De Dewaere à Daho : Françoise Hardy en six duos cultes

L’imminente sortie de Personne d’autre, son vingt-huitième album, est une belle invitation à réécouter les flâneries solitaires de Françoise Hardy. Mais son phrasé spleenesque est tout aussi fin quand il résonne à deux voix. La preuve avec ces six charmants duos.

 

Le plus burlesque : Françoise Hardy / Patrick Dewaere

Drôle de couple que celui de T’es pas poli (1971). Avec ses intonations cristalines très jane-birkiniennes, Françoise Hardy nous apparaît céleste. De son côté, Patrick Dewaere, l’iconique gueule de Préparez vos mouchoirs et de Série Noire, fan de Brassens avéré, parade avec son air goguenard, comme un ours mal léché élégamment fringué. Un peu comme les personnages burlesques de Bertrand Blier qu’il a si bien incarnés. L’interprète désabusée de Message Personnel joue ici à la gamine, et ses petites exaspérations infantiles la rapprochent davantage de la France Gall des débuts que de la Hardy que l’on connaît bien : l’éternelle post-ado chagrinée.

 

Le plus iconique : Françoise Hardy / Sylvie Vartan

L’une est blonde, l’autre brune. Deux icônes de l’ère yéyé, deux faces d’une même pièce, réunies comme dans un rêve à l’écrin sixties. Face à la lolita de La plus belle pour aller danser, le minimalisme de la recette Hardy envoûte : son air boudeur, sa frange sur les yeux, ses accents plaintifs, son mutisme tristoune. Cette mise en scène nous présente les deux artistes comme des soeurs de spleen. Mais Il y a deux filles en moi  fait surtout l’effet d’un miroir dressé vers l’idole Hardy : « Il y a deux filles en moi / Celle qui chante la joie / Il y a deux filles en moi / Celle qui pleure tout bas« . Comment mieux dire la singularité d’une chanteuse oscillant du guilleret léger (Oh oh chéri) à la mélodie tourmentée (Ma jeunesse fout le camp) ?

 

Le plus touchant : Françoise Hardy / Etienne Daho

Dans le petit monde d’Hardy, Étienne Daho fait office de fan transi. Co-auteur avec Jérôme Soligny de la biographie Françoise Hardy, superstar et Ermite, mais aussi impulsion artistique de son vingt-deuxième album (Le Danger), Daho partage avec la « fleur de lune » un flegme naturel et une intonation discrète tout autant qu’un goût prononcé pour le romantisme feutré et les balades aériennes. Ce « et si je m’en vais avant toi » qui semble faire écho à « Comment te dire adieu » rythme la mélancolie envahissante de la chanteuse. Notamment par cet entrain pop et suave à souhait qui n’appartient qu’à l’auteur de Week-end à Rome. Une tristesse plutôt groovy.

 

Le plus intime : Françoise Hardy / Jacques Dutronc

L’histoire sentimentale et conjugale vécue par Jacques Dutronc et Françoise Hardy durant trois décennies se raconte aussi en chansons. Cette balade brumeuse écrite par Michel Jonasz illustre bien leur relation harmonieuse d’alors, en 1978 – la voix pensive du dandy Dutronc d’un côté, la lassitude sensuelle de Hardy de l’autre.  Si vous êtes plutôt non-dits et regrets pianotés, on vous conseille Puisque vous partez en voyage, histoire d’adieux sur le quai d’une gare, et dernier duo musical du couple avant sa séparation. Tout aussi classy et vaporeux, le duo Hardy/Iggy Pop sur I’ll be seing you (en anglais s’il vous plaît !) vaut le détour.

 

Le plus « Alain Delon » : Françoise Hardy / Alain Delon

Quand l’un des plus narcissiques acteurs du cinéma français rencontre l’incarnation du « temps de l’amour« , cela donne Modern Style. Une bizarrerie musicale, langoureuse  et inquiète, reprise du son éponyme de l’artiste suisse Jean Bart. Dans Modern Style, Delon parle avec Hardy comme il le fait avec la diva Dalida sur Paroles, parolesla voix vive d’érotisme, les mots susurrés à l’oreille, distant et chaud à la fois. Du pur Alain Delon quoi… La chanteuse, elle, poétise d’un ton monocorde, plus énigmatique et grave que jamais, presque glaciale. On a le droit de préférer la Hardy plus chaleureuse et mélodieuse, celle qui, en compagnie d’Alain Bashung, magnifie le Que reste-t-il de nos amours ? de Charles Trénet.

 

Le plus solaire : Françoise Hardy / Christophe

Le 21 septembre 1974, sur les ondes d’Europe 1, Françoise Hardy et Christophe chantent en chœur Les paradis perdus – paroles de Jean-Michel Jarre, rappelons-le. La voix aiguë et quasi nasillarde du crieur d’Aline épouse à merveille les sonorités discrètes et fluettes de la folk-chanteuse. Tous deux ont su nous faire chavirer avec leurs mots bleus. Les années passant, Françoise Hardy et Christophe ont fini par adopter la même blancheur capillaire, quasi spectrale. Comme pour rappeler que, si l’âme de la mélancolie française est éternelle, viendra le jour où, chante-t-elle dans son dernier album, il s’agira de prendre le large.