Dans les bras d’Orphée

Mounir Katché est un garçon qui compte dans la nuit parisienne. C’est aussi l’un des points d’ancrage de tout ce que la capitale compte de chanteurs géniaux. Rencontre avec un très joyeux homme de l’ombre.

Il est « né dans les années 80 », comme il le révèle discrètement, au Tchad. «Nous étions trois enfants, mon père bossait pour l’aviation civile, donc on a beaucoup déménagé dans toute l’Afrique. » A la maison on parle peul, arabe, français. Ses parents ne sont pas musiciens, mais ils adorent la musique et la fête. « Tous les soirs, mon père se déguisait, ma mère improvisait une fête… »
Adolescent, Mounir s’installe avec sa famille au Sénégal, découvre le rap, parce que « tous les quartiers là-bas avaient leur groupe de rap. J’enregistrais ma voix sur K7, on jouait dans des garages, des fêtes de quartier ». Elève brillant à l’école, il se révèle aussi entertainer-né, anime le journal, des fêtes. «Les clubs là-bas, c’était l’après-midi, j’y allais avec une copine en séchant l’école, mais comme j’avais de bonnes notes, mes parents ne se sont pas inquiétés ». *

A Paris il teste les ficelles de la nuit

Après le bac, Mounir Katché débarque seul en France pour faire un BTS de commerce international. Il découvre, fasciné, les scènes ouvertes de la Flèche d’Or, devient un habitué, crée un groupe avec deux cousins. Un ami, Julien Guichard, l’emmène au Queen, à la fameuse soirée Respect, « mon premier gros club » : une révélation. Et le début d’une vocation. C’est le début des années 2000. Le jour, il fait un stage dans la société d’événementiel de Julien et le week-end, il « fait la porte », c’est à dire le physio d’un club «où Julien avait monté Streetlife, la première soirée gay urbaine avec du rap, à Châtelet». Mounir apprend les ficelles de la nuit : faire des listes d’invités, des playlists deep house, ou électro, et surtout rencontrer un certain tout-Paris « gay et branché » qui se presse là, Jean Paul Gaultier en tête, mais aussi, Rodney dit DJ Rod qui va devenir son compère, et « les gens des futures soirées Club Sandwich, tout un crew de stylistes, William Carminola… : je suis entré à fond dans le milieu de la nuit. » rembobine Mounir qui n’en démordra plus, et laissera finalement ses études pourtant réussies, rassuré sur son choix : « je n’ai presque jamais cherché de travail. J’avais toujours une proposition avant de me demander ce que j’allais faire ». Par exemple en 2002 : « DJ Rod a monté la Breaking au Queen, la première soirée gay hip hop et il me demande de faire les relations publiques, j’invite les habitués de Streetlife. C’est devenu la soirée où tout le monde devait être. Il y avait tous les artistes R’n’B, tous les people gay friendly venaient, de NTM à l’équipe de France de foot… ça a duré trois ans. » Il enchaîne assez vite aux Bains Douches, repris en 2006 par une nouvelle équipe, en allumant de sa répartie festive les soirées « Brooklyn session », « La plupart des danseurs, stylistes et maquilleurs des télé-crochets comme la Star Ac’ et Nouvelle Star venaient, ils amenaient les candidats, on les faisait chanter…»
Défilent alors Amel Bent, Christophe Willem… Après les Bains, ce sera un bar, Le Soir, « petit, caché, laqué, les serveurs prenaient parfois le micro pour chanter, et là aussi, tous les vainqueurs de télé crochets et les chanteurs en général venaient. Les casteurs de la Starac venaient y faire leur marché. J’ai fini par connaître tous les chanteurs de Paris ! ». Il s’occupe ensuite du bar l’Anthracite, gagne des responsabilités. Puis se voit proposer de devenir, cette fois, le vrai boss d’un club privé, « très VIP » : l’Orphée, rue Pierre Fontaine, à Pigalle. Ca tombe bien car Mounir court partout pour mixer mais fait des excès, s’épuise…

Pigalle lui appartient

La stabilité de l’offre le sauve. Au début c’est un petit club, ancien bar érotique, où il faut connaître, sonner. Les fêtes y sont brillantes : soul, r’n’b, quelques people et toujours des chanteurs et chanteuses de talent qui  y égrènent de fabuleuses soirées open mic. Puis le club s’ouvre, le public s’y mélange : parfois hype, parfois moins, mais toujours chaleureux, varié, comme les goûts de l’hôte, DJ festif, volontiers enveloppant mais à la répartie effilée. Amoureux de voix, Mounir en découvre au concours de soul parisien, le Sankofa soul contest, qu’il co-anime depuis 6 ans (et dont beaucoup de candidats se retrouvent dans The Voice), les sort de l’ombre, les invite dans son club. C’est à Orphée que Slimane, le dernier gagnant de The Voice, s’est produit et a travaillé, au vestiaire comme sur scène, avant séduire la France sur petit écran. Avec ses concerts ou micros ouverts en semaine façon piano ou guitare et voix, et ses fins de nuit ultra dansantes où se pressent it-girls et hipsters, Orphée a trouvé sa voix au cœur de Pigalle, à deux pas du Carmen, « plus électro », en face du Bus Palladium, résolument rock : «Nous on est plus légers. A Paris, les gens aiment rester entre eux, mais ce n’est pas ma conception de la fête » résume le maître de cérémonie, qui aime à mixer « TLC, Michael Jackson ou Aliyah». Parfois, on vient des USA pour claquer une bise : un choriste de Usher, ou la chorégraphe de Britney.
Le club va bien. Il a même ouvert un voisin, les Dessous d’Orphée, resto où se transfère à minuit le dancefloor, tandis qu’Orphée mute en petit cabaret soul. Et Mounir hésite : rester dans l’ombre et faire briller les autres, ou se lancer à  son tour, lui qui n’a pas abandonné son rêve de chanter ? Quel que soit le destin qu’il se choisit, il est, de manière accomplie, l’un des vrais bons génies de la nuit soul de SoPi.

Orphée privé, bar, cocktails, piano-bar, open mic, clubbing du lundi au samedi, de 22h à 5h, 7 rue Pierre Fontaine, 9è. Les Dessous d’Orphée, restaurant en semaine de 19h à 23h30, clubbing les jeudi, vendredi et samedi de minuit à 5h,  5 rue Pierre Fontaine, 9è.