenait le temps de nous expliquer chaque disque, son histoire. Ma mère c’était plus Motown. Elle a été DJ mais très jeune quand elle vivait à Londres. D’ailleurs, je l’ai appris tard, quand j’ai commencé à mixer.

 

Ton premier instrument était une guitare.

C’était un instrument assez facile d’accès qui me permettait d’apprendre seule, de reproduire à l’oreille ce que j’entendais. Après j’ai découvert les 4-pistes et j’ai commencé à bidouiller. La première fois que j’ai écouté de la musique électronique, c’est quand je suis tombé sur une K7 d’acid house, et à l’époque l’acid house était assez énervée, c’était pas celle d’aujourd’hui. Et je me suis dit que c’était complètement fou.

 

Tu te souviens de ta première rave ?

Pas spécialement de la première mais des premières en général. Ça se passait toujours dans des champs, dans des lieux improbables, généralement assez loin de Paris. Ce que j’aimais c’est qu’il y avait plein de sons différents de musiques électroniques, c’était très mélangé. A l’époque, il fallait appeler Radio FG pour savoir où allait se trouver la prochaine rave.

 

Comment es-tu arrivée aux platines du Pulp ?

Par des rencontres. Comme je sortais beaucoup, j’avais déjà mon petit réseau, et comme le monde de la musique était un petit milieu à l’époque, le mot se passait assez rapidement.

 

Tu te souviens du jour où il a fermé ?

Il y a eu plein de fausses fermetures avant, du coup on ne savait pas tellement à quel moment ça allait vraiment se terminer. Ce qui est sûr, c’est qu’il a fermé à un moment très bouillonnant, et après, il y a eu un vide. D’ailleurs c’est tombé à peu près au moment ou pas mal de pétitions circulaient, du style « Paris est une ville qui dort ». Mais je ne suis pas persuadée qu’il aurait la même force qu’il a eue à une certaine époque s’il était encore ouvert aujourd’hui… Même si c’était le seul club pour les filles et tenu par des filles, et il n’y en a pas aujourd’hui, ce que je trouve assez triste.

 

Tu as mixé dans le monde entier. Selon toi, quelle est la capitale du clubbing aujourd’hui ?

En terme de quantité il y a Berlin, Londres et Paris qui est en train de rattraper son retard. Même si j’ai une petite réserve sur Berlin, il y a beaucoup d’endroits où les Berlinois ne vont pas et qui sont surtout remplis de touristes. Sinon j’étais au Mexique récemment, pour le festival Mutek, j’y ai aussi fait une tournée il y a un an, et c’est en train de bouillonner là-bas. C’est un pays qui est en train de devenir hyper intéressant du point de vue des musiques électroniques : il y a plein de très bons producteurs et le public est très réceptif. Il y a une vraie énergie.

 

Dans une interview, tu expliquais que, sur scène, tu pouvais te fier à un regard, un geste ou une attitude saisis sur le dancefloor. En studio, comment appréhendes-tu le travail, sans ces moyens te permettant de jauger la réception de ta musique en temps réel ? Tu te sens sans filet ?

Oui, un peu, mais c’est justement ce qui est créatif. Parce que face à un public il y a aussi un côté « sans filet » : je ne prépare pas de setlist comme un groupe le ferait avant d’entrer en scène, mais aussi parce que chaque club est différent, avec son propre soundsystem. Je me mets donc en danger, en quelque sorte. Le studio est au contraire quelque chose de plus immersif, personnel. Mais quelque part je me sers aussi de ce que je fais le week-end, quand je mixe : je reviens avec une énergie, une sensation, c’est un souvenir que je garde en moi et je me demande alors comment je vais pouvoir le réutiliser. Ça peut être une musique que j’ai entendue, un artiste qui est passé avant ou après moi, une rencontre, un livre… Mon expérience humaine nourrit mon travail en studio.

 

Peux-tu expliquer le sens du titre de ton album Endless Revisions ?

Je pense qu’il peut évoquer plein de choses, chacun peut le percevoir comme il l’entend, ce n’est pas forcément à moi de donner les clefs. Mais j’aimais bien ce décalage qu’il y avait dans la pochette, entre ce grand espace et cette forme d’architecture au milieu, dont on se demande un peu ce qu’elle fait là, entre l’infini et un élément qui pourrait venir l’expliquer.

 

Tu n’avais pas sorti d’album depuis 7 ans. C’est important pour toi de prendre ton temps à une époque où tout a tendance à aller très vite ?

C’est marrant parce que je pense que j’avais déjà abordé cette question dans mon premier album (The Waiting Room en 2007, ndlr), c’était déjà une époque où tout commençait à aller très vite et où je ressentais le besoin de ralentir le tempo. Je n’ai pas forcément envie d’avoir une régularité dans le fait de faire un album, je veux le faire quand j’en ai envie, quand j’estime que j’ai des choses à dire. Peut-être que c’est ma réponse à toute cette digitalisation, cette numérisation des choses mais ce n’est pas non plus un acte de rébellion, c’est plus pour recentrer la place de l’objet. Parce que faire un album, c’est une implication très particulière.

 

Il paraît que tu lis beaucoup. Tu as un livre de chevet en ce moment ?

Dans mes lectures, c’est comme dans la musique, je ne reste jamais enfermée dans un seul style. Avant j’étais plutôt sur cet écrivain philosophe, Didier Eribon, qui a notamment écrit un très beau livre qui s’appelle Retour à Reims. Mais j’ai des lubies, et en ce moment c’est la littérature de montagne. C’est étrange parce qu’autant j’aime les randonnées, autant l’alpinisme, ce n’est pas du tout mon truc. Mais les récits d’alpinisme me fascinent, alors que je sais que je ne m’y risquerai jamais. J’aime les gens qui explorent, qui cherchent ailleurs. D’ailleurs, un des titres de mon album s’appelle « Because It’s There » en hommage à George Mallory, un des premiers alpinistes à avoir monté l’Everest et qui n’en est jamais revenu. Un journaliste lui a demandé un jour pourquoi il s’obstinait à monter des montagnes, et il lui a simplement répondu « because it’s there »*.

* « parce que c’est là »

 

Concert le vendredi 26 janvier à 19h30, à la Gaîté Lyrique, 3 bis rue Papin, 3e. M°Arts et Métiers.