Rencontre avec Charlotte Adigéry, une artiste électro entre le plat pays et les Antilles

 

Avec ses histoires absurdes et poétiques sur fond de productions techno / house ultra précises, Charlotte Adigéry nous a embarqué dans son univers dès son premier EP en 2017. La chanteuse belge sera en concert le 5 mars à la Gaîté Lyrique à l’occasion des Inrocks Festivals, avant un premier album prévu pour 2020. Rencontre avec une artiste métissée et résolument moderne. 

 

 

À la veille de son concert à la Gaîté Lyrique à Paris, la tornade électro-pop Charlotte  Adigéry est d’humeur introspective : « Désormais, j’ai envie de parler plus de moi, de mes sentiments », confie-t-elle. Entre deux sessions studio pour la préparation de son premier album, l’artiste belge présentera certains de ses nouveaux morceaux dans le cadre des Inrocks Festival. « Le live a une place essentielle dans cette réflexion. Sur scène, je me lâche complètement, jusqu’à me sentir pleinement dans mon corps et sur Terre. »

La dernière fois qu’on a entendu parler d’elle, c’était pour de géniales reprises ASMR de ses propre morceaux et une bande-son méditative de 17 minutes, Yin Yang Self Meditation. C’est la recette secrète de Charlotte Adigéry : humour, absurdité, poésie. À la manière d’une conteuse moderne, la chanteuse de 29 ans déroule tranquillement ses histoires fantasques sur des instrumentaux techno / house nerveux et envoûtants, pensés par le producteur d’origine chinoise Bolis Pupul. Jusqu’à l’extase.

 

Une rencontre décisive avec Soulwax

 

La carrière de Charlotte Adigéry est indissociable de celle des papes de la musique électronique belge, Stephen et David Dewaele, connus pour leurs duos 2manyDJs et Soulwax. Elle a 24 ans quand leurs destins se croisent sur le tournage du film Belgica (2016), dont les deux producteurs composent la B.O. Charlotte se retrouve par hasard à poser sa voix sur le morceau The Best Thing. Commence alors une collaboration sur le label des deux frères, Dewee. Son premier EP Charlotte Adigéry sort en 2017, suivi de Paténipat  en 2018.

Charlotte Adigéry nous fait voyager dans des univers opposés, parle de l’addiction de certaines femmes noires aux perruques synthétiques (High Lights), dépeint la danse des corps couverts de latex dans un fantasme SM (Cursed and Crused), évoque une drogue capable nous ramener à l’enfance en une seule goutte (Okashi). Le succès, immédiat, emmène Charlotte et Bolis en tournée dans toute l’Europe. De Dour à un festival moscovite, et même jusqu’à une tournée nord-américaine en première partie de Metronomy cet hiver.

 

Entre la mer des Caraïbes et le plat pays

 

Ses chansons ont déjà fait le tour du monde, mais Charlotte Adigéry ne l’a pas oublié : sa musique est profondément ancrée dans ses origines, entre la mer des Caraïbes et le plat pays. Une mère martiniquaise et un père guadeloupéen, une enfance dans une ville flamande à rêver d’avoir la peau blanche comme les autres filles de l’école. « Jusqu’à mes 16 ans, je voulais être blonde avec les yeux bleus. Je me souviens être sortie en pleurant d’un dessin animé Disney, parce que je ne ressemblais pas aux princesses des films ! » se remémore aujourd’hui la chanteuse. C’est par l’art que viendra l’émancipation et la fierté d’être soi. « À l’adolescence, j’ai commencé à beaucoup écouter Erykah Badu. Je lui dois beaucoup, elle m’a aidée à comprendre qu’être une femme noire, ça peut contenir beaucoup plus que ce qu’on attend de nous en Belgique. »

Charlotte aime chercher l’inspiration dans des compilations antillaises des années 1970 et 1980, mais aussi dans des vidéos de gwoka, musique percussive traditionnelle guadeloupéenne. « C’est très répétitif, très intense. Je suis sûre que la techno s’est inspirée inconsciemment de ces musiques venues d’Afrique, du Brésil, des Antilles. C’est la même intention : des mouvements et des sons presque instinctifs qui mènent à la transe. » Et la Belgique, dans tout ça ? « Je sais que le fait d’avoir grandi à Gand compte beaucoup dans ma personnalité. Nous, les Belges, personne ne nous attend. Les Américains ne connaissent même pas notre pays ! Ça  nous donne beaucoup d’humilité, de liberté et d’autodérision. »

 

 

Dans cette navigation entre les îles et le vieux continent, la froideur de la techno européenne et la chaleur des Antilles, Charlotte Adigéry espère découvrir ses origines d’un regard nouveau. « La musique créole contemporaine n’est pas très variée, il est temps d’ouvrir une autre page en faisant autre chose que du dancehall ou du zouklove ! Dans ce sens, je suis très admirative du travail de Chassol, de la façon dont il explore son héritage. C’est ce dont la Martinique a besoin aujourd’hui », se réjouit-elle. Le 5 janvier, Charlotte Adigéry précédera sur scène le célèbre musicien originaire de Fort-de-France. Comme un passage de flambeau d’une modernité à l’autre.

Charlotte Adigéry sera aux Inrocks Festival le 5 mars à la Gaîté Lyrique