Frank Sinatra le Magnifique

Il y a cent ans, le 12 décembre 1915, naissait Frank Sinatra, dit « The Voice », l’un des plus grands chanteurs du XXème siècle dont il incarna tous les mythes : le jazz, Hollywood, Las Vegas, les débuts de la télévision. Il laisse un héritage immense qui continue de fasciner la mode, le cinéma et la musique.

« Et ce soir-là, dans l’un de ces bars de nuit d’une ville de nuit, Sinatra portait un costume noir, une cravate rouge au nœud impeccable, une chemise bleu pâle, des boutons de manchette argentés, et il buvait du Jack Daniel’s. » Les boutons argentés, la nuit, le Jack Daniel’s… Ce souvenir de l’écrivain Pete Hamill, qu’il rapporte dans son livre Pourquoi Sinatra, a immortalisé l’allure d’un artiste légendaire disparu en 1998, à 82 ans, qui aurait certainement fait un très beau centenaire. Sinatra ne fut pas qu’un acteur ou un chanteur, mais un style, joyeux et flamboyant, mystérieux et poétique, à l’image de son roman préféré, Gatsby le magnifique de Fitzgerald.

Dans sa vie, aussi fabuleuse que les plus belles histoires de Hollywood, on trouve toutes les péripéties qu’un scénariste aurait pu écrire s’il n’avait craint d’être accusé de trop en rajouter. Elle ressemble au mélodrame coloré de Vicente Minnelli, Comme un torrent, qu’il interpréta en 1958 : la pauvreté, le succès, les amours tapageuses, la chute, le retour au sommet, sur fond de mafia, de John Kennedy et de médiatisation naissante. Par la force d’un tempérament atrabilaire et insolent, Sinatra allie tout ce que nous détestons et adorons, le machisme, l’arrogance, l’audace, les paillettes. Le suivre, c’est entrer dans les coulisses de Hollywood, monter à bord d’une Cadillac, faire ses courses chez Tiffany, danser avec Ava Garner et Lauren Bacall, et puis tout perdre, avant de remonter la pente.

Frank Sinatra dans Detective de Gordon Douglas en 1968 (C) Images Select

C’est aussi marcher sur la lune, « Fly Me To The Moon », « Moon Love », « Moon River », « Full Moon »…  Combien de promenades aurons-nous menées avec lui tout là-haut, bien avant que Neil Armstrong n’y pose réellement le pied ? C’est la promesse aussi de goûter du bon vin et de  respirer le parfum des roses (« Days of Wine and Rose »). En compagnie de Bing Crosby et de quelques autres charmeurs à la voix de velours, Sinatra a popularisé le crooner, ce fredonneur de ballades qui mêle esprit décadent et flirt impossible. Il se fond aussi dans la musique du siècle, le jazz, avec les orchestres de Harry James et de Tommy Dorsey.   

  

Tant qu’il y aura un homme

A la fin des années 1940, les ventes des disques et des films de Sinatra déclinent. Il a perdu le public féminin lassé de ses frasques amoureuses. Son aventure avec Ava Garner alimente la compassion que ses admiratrices éprouvent à l’égard de son épouse trahie, Nancy. Et Hollywood ne veut plus le voir. Il a balancé la plaisanterie de trop sur un homme tout puissant et peu enclin à rire de lui-même. Quand Louis B Mayer, le patron de la MGM, se blesse à la suite d’une chute de cheval, Sinatra ose : « Il n’est pas tombé de cheval, mais de Ginny Simms. » Cette Ginny Simms, une comédienne en devenir (et jamais devenue), aurait offert ses faveurs à Mayer qui, furieux, convoque l’indélicat et lui désigne la porte. « Je ne veux plus te voir ! » Dans son superbe ouvrage sur Sinatra, le biographe Shawn Levy décrit un Sinatra en disgrâce remontant seul une rue à Los Angeles d’un air las, sans que les badauds le remarquent. Le banquet se vide, la solitude arrive… Tous ses amis l’ont lâché.

 

Mais comme dans les romans de chevalerie, le héros renaît, décrochant un second rôle – bientôt couronné d’un Oscar – dans Tant qu’il y aura des hommes, aux côtés de Montgomery Clift et de Burt Lancaster. La légende prétend que la mafia aurait « convaincu » le producteur du film de l’engager. On aura dit tellement de choses sur Sinatra. 

Le « Rat Pack », Dean Martin, Sammy Davis Jr et Sinatra, Las Vegas, vers 1959 (C) Michael Ochs

Rien n’arrête plus l’idole, entouré de ses potes danseurs, chanteurs et comédiens, le « rat pack » (le club des rats), qui comprend Dean Martin, Sammy Davis Junior et l’Anglais Peter Lawford. Une comédie policière déconneuse, Ocean’s Eleven, (1960), réunit les quatre garçons. Elle raconte le braquage d’un casino à Las Vegas. Quarante ans plus tard, le cinéaste Steven Soderbergh s’amusera à reproduire le « rat pack ». Il réalisera un remake de cette œuvre, avec Matt Damon, Brad Pitt et George Clooney, espérant ranimer la joie égrillarde des légendes. 

      

Un jeune héritier

Mais la vraie gloire ne viendra pas de son cinéma, tout charmant qu’il fut. Le chanteur finit par éclipser l’acteur, contrairement à son alter ego ironique, Dean Martin, dont les films sont plus souvent cités que les disques. Sinatra doit cependant encore affronter une dernière épreuve. La tempête du rock and roll le secoue sévèrement. Dean Martin et lui tiennent des propos réactionnaires, qualifiant Elvis Presley et ses amis d’« abrutis ». Les années effaceront ces quelques fautes de goût, grâce à de grands succès, « Strangers In The Night » (1966) et « My Way » (1969), une chanson de Claude François et Jacques Revaux, que Paul Anka a adaptée pour lui après un voyage en France

Si à l’époque des Beatles, Sinatra passe à la couleur et commence à se statufier dans les dorures du Sands, le casino de Las Vegas, et sur les plateaux clinquants de la télévision, il reste, pour toujours, embaumé dans sa magnifique imagerie en noir et blanc, coiffé de son fameux fédora, ce chapeau posé de guingois sur la tête, emprunté à Humphrey Bogart… Ce beau style gris, où surnagent quelques restes des années folles, est celui que découvre un jour en ouvrant un livre de photos un jeune pianiste anglais Jamie Cullum. Tous les mythes américains défilent sous ses yeux, réunis dans un même visage, une même allure : le jazz, Hollywood, Las Vegas, la mafia, ce fameux rêve américain… Le jeune homme aurait pu se consacrer à la musique de son temps, le rock, mais, en souvenir de ces splendides pages effeuillées à l’adolescence sur l’interprète de « Lily Belle », le « Sinatra en basket », comme la presse le surnommera, préfèrera s’adonner à un jazz swing chaleureux, et voler aussi vers son « Old Devil Moon ». 

Bien sûr, nous n’adhérons pas forcément à tous ces héritiers qui se réfèrent sans cesse à lui, ce spectacle mainstream et pailleté, à commencer par Céline Dion ou les chanteurs qui ont enregistré le très inégal Forever Gentlemen. Mais il a poussé d’autres vocations plus belles comme Henri Salvador, Michael Jackson, Harry Connick Jr, et plus récemment, Michael Bublé, Peter Cincotti… Bob Dylan aime bien à l’occasion singer sa griffe de crooner et vient de rendre à « The Voice » un vibrant hommage dans son récent album, Shadows In The Night. L’impression de force, de confiance que déployait Frank Sinatra reste aujourd’hui le meilleur antidote à notre époque d’incertitude et de peur, lui qui disait : « Je suis pour tout ce qui aide à faire passer la nuit. » Un moment où deux inconnus se rencontrent après le coucher du soleil et s’aiment au premier regard. Chez Sinatra, tout est possible !

 

A écouter : Frank Sinatra, A Voice on Air 1935-1955 – Sony.

A voir : 100 photographies inédites célèbrent en grande pompe ce centenaire. Accompagnées d’anecdotes, ces photos exceptionnelles et jusqu’ici inconnues du public, dévoilent d’autres visages de l’idole américaine. Exposition Frank Sinatra, 100 years, à la Galerie Joseph, 7, rue Bachaumont, 2è. M° Sentier, Etienne Marcel ou Les Halles. Entrée : 8€ (tarif réduit 6€)