La Médiathèque Musicale de Paris est un paradis pour les diggers

Semblant comme hors du temps dans son écrin suranné situé en plein cœur des Halles, la Médiathèque Musicale de Paris (MMP) se démène pourtant pour rendre actuelle son impressionnante collection de disques, livres, magazines et partitions.

Capable d’attirer des artistes de la trempe d’I:Cube, Mondkopf et bientôt Stephen O’Malley de Sunn O))) pour des créations originales comme de proposer des mixes atypiques sur la toile ou encore des conférences pointues, elle peut compter sur la passion contagieuse de son Pôle action culturelle et médiation composé de Catherine Soubras, Ismene Alessandri, Dora Balagny et Damien Poncet. Ce dernier, en charge de la médiation numérique, a pour lui un passé de musicien atypique et une curiosité vouée à ne jamais s’essouffler. Un personnage qui gagne à être connu, à l’image du lieu et des actions qui y sont menées pour le plus grand plaisir des chercheurs de sons. A Nous Paris est allé à sa rencontre en marge de l’exposition Musique & Nature.

La Médiathèque Musicale de Paris

La Médiathèque Musicale de Paris

Damien Poncet, entouré de 100 000 vinyles

Qu’est-ce que ça signifie exactement, « médiation numérique » ?

Damien Poncet : Il s’agit d’un poste créé il y a 4-5 ans qui, surtout dans le milieu des bibliothèques, peut recouvrir plusieurs réalités ! On peut y associer le fait d’organiser des ateliers avec tablettes, d’aider les gens à s’en sortir avec Internet, etc. Nous, à la MMP, on conçoit ça avant tout comme le fait de proposer une médiation culturelle à l’aide des outils numériques, c’est-à-dire promouvoir notre collection (en partie visible dans l’émission « Vinyle » diffusée sur France Ô), notre action culturelle et la vie de la médiathèque via des propositions en ligne. Ces propositions peuvent aller dans tous les sens, avec par exemple des vidéos de conférences, des mixes inédits réalisés à partir de nos vinyles ou encore des versions en ligne et complémentaires des expositions que nous organisons. Par exemple, si une exposition montre des pochettes, le site permet d’écouter les disques concernés. Voilà mon travail au sein du Pôle action culturelle et médiation. On crée des événements culturels en y ajoutant une spécificité numérique.

Comment quelqu’un qui a rédigé un mémoire sur les liens entre free jazz et maoïsme, fait pas mal d’albums folk et expérimentaux (en solo sous le nom My Jazzy Child, notamment) et monté des groupes et labels (comme Evénement Records) se retrouve à occuper ce poste ?

Pour l’anecdote, le vrai intitulé de mon mémoire, c’était « Le free jazz dans la presse française : de la découverte à sa politisation ». Et en fait, en tant qu’étudiant à l’époque, je venais déjà travailler ici, à la médiathèque, pour mon mémoire qui, au fond, était une grosse étude de presse. C’est ici que j’ai pu mettre la main sur énormément de journaux. Par la suite, je suis rentré dans le milieu des bibliothèques après mon master. Je ne savais pas si j’allais poursuivre mes études et faisais beaucoup de musique à ce moment-là. Il me fallait donc un job étudiant et, à cette période, on pouvait rentrer plus facilement pour un job de ce type dans une bibliothèque. Finalement, ce métier m’a beaucoup plu. Il me permettait de continuer à faire de la musique et de travailler dans un milieu culturel. Après avoir travaillé dans une autre bibliothèque, je suis arrivé à la MMP il y a huit ans. De fil en aiguille, ce poste a été créé et je me suis retrouvé à m’occuper de beaucoup de choses, à faire de la programmation culturelle et de la médiation pour trouver différents moyens afin de faire connaître des genres de musique à des gens qui ne les connaissent pas forcément. Du coup, j’ai aussi pu compter sur mon réseau de musicien pour faire connaître ce travail et venir des musiciens plus pointus que j’ai plus de faciliter à aborder du fait de mes années de musique à Paris depuis 20 ans.

« On a carte blanche pour proposer des choses très différentes »

Es-tu un pur parisien ?

Non, je suis un vrai banlieusard : pas un Parisien pour les Parisiens, mais un Parisien pour les provinciaux ! J’ai grandi en banlieue ouest et j’allais faire mes études à Nanterre. D’ailleurs, mon mémoire, c’était en Histoire Contemporaine. Je suis venu à Paris à la vingtaine, au début des années 2000. Des années fastes pour moi, surtout en tant que musicien, avec toute cette scène electronica et une foison de labels expérimentaux comme Mego, les grandes années du Batofar… C’est à ce moment-là que j’ai fait beaucoup de musique, que j’ai rencontré beaucoup de monde que je continue de fréquenter aujourd’hui, des musiciens parfois devenus journalistes ou travaillant désormais dans le milieu de l’édition musicale. Et c’est un peu par hasard que je suis rentré au même moment dans le milieu des bibliothèques. J’ai découvert Paris à ce moment-là par le biais de ces deux facettes.

Ce n’était pas si commun pour un jeune des années 2000 de se plonger dans le free jazz. Quel est ton background musical ?

J’écoutais beaucoup de rock’n’roll au départ ! Le premier 45 tours qui m’a marqué, c’était un disque de Vince Taylor & les Playboys où, sur la pochette, il était habillé tout de cuir. Cette image du rock me fascinait. Avec le recul, je pense que le lien entre mon activité à la MMP et mon côté musicien, ce n’est pas que le fait d’avoir toujours aimé faire de la musique, c’est aussi le fait d’avoir toujours été curieux des labels, des genres, de la presse, à me poser la question de ce qu’il pouvait se faire à New York à tel ou tel moment… Le Velvet Underground a été une grosse claque d’ailleurs. Bref, il y a chez moi le goût esthétique d’écouter de la musique, mais toujours en lien avec le reste. Ce n’est pas passif. Jeune déjà, je m’intéressais à la vie des labels, aux scènes que faisaient les artistes, à ce qu’il se passait au même moment ailleurs…

Une autre claque adolescente qui m’a ouvert beaucoup de portes, c’est Sonic Youth. Avec ce groupe, j’ai été emmené à la fois sur la pop, la musique expérimentale… et donc les musiques contemporaines. J’ai également en tête quelques disques familiaux que ma mère écoutait, des grands classiques comme Leonard Cohen ou Bob Dylan et aussi – et surtout – le Blasé d’Archie Shepp. Un disque très doux et magnifique qui m’a fait comprendre que le free jazz était avant tout un jazz libre, pas qu’un jazz fou-fou – même si j’aime aussi le côté énervé que peut avoir le free jazz. Au fond, chacune de mes découvertes musicales m’a fait découvrir une nouvelle perspective. Archie Shepp, c’est la musique black et le jazz. Sonic Youth, c’est la pop et l’expérimental. Le Velvet, le côté arty… Et si je me suis toujours intéressé à des musiques un peu extrêmes, c’est avant tout par intérêt et curiosité intellectuelle que par goût vraiment musical. Par exemple, quand je me suis mis au métal, assez tard je dois l’admettre, cela s’est fait par le black métal. Ce sont des musiques qui m’ont toujours interrogé et intrigué, parfois même dérangé à l’écoute. Après, il y a aussi des musiques que j’écoute par pur plaisir esthétique et je peux évidemment apprécier une belle mélodie, une chanson pop. Pour résumer, c’est un gros mélange entre l’intérêt intellectuel et culturel. Le « pourquoi » m’a toujours autant intéressé que le résultat. Pour autant, je ne me considère pas comme un gros nerd ! J’aime les détails, oui, mais je vais plus m’attarder sur une scène ou un label que forcément tout connaître du guitariste de tel ou tel groupe ou de tel ou tel producteur. J’aime faire des liens et je me vois plus comme un encyclopédiste. Je préfère voir tous les aspects que de creuser un sillon. Ce n’est pas par hasard si j’ai fini bibliothécaire car j’ai plus tendance à prendre du recul.

 

As-tu l’impression de faire le meilleur job du monde ?

Pas loin ! Très honnêtement, quand j’étais étudiant, je ne savais pas quoi faire. J’ai compris qu’enseigner, ce n’était pas mon truc et, même si j’aime être musicien, je suis ravi de ne pas avoir à en vivre car cela me permet une liberté totale. En fait, j’apprécie le fait de pouvoir travailler dans un lieu vivant de culture comme la MMP, où la gratuité du service ne met pas de pression contrairement à ce qui pourrait se faire chez un disquaire. D’ailleurs, je dois tirer mon chapeau à cette direction qui a accepté que l’on expérimente, quitte à se planter aussi parfois. C’est un des meilleurs jobs du monde parce qu’il se place dans un lieu d’expérimentation assez spécial, en plein cœur de Paris, où l’on a carte blanche pour proposer des choses très différentes… C’est aussi un travail qui permet de faire des rencontres parfois étonnantes. Ce matin par exemple, j’étais avec l’équipe de la Ferme de Paris, dans le bois de Vincennes, avec qui nous allons peut-être travailler dans le futur. Nous avons déjà travaillé avec le Musée de l’Homme, la Philharmonie de Paris, des musiciens comme I:Cube ou Mondkopf, le Musée de la Vie Romantique… En plus de tout ça, j’ai également eu la chance de pouvoir développer tout l’aspect numérique de la médiathèque, qui reste encore un chantier pas facile car lié au fait de se positionner sur la musique sur Internet ! Et si je n’ai pas fait beaucoup de musique ces derniers temps, cela ne m’a pas manqué car mon envie de créer, je la mets au service de la médiathèque, comme avec la création de mixes par exemple.

Tu as un vrai côté touche-à-tout, à travers ton parcours comme dans ta musique. Tu es multi-instrumentiste, tu chantes…

Oui, mais je ne suis pas instrumentiste pour autant ! Je fais de la guitare, mais ne suis pas guitariste : j’emprunte juste l’instrument et me l’approprie à ma sauce. Par exemple, je suis incapable de jouer une reprise d’un morceau ou de jammer avec des amis pensant que je suis guitariste. Je sais juste faire mes morceaux. À la limite, c’est un peu différent pour la basse car je maîtrisais plus en tant que bassiste section rythmique dans un groupe. Pour tout le reste, je le fais à ma façon. Je ne connais pas le solfège, mais par contre, j’arrive assez facilement à m’approprier ces outils pour en faire de la matière sonore.

J’ai commencé la musique en faisant à la fois des chansons un peu folk et quelque-chose qui s’apparentait au « platinisme », un terme que je ne connaissais pas à l’époque, qui me voyait rayer les disques de mes parents pour faire des choses un peu expérimentales. Mon premier disque, c’est ça. La voix est arrivée ensuite, quand j’ai commencé à chanter dessus. Et le dernier album en date, Holy Names, est un disque hyper folk, avec guitare, voix et mellotron, un super instrument des années 1970. Le disque est sorti sur Clapping Music en 2016, un label qui a porté pas mal de musiciens et qui s’est arrêté il y a deux ans car son patron était un peu épuisé… Aujourd’hui, je retravaille sur de la musique à nouveau. C’est presque un retour aux sources, quelque chose de plus musical et moins expérimental. Faut trouver un label maintenant !

 

Revenons-en aux mixes de la MMP…

Avant tout, il faut rappeler que la MMP est une institution publique. Cela signifie qu’il faut que nous soyons droits dans nos bottes d’un point de vue juridique car les musiques utilisées sont encore très souvent sous droit d’auteur. J’ai donc longtemps cherché comment faire, jusqu’à ce que je découvre que le site Mixcloud disposait d’arrangements avec les sociétés de droits d’auteur, comme la Sacem en France et d’autres structures équivalentes à l’étranger. Il a ensuite fallu réfléchir à quoi faire car, à la MMP, on a 100 000 vinyles ! Dans cette collection, il y a des disques connus, comme des albums de Madonna, mais surtout des œuvres qui n’ont jamais été réédités depuis leur sortie. Voilà le but de ces mixes : permettre aux gens d’entendre certains de ces disques, au moins une fois par mois, sachant que ces disques-là ne sont pas empruntables par le grand public – il peut venir les consulter/écouter chez nous, mais pas les emporter chez eux. On trouvait dommage que ces disques dorment dans nos belles armoires !

Comment t’y prends-tu pour les réaliser ?

Je les fais parfois selon l’actualité, si cette dernière le justifie, comme par exemple pour réaliser les B.O. des expositions que nous organisons. Là, par exemple, pour l’exposition Musique & Nature, j’en ai fait deux. Le premier était plutôt axé sur du field recording, des chants d’oiseaux et quelques paysages sonores signés Knud Viktor que j’ai découvert pour l’exposition et que je recommande vivement. Il s’agit d’un Danois qui vit en France et fait une sorte de musique concrète à partir de bruits d’eau. C’est très beau. Quant au second mix, il se voulait complémentaire en mettant en avant des artistes sonores comme Thomas Tilly et Yannick Dauby.

Dans le même genre, je me suis aussi bien amusé à faire un mix pour l’anniversaire des 50 ans des premiers pas sur la lune. Et, là, pour le coup, on n’est pas loin de la création pure. Dans notre collection, nous avons beaucoup de disques retraçant une mission spatiale précédente, la mission Apollo 8 de 1968 qui voyait son équipage tourner autour de la lune, mais également beaucoup de disques inspirés par le thème de la conquête spatiale. On retrouve cette inspiration tant dans le jazz, avec Sun Ra, que dans des morceaux pop, comme Bowie. Mais justement, je préférais plutôt mettre du rock psyché moins connu que du Bowie.

 

Pour autant, tous les mixes ne sont pas liés à l’actualité.

C’est vrai : certains sont aussi l’objet de rencontres. Il faut dire qu’avec une collection de 100 000 vinyles, on découvre de nouvelles choses tous les jours. Par exemple, un jour, je suis tombé sur les disques d’un musicien français au nom américain, Jef Gilson. Il s’avère que Jef a été, au même titre que François Tusques, l’un des premiers passeurs du free jazz en France : il a été musicien, mais aussi ingénieur du son et producteur. Il hébergeait chez lui les Américains de passage et a créé un des premiers labels français de free jazz. Bref, en cherchant, je me suis rendu compte que nous avions en notre possession énormément de disques de ces labels indépendants de free jazz des années 1970. D’où ce mix permettant de faire découvrir au grand public toute une scène très particulière. C’est la même chose pour les mixes consacrés à la musique traditionnelle japonaise intégrant du Gagaku comme d’autres formes musicales liées au théâtre… Cela part souvent d’une découverte, comme quand je suis tombé sur une très belle collection commanditée par la Fondation Rockefeller qui souhaitait à l’époque faire l’histoire de la musique américaine en 100 disques. Nous n’avons pas tout, peut-être juste une vingtaine de ces disques, mais dedans, on trouve les premières musiques folk et country américaines, des choses assez rares.

Enfin, les mixes dépendent aussi de l’humeur du moment ! Quand il fait beau, on fait un mix hip-hop par exemple. D’ailleurs, nous continuons à faire des achats de disques ! Dernièrement par exemple, pour des raisons de clôture budgétaire, il nous restait des reliquats à dépenser et nous sommes donc allés dans des disquaires indépendants car c’est important pour nous de les soutenir. Nous sommes allés dans trois d’entre eux, Balades Sonores, Dizonord et Pop Culture Shop. En janvier, nous proposerons d’ailleurs une sieste musicale chez nous, avec des transats et un son en quadriphonie, pour jouer des belles pièces, parfois vraiment rares, que nous avons donc pu acheter avec de l’argent public et que l’on va conserver et valoriser avec cet événement et probablement un mix, mais aussi en proposant aux gens de venir découvrir cela, de discuter, etc. On essaye toujours de pouvoir inciter les gens à découvrir ces documents patrimoniaux qu’on ne va pas garder comme des trésors juste pour nous. Il faut les partager.

Finalement, la MMP, ce n’est pas un club, ni une salle de concert, mais un endroit à part, atypique où l’on vient, on rencontre, on découvre et on expérimente.

C’est exactement ça. Et même si là, on parle de mes goûts pour la musique expérimentale et électronique, on a aussi fait des choses sur la chanson française, le jazz, les musiques traditionnelles arabes, etc. Le truc, c’est qu’on veut à chaque fois être pointus. C’est un peu notre propos. Et on peut se permettre de l’être ici. Par exemple, quand on va parler des musiques traditionnelles arabes, on va faire aussi venir Jean Lambert, l’ethnomusicologue à l’origine d’une formidable réédition du Congrès de Musique Arabe du Caire de 1932, qui a permis l’enregistrement de centaines d’heures de musique. Quand on va parler de la thématique « Musique & mathématiques », on va faire venir une personne complètement contre cette idée consistant à dire que la musique, c’est des maths. Quand on fait des rencontres autour de la place de la femme dans les clips de rap, on va faire venir essentiellement des universitaires et des journalistes.

On peut être très pointus dans les sujets qu’on aborde et à travers des formes de médiations originales. Par exemple, dernièrement, on a proposé une séance de méditation, mais plutôt que de proposer de l’ambient électronique, on a préféré faire appel à une sophrologue et un jeune orchestre de musique baroque – avec violes de gambe, théorbes et flûtes – pour ensuite finir par un repars participatif où chaque personne pouvait amener un plat à partager. À la fin de la soirée, tout se mélangeait : les gens se rencontraient, posaient des questions, etc. D’ailleurs, en général, on offre souvent un verre à la fin d’un concert pour permettre au public d’échanger avec le ou les musiciens présents. C’est un moyen de casser les barrières. D’ailleurs, les musiciens sont souvent partants pour être interrogés car nous ne sommes justement pas une salle de concert. Certes, il y a de la musique, des concerts et une bonne sono, mais nous revendiquons ce statut un peu différent.

« Avec une collection de 100 000 vinyles, on découvre de nouvelles choses tous les jours »

C’est ambitieux, pointu mais pas clivant.

Oui et c’est l’envie que l’on a. Tout le monde est bienvenu. Pour autant, s’adresser à tout le monde, c’est s’adresser à personne. Voilà pourquoi on choisit régulièrement des thématiques permettant de multiplier les formes sur trois ou quatre mois.

Cela vous permet de ne jamais vous ennuyer, non ?

Ah, ça, on ne s’ennuie pas ! On travaille même beaucoup parce qu’on est aussi très sollicités. On fait des choses in-situ, mais aussi ailleurs. Avec le Musée de l’Homme par exemple, nous avons illustré en musique l’exposition « Nous, les autres : des préjugés au racisme ». Là, la démarche a aussi été très intéressante. Nous ne voulions pas faire une compilation de chansons contre le racisme, mais avons proposé un site internet pensée sous la forme d’un audioguide suivant le parcours de l’expo, pour raconter des histoires de musiques ou de musiciens en échos avec les différentes salles. Comme la première salle traitait des préjugés, nous avons parlé de Nina Simone, qui voulait être musicienne classique mais qui ne pouvait pas l’être car femme noire et pauvre, tout comme l’exotica, un mouvement musical créé de toute pièce dans les années 1950 et bourré de préjugés sur les belles vahinés. Dans une autre salle traitant de cette période du 19e siècle où les races étaient soi-disant théorisées scientifiquement, nous avons utilisé la chanson coloniale.

Ce sont des terrains d’expérimentation qui nous forcent à imaginer de nouvelles choses avec la musique, ce matériau assez pratique. Mais il faut trouver ! Par exemple, pour la Ferme de Paris, cela me plairait de pouvoir raconter les musiques de travail dans le monde entier, ces chants de moisson, de labour… Là, on a aussi un rôle à jouer, en proposant aux gens de s’ouvrir à des musiques du monde par des portes d’entrée inattendues.

 

La Médiathèque Musicale de Paris

 

Après Musique & Nature, quelle sera la prochaine exposition ?

Le prochain cycle sera consacré à une collection de musique indienne que nous avons à la médiathèque et qui possède une histoire absolument incroyable ! Cette collection se compose de près de 150 disques pressés en Inde – ce qui est déjà assez rare pour être notifiés – dont la plupart comportent des dédicaces ou de magnifiques pochettes faites main. Le truc, c’est que nous n’avions aucune idée de comment ces disques avaient pu intégrer la médiathèque ! Nous avions très peu d’indices – nous savions seulement que les disques dataient des années 1960 et 1970 et qu’ils étaient arrivés chez nous dans les années 1980 – et avons donc mené l’enquête durant un an pour découvrir la vérité. Evidemment, l’histoire est géniale et il faudra venir la découvrir lors de ce nouveau cycle qui permettra aussi plusieurs conférences. Parmi ces dernières, il y en aura une consacrée à l’usine Dum Dum de Calcutta qui, depuis les 78 tours, n’a jamais cessé de produire des disques. Une façon de raconter plein de choses. Et comme nous ne voulons pas parler de la musique indienne, mais de cette collection précise, nous avons proposé à un musicien venant d’un univers très différent, Stephen O’Malley du très connu groupe de drone-métal Sunn O))), de faire une création sonore à partir de ces disques rares. On aurait pu organiser un concert de musique indienne, bien sûr, mais on préfère mettre en avant notre patrimoine de façon expérimentale et originale. Le but, c’est aussi de confronter les amateurs de cette musique à l’univers sonore de Stephen O’Malley et inversement. D’ailleurs, le choix d’O’Malley n’est pas anodin : ce dernier est un grand fan de musique indienne. Bref, ce cycle permet de nous éclater avec lui tout comme avec Renaud Brizard, le futur commissaire de la future expo, qui est ethnomusicologue au Musée du Quai Branly et un grand fan de trap africaine comme d’électronique expérimentale. Ce sont des gens avec qui nous partageons un même langage.

J’imagine que cela doit être facile de convaincre des musiciens de venir jouer avec une collection aussi grande de disques.

Ils sont très intéressés, oui ! Le fait de pouvoir faire découvrir notre collection à des journalistes comme des musiciens est d’ailleurs une approche que nous développons avec beaucoup d’envie, mais qui demande du temps. Stephen O’Malley sera ainsi le cinquième artiste à venir piocher dans la collection. Auparavant, il y a eu Vincent Epplay, DJ Veekash, I:Cube et donc Mondkopf qui, pour notre dernière exposition, a accepté l’idée de travailler sur nos collections de field recordings, chants d’oiseaux et de sons de la nature… Ce qui est amusant avec I :Cube, c’est qu’il empruntait déjà des disques chez nous avant d’être notre invité ! C’est d’ailleurs comme cela qu’on s’est rencontrés et il a logiquement accepté de pouvoir imaginer quelque chose à partir de nos vinyles. Notre collection nous permet à chaque fois d’avoir des musiciens de renom qui font une création originale à partir d’un fonds particulier. Nous n’avons pas énormément de budget et ces gens pourraient demander beaucoup plus, d’autant que cela demande un gros travail – ce n’est pas loin d’une résidence d’artiste –, mais ils comprennent notre situation, que nous sommes un service public et que les événements sont gratuits. Ils répondent présents parce qu’ils sont intéressés par la culture et c’est ce qui est extraordinaire.