Entre créativité et inquiétude, les labels indé affrontent le confinement

Concerts annulés, distribution et fabrication à l’arrêt, sorties décalées… Comme d’autres secteurs culturels, la musique pâtit du confinement lié à l’épidémie de coronavirus. Fonctionnant sur des modèles économiques fragiles, les labels indépendants sont particulièrement touchés par la crise sanitaire. Pour rendre compte de leur situation, A Nous Paris a posé quelques questions à Anaïs Lawson du label Jeune à Jamais, Maxime Perron d’Underdog Records, Olivier Rigout d’Alter K, Thomas Picton d’Howlin Banana Records et à Alexandre Gimenez-Fauvety de Croque-Macadam.

L’annulation des événements

Release party, concerts, tournées, les représentations sont évidemment annulées en période de confinement. Ces annulations et reports représentent la première difficulté à laquelle les labels indé doivent faire face. Pour Alter K par exemple, le nombre d’événements qui n’auront finalement pas lieu est très important, comme l’explique Olivier Rigout.  « Beaucoup de tournées et de concerts de nos artistes ont été annulés, comme Kid Francescoli à la Cigale, Jahneration à l’Olympia, le Zénith de Bon Entendeur, les tournées américaines de l’Impératrice et de French 79… Sans compter les dates de festivals d’été et d’autres tournées. Pour Alter K, je pense que c’est environ 500 concerts sur 2020 qui ont été annulés. »

Même son de cloche chez Howlin’ Banana. “Deux release parties (Cathédrale et Avions) et 2-3 autres soirées label de mon côté. C’est surtout sur les dates tournées des groupes que le confinement fait mal. et pour Jeune à Jamais“Toutes les dates de nos artistes sont annulées, ou reportées dans le meilleur des cas, les sorties se font sans release party, c’est décevant…Notre participation au Disquaire Day ainsi qu’à la Villette Sonique est aussi sur la sellette, mais de nouvelles dates se mettent en place pour la rentrée.” Chez Croque-Macadam aussi l’absence de dates est une triste conséquence.Nos groupes sont un peu en dehors des radars pour les gros festivals mais les annulations en chaîne d’événements ont clairement des conséquences pour nous. Une partie des revenus du label vient des dj sets que nous effectuons et en ce moment, c’est évidemment au point mort… “

L’annulation de concerts est toujours un crève-coeur, surtout s’il s’agit de projets inédits ou attendus avec impatience. C’est le cas d’Underdog Records. “À ce jour, on doit être à 30 sur tout le catalogue, mais c’est surtout sur mai, juin et juillet où j’attends d’avoir une visibilité car nous avions pas mal de dates prévues, surtout sur notre nouveau projet The Brooks qui débarquait en France pour la première fois. “

Et c’est particulièrement ennuyeux en ce qui concerne les tournées et les concerts prévus à l’étranger, ce qui est le cas chez Underdog Records par exemple. “On avait aussi pas mal de tournées à l’international et là c’est un gros souci, car l’export prend beaucoup de temps, et un financement minutieux. Ça sera très compliqué de reprogrammer ces dates car l’économie à l’export est très très fragile.”

Perte de revenus

De plus, les lives représentent une source diversifiée de revenus, tous mis à mal par le confinement, et encore difficiles à évaluer à l’heure actuelle. Maxime d’Underdog le confirme : “C’est un impact à moyen terme, pas à court terme, donc je ne peux pas avoir une visibilité globale. Les concerts génèrent plusieurs types de rémunérations. Sur mon catalogue, le merchandising est super important et mes groupes vendent beaucoup de cds, vinyls, tshirts, sur leurs dates.

Car si l’annulation des concerts est la conséquence la plus dure à supporter pour les labels indépendants, c’est aussi parce que les événements sont pour eux l’occasion de rencontrer leurs publics et de leur vendre des disques, comme le déplore Tom d’Howlin’ Banana. “Le coup dur pour les artistes c’est clairement l’annulation des tournées. Et ça impacte le label également vu qu’on vend pas mal de disques par ce biais. Ça impacte directement les ventes de disques pour les sorties qui tombent à cette période, vu que les ventes en tournée représentent une grosse part du total des ventes.

Le manque à gagner ne concerne pas uniquement les ventes de disques ou de billets. Les droits générés lors des concerts représentent en effet une source de revenus non négligeable. Maxime l’explique : “Mais le point le plus important concerne les droits d’exécution publique (DEP). Les droits d’auteurs gérés sur la partie édition du label. Ces droits sont super importants pour investir et générer des droits pour nos auteurs compositeurs. Pour faire simple à chaque concert, la SACEM collecte des droits qui sont reversés aux ayants droits et sont reversés dans leur répartition”

Annulation du Disquaire Day et du Printemps de Bourges

Autre dommage et pas des moindres, le report d’événements primordiaux pour le secteur de la musique indé, comme l’expliquent Alexandre”Concrètement les événements où nous sommes habituellement présents (Disquaire Day, Villette Sonique) sont reportés avec un risque non négligeable d’annulation. Ce sont des événements importants pour nous, ils nous permettent de nous faire connaître (et aussi de voir tous les copains) et constituent des rentrées d’argent appréciables à notre échelle.” Maxime “Je peux ajouter aussi le report du Disquaire Day qui a un impact très important pour nous car le Calif qui s’occupe de l’opération nous a commandé 600 vinyles de nos éditions vinyles.” et Olivier : “Il y a aussi le Printemps de Bourges où plusieurs artistes à nous jouaient, et évidemment pas de festival de Cannes, Midem ou Lions cette année, qui sont pourtant des rendez-vous incontournables pour nos activités liées à la synchro et à l’international. 

C’est encore une fois particulièrement regrettable pour les artistes en voie de développement, comme le souligne Anaïs. « Les tremplins comme les Inouïs du Printemps de Bourges par exemple, ont un rôle clef pour développer leur communauté, et leur identification dans le réseau professionnel et nous allons devoir nous en passer et trouver de nouveaux moyens d’exposition.

Sorties d’albums reportées

Deuxième impact important du confinement sur les labels indé, le décalage, voire la remise en question des sorties d’albums, de clips et d’EP.  Tom d’Howlin Banana : “La sortie du nouvel album de Cathédrale, qui tombait le 27 mars, est décalée (pour l’instant) au 24/04. Ça perturbe pas mal la promo et la distribution forcément”. C’est aussi le cas chez Underdog Records. “Oui c’est un peu compliqué car nous devions sortir plusieurs vinyles en format maxi, une nouvelle collection que j’avais imaginée de nos projets en développement, mais aussi le très attendu album du groupe de soul/ funk canadien The Brooks. On devait aussi sortir un EP de Flox.”

Signatures en stand by

Le ralentissement de l’activité aura aussi pour conséquence de nous priver des dernières découvertes des labels, du moins pour le moment, et de fragiliser les artistes, Maxime le confirme. “Surtout je vais devoir annuler quelques sorties et renoncer à des nouvelles signatures, j’ai déjà commencé et c’est vraiment douloureux car nous travaillons au coup de coeur. Il faudra aussi surveiller la conséquence sur les rémunérations des artistes, vis à vis des cachets et des intermittences.  Tom d’Howlin est dans la même position. “Il n’y a plus de distribution physique en magasin, petite comme grande distribution, ça ne laisse que la vente en ligne et ce n’est pas assez pour justifier de maintenir une sortie pendant le confinement, le manque à gagner est trop important sinon.

Du temps pour la création

Cependant, le confinement a ceci de bon qu’il laisse du temps pour créer. Être chez eux 24h sur 24 permet aux artistes de se concentrer sur leurs projets, comme l’assure Tom. “La plupart des groupes profitent de cette période pour composer et enregistrer des démos, il en ressortira forcément pas mal de belles choses, ça c’est cool !”

De quoi s’impatienter encore davantage puisqu’il faudra surement s’attendre à une profusion de nouveaux titres, comme l’imagine Alexandre. “Je suis curieux de savoir si ce confinement aura des conséquences sur la production musicale : aujourd’hui toutes les conditions sont réunies pour faire de la musique seul chez soi en home studio à l’inverse de la pratique musicale en groupe qui exige des répétitions ou un enregistrement collectif en studio. Bref peut être que esthétiquement le confinement aura des conséquences aussi ?

Champions de l’adaptation

Tous les labels font en sorte de s’adapter à ces changements de planning. Chez Alter K, on essaie de ne pas trop changer les habitudes. “De notre côté ce qui était prévu et déjà en boîte est sorti. On n’a pas changé le calendrier. Johnny Mafia a sorti un clip génial, Black Bones et Les Gordon ont sorti leurs albums… On a un planning rempli pour les 6 prochains mois.” Chez Croque-Macadam, on s’adapte en fonction des groupes aussi. “Nous avons deux sorties en particulier qui sont concernées à ce jour. Nous avons maintenu la sortie numérique d’Extraa et reporté celle de François Club en accord avec les groupes.”

Chez Jeune à Jamais aussi, les artistes continuent leurs productions. “Zuukou Mayzie a sorti l’excellent LP Primera Temporada qui a reçu un très bon accueil du public, et son nouveau clip vient de paraître.”

En temps normal et en période de crise en particulier, les labels indé font preuve de capacités d’adaptation propres à leurs activités. Olivier d’Alter K l’affirme. “À une époque pas si lointaine les disques ne se vendaient déjà plus et le streaming n’existait pas vraiment, ca ne nous a pas empêché de nous lancer et de défendre des projets qui nous tenaient à coeur”. Maxime d’Underdog renchérit. “Le label est né de la crise du disque, a connu les balbutiements du streaming, les négociations pour avoir un début de monétisation… Nous parvenons depuis peu à retrouver avec le streaming, la video, le retour du vinyle, de nouveaux équilibres économiques qui restent fragiles. “

Un chiffre d’affaire en berne

Un équilibre durement acquis qui le rend sceptique sur les initiatives fleurissant pendant le confinement. “En faisant des lives à tout va, des contenus gratuits, des ouvertures de catalogue en téléchargement gratuit, on réhabitue le public à l’idée de la gratuité de la musique. Je ne veux pas faire l’aigri ou le grincheux mais c’est une réalité qu’il faut prendre en compte.

Une inquiétude compréhensible, d’autant que les conséquences financières induites par l’arrêt d’activités comme la production et la distribution sont préoccupantes. Chez Howling Banana, on en est bien conscient. “On va perdre de l’argent sur le printemps c’est certain, avec l’arrêt de la vente en magasin sur une période d’un ou deux mois forcément ça pique un peu”.

Cruciale pour leur chiffre d’affaire et leur survie financière, et déjà incertaine en temps normale, la distribution subit de plein fouet l’effet du confinement, comme l’expose Maxime.Concernant la distribution physique elle est à l’arrêt. Mes deux distributeurs tâchent de faire de la commande client mais c’est très compliqué. Il faut dire que même si le vinyle a permis un rebond de la distribution physique, c’est un mode de distribution fragile.”

Arrêt de la fabrication de disques

Et au delà de l’impact de l’annulation des live, la mise à l’arrêt de la production de disques a également une incidence sur le portefeuille des labels et de leurs artistes. Maxime l’explique. “On peut aussi aller plus loin sur les DRM : les droits de reproduction mécanique. À chaque fois que l’on fabrique un cd ou un vinyle, on paye un droit qui est collecté par la SACEM et encore une fois, redistribué aux ayants droits et éditeurs. Si nous ne fabriquons plus de cds, vinyles pour le merchandising, il n’y aura plus de droits qui en découleront”

Des incidences financières dont l’importance est difficile à évaluer à l’heure actuelle, étant donné le fonctionnement économique de l’industrie musicale. “C’est surtout en 2021 que l’on sentira ce manque à gagner car la collecte de ces droits prend du temps et on est toujours en décalé”, précise Maxime. Une estimation qui fait écho à celle d’Alexandre. “Le label et les groupes devraient y survivre mais clairement ça désorganise complètement les plannings (surtout des sorties d’album à venir). La trésorerie n’est pas terrible en ce moment mais ça risque surtout de provoquer un ralentissement pour les sorties futures. Il y a des chances que l’impact se mesure encore en 2021  !”

Embouteillages à la fin de la crise

À force de devoir décaler les sorties et les événements, les labels craignent un probable embouteillage à la sortie du confinement. Selon Maxime : “Au final ces albums sortiront à la rentrée, mais ça va sûrement décaler toutes nos sorties et créer un embouteillage en médias, distribution et tour, car il va falloir reprogrammer les dates. La situation est identique chez Alter K. “On ne sait pas combien de temps le confinement va durer, et décaler n’est pas forcément une bonne idée, il y aura un embouteillage et puis il faut bien vivre : s’adapter fait partie du quotidien, on est finalement habitué. “

Un risque qui complique la mise en place de stratégie, selon Alexandre “Les sorties physiques sont repoussées à la sortie de la quarantaine, il risque d’y avoir un embouteillage de sorties à ce moment là… Honnêtement nous ne sommes pas sûr d’avoir de « bonnes réponses » sur le fait ou non de reporter des sorties numériques. et Anaïs “Difficile de lancer une campagne de communication claire autour d’un projet sans savoir quand la suite va pouvoir sortir, nous ne souhaitons pas frustrer le public. Parfois il vaut mieux reculer pour mieux sauter. Mais pour certains projets des solutions DIY voient le jour…et nous avons hâte de les dévoiler.

Repli sur les autres activités des labels

L’absence de distribution physique, désastreuse pour les finances des labels Le chiffre d’affaires de mars à chuté de 80%  chez Underdog”, ne sonne heureusement pas la fin de toute activité. Chez Alter K :On a aussi encore beaucoup de travail en synchro et certains placements obtenus il y a quelques mois déjà sortent aujourd’hui comme Yan Wagner pour Element, Virgile Alien pour Volkswagen, Blow pour Yves Saint-Laurent… On a aussi beaucoup de titres dans des productions Netflix actuellement diffusées, ca permet de créer de l’activité, de l’actualité, de la promo et des revenus pour nos artistes.” La folie Netflix du confinement profite aussi aux artistes du label Jeune à Jamais. “Pour Marty de Lutece par contre les streams n’ont fait qu’augmenter, son morceau Grand Garçon se trouve dans la BO du film Le Goût du Vin produit par Netflix et les confinés du monde entier ont pu le découvrir !

Tout de même, le confinement induit fatalement un ralentissement comme l’explique Olivier : “Ce qui est sûr, c’est que tout tourne quand même un peu au ralenti, et que pour les auteurs, les compositeurs et les éditeurs, les prochaines répartitions SACEM seront impactées (moins de nouveautés et d’émissions en radio, pas de concerts ni de tournées, moins de synchro avec la production audiovisuelle à l’arrêt…)”

Une baisse des écoutes en streaming

Concernant le streaming, le constat est sans appel : les écoutes sont en baisse, comme le remarque Tom d’Howlin. “Je n’ai pas encore reçu de relevé pour mars, mais oui c’est sur que les chiffres vont baisser.”  Si les baisses d’écoutes en streaming ont pu surprendre dans un premier temps, il est cependant facile de comprendre pourquoi il fallait s’y attendre, comme l’indique Maxime. “Le streaming, aussi bizarre que cela puisse paraître, diminue environ de 10% sur notre catalogue. Le streaming est principalement un média de mobilité, les gens l’utilisent dans les transports, dans leur voiture, au boulot, quand ils font du sport, c’est aussi un média joué dans les bars, les lieux de sortie, commerces… Donc on est retombés à des chiffres que l’on voyait sur des dimanches.

Même constat chez Alter K. “On a constaté une baisse de l’ordre de 10% , les gens écoutent moins de musique et de nouveautés en streaming confinés en ce moment qu’habituellement (où les écoutes se font surtout pendant les déplacements, entre amis, en soirée, au travail…)” 

Une baisse des écoutes certes, mais une incidence à nuancer. D’après Olivier : “Normalement il ne devrait pas y avoir trop de répercussion car c’est la « part de marché » qui détermine les royalties. Il y a moins d’écoutes mais les gens ne résilient pas leurs abonnement à Spotify ou Deezer. Maxime observe la même chose : “Il faudra voir en valeur, car il se peut qu’en CA, on soit à l’équilibre ou en progression, car visiblement, plus de gens prennent un abonnement payant ce qui a un impact direct sur la monétisation. Il faudra surveiller tout ça. “Quant à Anaïs, elle estime que “Les streams ont baissé d’une dizaine de pour-cent, mais plus le temps passe et plus ils remontent. Nous espérons que les répercussions seront minimes, au final, les gens restent abonnés aux plateformes”

Tous les labels ne sont de toute façon pas autant impactés par les écoutes en streaming. C’est le cas chez Croque-Macadam qui constate aussi une baisse de fréquentation. “Il y a un petit impact pour nous mais moindre que l’arrêt des dj sets et des disquaires dont nous dépendons beaucoup plus à ce jour.”

Vu l’importance des dispositifs digitaux dans la promotion et la distribution de la plupart des labels indé, une attention toute particulière est portée à l’évolution et la rentabilité de ces derniers. Ainsi, chez Underdog : “On note aussi une baisse des revenus sur notre chaine Youtube car il y a moins de publicités . Le digital est notre principale source de revenus. Nous tentons de mettre en place des stratégies de relances, d’e-marketing, de lancer de nouveaux singles et clips, et de retravailler les playlists streaming.

Fin des envois presse

Les envois presse sont aussi devenus impossibles, même si ce biais de promotion tendait déjà de toute façon à disparaître. Chez Alter K : “Pour la promo, on était déjà quasiment qu’en numérique. Espérons que cette période mette fin à l’envoi de cds promo aux journalistes, c’est une aberration depuis des années  » comme chez UnderdogPour ce qui est des envois presse, ils avaient déjà beaucoup diminué ces dernières années. J’utilise désormais principalement les envois de newsletters et des liens de téléchargement. “

Média de confinement privilégié, la radio continue à être un biais promotionnel important et exploitable. Notamment chez Underdog Records. “Nous relançons aussi régulièrement les radios avec lesquelles nous travaillons, et qui continuent de programmer et sont en recherche de nouveautés. 

Habitués à ne pas bénéficier des feux des projecteurs médiatiques, certains labels peuvent compter sur des solutions d’autonomie mises en place bien avant le confinement. C’est le cas d’Underdog. “Notre chaîne Youtube compte 115 000 abonnés, donc nous sommes devenus notre propre média ce qui nous permet de ne dépendre de personne pour ces sorties. Ca valide notre choix d’avoir investi durablement dans la production de clips et de continuer de diffuser en ces temps de confinement.”

Un frein pour la carrière des artistes

Sans surprise, le confinement est surtout problématique pour les artistes en phase de développement et peu médiatisés. Anaïs de Jeune à Jamais le déplore. “Le label fait du développement de carrière et nos artistes sont encore considérés comme underground (Zuukou Mayzie, Wit., Marty de Lutece..) l’annulation des événements ne nous permet plus de les présenter au public en live, cette exposition est pourtant très importante pour la diffusion de leur musique. Olivier s’en rend compte aussi. “Il est difficile dans cette période de promouvoir des nouveaux singles ou albums (encore moins des concerts), surtout d’artistes en développement, on le voit bien en période d’incertitude la tendance est plutôt à se concentrer sur les classiques, les valeurs sûresMêmes regrets chez Maxime.Nous sommes souvent au démarrage de carrière. Sur le label, quasiment tous les artistes signés ont commencé leur carrière avec nous. L’impact va être principalement sur les petits artistes, les artistes en développement.

Heureusement, les sites et plateformes en ligne des labels aident à compenser l’absence de distribution physique. Pour Underdog par exemple.Je continue de mon côté à délivrer les commandes clients via notre site et via notre bandcamp. Les clients sont super bienveillants et ont bien conscience que c’est un acte militant que de commander un single, un vinyle ou un cd en ce moment. Je réponds aussi aux disquaires amis qui souhaitent me commander en direct.  

Ce n’est hélas pas le cas de tous les labels indépendants, comme chez Croque-Macadam. “Nous sommes très dépendants des ventes physiques d’une manière générale. Le numérique représente vraiment peu dans la musique que nous faisons et les niches en général…”

Important en tant normal, le rôle d’accompagnateur et de soutien du label prend une dimension primordiale. Chez Underdog, on peaufine les supports numériques. “J’en profite aussi pour relancer les plateformes de streaming pour tâcher d’avoir de jolies playlists, pour nos artistes c’est devenu un outil majeur de la promotion.” Olivier renchérit sur l’accompagnement  “On est aussi très présent auprès des artistes pour voir avec eux ce qu’on peut imaginer, comment on peut les aider à tirer profit de cette période pas évidente pour eux, alors que la plupart devraient être en tournée.”

Initiatives confinées

En raison du temps accru passé sur Internet et d’une certaine incitation à la créativité (cf : le GettyMuseumChallenge), des applications telles que Tik Tok, réseau social dédié à la création et au partage de clips musicaux, connaissent une forte hausse de popularité qui bénéficie parfois aux artistes. Olivier en fait le constat. “Paradoxalement Kid Francescoli, qui est peu présent sur les réseaux sociaux actuellement, n’a jamais été aussi écouté qu’en ce moment. Son titre Moon produit par French 79 est actuellement un hit sur le réseau TikTok : Jennifer Lopez, The Rock ou Lizzo l’ont récemment utilisé pour illustrer leurs vidéos.”

Parfois relayés par les médias, les artistes qui le souhaitent et le peuvent multiplient les prestations sur Internet. Le catalogue d’Alter K s’est pris au jeu. “Les médias font surtout des sessions live sur Facebook, avec parfois des résultats magnifiques comme Chapelier Fou, Delgres, Isaac Delusion, Piers Faccini, Sarah Rebecca…” et celui de Jeune à Jamais également. “Sur le label nous avons proposé sur IGTV un contenu exclusif « Behind The Scene » avec des vidéos d’archives des différents moments passés avec nos artistes. Nous développons notre playlist « Rap Crush » avec tous nos coup de coeur du moment. Nous restons très connectés avec les médias et nos artistes participent aux lives et capsules avec beaucoup de plaisir.”

Une proactivité 3.0 qui permet de pallier la baisse de productions de contenus, comme l’explique Anaïs. “Aux oubliettes les longues sessions au studio d’enregistrement, tournages, et shooting photo. Ainsi que la promotion : les ITW filmées, participations aux émissions web ou radio, tout se passe au téléphone, Skype ou via les réseaux sociaux. Mais nous avons une chance, le travail home studio est très répandu dans le rap et nos artistes sont très indépendants pour produire leur musique.” En effet, les artistes de Jeune à Jamais se donnent à fond. « Les artistes trouvent des axes pour redonner le sourire à leur public et chasser l’ennui.  Andy Luidje propose un concept « Un jour une maquette » pour faire découvrir à son public son processus de création sur Instagram, Jo Le Pheno propose un montage récapitulatif de tous ses meilleurs couplets depuis 2012 sur IGTV”

Certains artistes participent même à des initiatives solidaires, comme c’est le cas d’une partie du catalogue d’Howlin’Banana. Pas mal de nos groupes participent aussi à une compilation digitale initiée par les gars de We Hate You Please Die,  « Sick Sad World », dont les bénéfices seront reversés à des assos d’aide pour les plus démunis.” (ndlr : cette compilation regroupant 41 artistes indé dont En Attendant Ana, TH Da Freak, Bryan’s Magic Tears Cathedrale et bien d’autres reprenant des titres des années 90 et 2000 (parmi eux, la Tribu de Dana et Hey Ya, mais aussi Jenny From The Block et Barbie Girl !), sortira le 15 avril. Plus d’infos : ici

Ceux qui font pas trop parler d’eux ne sont pas inactifs pour autant, comme l’explique Olivier. “Si certains artistes sont calmes sur les réseaux sociaux en ce moment ça ne veut pas dire qu’ils ne font rien: écriture, demo, remixes… plein de choses sont possibles.”

Les labels aussi s’investissent et proposent des contenus à destination de leurs abonné-e-s, comme chez Alter K. “On est en contact avec des rédactions pour réfléchir à des formats, organiser des interviews, des sessions…

Beaucoup de labels mettent aussi en ligne des playlists spéciales. C’est le cas d’Alter K…“Pour aider à passer cette période compliquée et confinée dans les meilleures conditions, on a fait une playlist #SpaceIsYourOwnPlace, une playlist-maison témoignant de la diversité des super artistes que nous avons la chance d’accompagner au quotidien.”, de Croque-Macadam, “On a publié plusieurs playlists sur le compte du label sur des thèmes qui nous tiennent à cœur.et d’Underdog, “Alors on a mis à jour une grosse playlist Soundcloud et une playlist streaming,”

Le label indie rock Howlin Banana a lui carrément rendu son catalogue gratuit en téléchargement sur Bandcamp, petit cadeau pour égayer les auditeurs en temps de confinement. L’occasion de (re)découvrir un bon gros vivier de rock psyché, pop et garage, avec des artistes comme Brace ! Brace !, Volage, Cathédrale, TH Da Freak ou encore Baston. 

Aides et soutien pour traverser la crise

Etat des lieux du marché de la musique indépendante

Cette hyperactivité mêlée de résilience de la part des labels n’exclue pas une grosse inquiétude concernant leur survie financière. Beaucoup d’entre eux s’interrogent notamment sur les aides publiques et privées dont tout le monde ne bénéficie pas forcément dans le secteur musical. Maxime : “Je trouve que l’on a beaucoup de chances en France, où l’on voit de nombreuses aides voir le jour pour aider les artistes, les tourneurs, et festivals. Par contre, je regrette juste qu’aucune aide ne soit mise en place pour les producteurs phonos et éditeurs, les grands oubliés.”.

Et en effet, chez Underdog… “Aucune aide en vue. Je ne suis pas admissible aux 1500 euros (ndlr : aide accordée aux entreprises ayant une baisse de CA de plus de 70% mais avec une clause sur le bénéfice de l’année précédente. Problématique dans le cas de petites entreprises culturelles dont les bénéfices sont davantage investis dans la production de nouveaux supports et projets que dans les salaires ou l’épargne) et le CNM ne semble pas disposé pour l’instant, à poser un regard bienveillant sur les producteurs et éditeurs de musique qui sont pourtant les développeurs de nouveaux artistes.Heureusement, d’autres aides existent.“La seule éclaircie viendra de la Sacem qui va renforcer l’aide aux éditeurs, et de ma région, la région Normandie qui va mettre en place un réel soutien pour les TPE et petites entreprises culturelles, un grand merci à eux. Il y a aussi des avances de la SPPF (ndlr : Société Civile des Producteurs de Phonogrammes en France) Je suis aussi en lien direct avec le Ministère de la Culture , je pense que l’on aura un soutien et un renforcement du crédit d’impôt.”

“Les entreprises du secteur musical peuvent évidemment bénéficier des aides et dispositifs mis en place par le gouvernement pour l’ensemble des entreprises : chômage partiel, décalage de certains paiements (charges sociales, acomptes impôts sur les sociétés, ou TVA). La SACEM a aussi adopté récemment un système de soutien aux éditeurs et auteurs compositeurs, sous forme d’avances sur droits.” explique également Olivier.

Des aides à court terme cependant, et qui ne prennent peut-être pas suffisamment en compte les particularités de l’activité des labels. Olivier, toujours. “Il faut comprendre que l’impact majeur pour l’activité des labels et des éditeurs sera surtout un impact de long terme car beaucoup de revenus sont décalés de l’activité réelle de plusieurs mois, et jusqu’à 2 ans.

Le confinement met aussi en lumière les difficultés auxquelles les labels indé doivent faire face et les mesures qui permettraient de les alléger. “Cette période très compliquée souligne particulièrement l’importance cruciale du dispositif de crédit d’impôt dans le secteur musical. Ce dispositif doit absolument perdurer pour que la filière puisse résister au mieux dans les années qui viennent.”

Season Of Mist by Dead Horse One
En ce qui concerne les labels de niches, point de salut, comme l’explique Alexandre.Soutien financier ? Aucun, je pense, de la part des autorités publiques. Nous n’avons pas un modèle très compatible avec les subventions pour le moment.” Pour soutenir ces structures, la meilleure chose à faire est d’aller écouter leur catalogue ! “Ecoutez les disques sur les sites de stream, playlistez-les, parlez-en, écrivez-dessus et puis achetez nos disques si le cœur vous en dit ! Et allez découvrir les disques moins connus de notre catalogue, c’est un peu l’occasion ou jamais, les sorties de nouveautés sont ralenties, donc il est possible de prendre son temps et de découvrir des choses à coté desquelles nous étions passés. Je pense notamment à nos sorties récentes « pré-confinement » comme Shmu ou Dead Horse One.”

Anaïs renchérit sur l’importance du rôle joué par celles et ceux qui suivent les artistes du label. “Manque de pot notre toute première sortie physique, le magnifique album de Jo Le Pheno est sortie en magasin le vendredi 13 mars, le lundi suivant les français étaient tous confinés et les boutiques fermées. C’est frustrant mais il est toujours possible de le commander en ligne, on compte sur le public, c’est le moment de se montrer solidaire avec les artistes !

Du soutien auprès des oreilles fidèles

Car heureusement, les labels indé peuvent aussi compter sur la fidélité de leurs publics. Tom d’Howlin Banana s’en réjouitJe continue de vendre sur ma boutique en ligne, c’est chouette d’être soutenu dans cette période par les gens qui suivent le label “, tout comme Alexandre.“Pour le moment nous pouvons tenir le coup. Des gens continuent à nous acheter des disques sur bandcamp, merci à eux ! C‘est vraiment appréciable en ce moment.

L’après confinement

Malgré l’incertitude autour de la sortie de la crise sanitaire, les labels restent optimistes concernant l’après-confinement, et on sent surtout une grande impatience à l’idée de retrouver le chemin des salles de concert et le coeur du public. C’est le cas pour Maxime : “Je suis d’un naturel positif donc je pense qu’une fois cette tragique épidémie terminée les gens auront à coeur d’aller aux concerts, d’acheter des disques, d’écouter de la musique. La musique est un liant social, un vecteur de sentiments donc elle retrouvera sa place. Après chaque crise, l’art est première ligne, on pense au  jazz après la Seconde Guerre Mondiale, la Movida après le franquisme… Les gens vont avoir à coeur de se divertir, de se changer les idées,  il faudra juste que la filière soit dynamique, inventive.”

Néanmoins, les inquiétudes sont plus que présentes, bien évidemment. Alexandre s’inquiète par exemple des réactions en chaîne. “Je redoute aussi l’effet « domino » sur la « chaîne alimentaire » de la musique sur tous les lieux que nous fréquentons : bars, salles de concerts, disquaires. Je nous souhaite à tous que la reprise se passe bien !” et de la nature de la reprise. “J’imagine qu’il y aura une petite « reprise » en terme d’achats mais pas forcément de quoi compenser ce qui aura été perdu pendant la période de quarantaine. Je pense que l’embouteillage va clairement être défavorable aux « petits » labels et aux sorties de premier album. La concurrence va être encore plus rude que d’habitude et les gens n’auront pas plus de temps à consacrer à la musique qu’en temps normal.” 

Et dans la musique indé aussi, on compte bien sur un après plus équitable, comme l’expose Maxime “Il faudra aussi reparler de la rémunération des droits auprès des plateformes de streaming, envisager un mode de rémunération plus juste si on veut continuer à produire de jolis contenus.”