Rencontre avec le groupe Bagarre : « la fête réussie, c’est quand tu te souviens que tu as tout oublié »

Enfin ! Pour le printemps, les cinq fêtards de Bagarre nous régalent d’un nouveau clip. Dans « Kabylifornie », ils font les rues d’Alger et Paris une boîte à ciel ouvert, comme ils ont enflammé les festivals de toute l’Europe l’été dernier. Dans leurs sons, ils ne parlent presque que de ça : des dancefloors, des baisers sous les stroboscopes, des nuits où on s’oublie. Comment la fête inspire-t-elle leur musique ? Plus d’un an après la sortie de « Club 12345 », alors qu’ils préparent leur deuxième album, on a parlé clubbing avec Emmaï Dee, Majnoun et Master Clap.

 

Bagarre © Pe Testard
Bagarre © Pe Testard

 

 

Il paraît que vous vous êtes rencontrés en club… Racontez-nous. 

Majnoun : On s’est rencontrés en soirée chez des amis, dans ce qui était un peu notre club intérieur. On devait avoir 18, 19 ans, à l’époque on n’avait même pas de thune pour sortir en club ! Mais à ce moment-là, toute notre vie tournait autour de la fête. Et très vite, il y a eu l’envie de créer des soirées qui nous ressemblent. On était en 2008, à l’époque Paris était moins festive. Il y avait certes des clubs à la mode comme le Rex et le Social Club, mais il manquait quelque chose.

Emmaï Dee :  C’est à cette époque qu’on a rencontré le collectif Fils de Venus, qui organise toujours des soirées. Ils faisaient de grosses teufs au Batofar, on adorait ça et on a commencé à jouer avec eux. Ils avaient comme nous cette envie de faire un club un peu différent, qui mêle musique électronique et chanson, avec des live à 1 h du matin…

 

Pour vous, qu’est-ce qu’une une fête réussie ?

Master Clap : C’est quand tu oublies pourquoi tu es venu, si c’était pour pécho ou pour te bourrer la gueule… Et qu’à un moment la danse et l’osmose collective prennent le pas sur tous ces petits objectifs personnels. Quand tu te fais submerger par la fête !

Emmaï Dee: Quand tu ne sais plus  l’heure qu’il est, avec qui tu es venu(e)… Quand tous tes potes sont partis mais que ce n’est pas grave parce que tu t’es fait mille nouveaux amis.

Master Clap : Enfin, il ne faut pas trop tout oublier quand même, parce que si tu ne t’en souviens pas le lendemain, c’est dommage. La fête réussie, c’est quand tu te souviens que t’as tout oublié.

 

 

Quel est votre dernier bon souvenir de fête tous ensemble ?

Majnoun : On a adoré le festival du collectif Qui embrouille Qui au mois d’août à la Station – Gare des Mines. On a fait un showcase pour l’after de l’after. C’était à 17 heures le dimanche dans la cave d’un squat, le 79 Cartier Bresson – un endroit génial par ailleurs. On était vraiment avec les survivants parce qu’il y avait déjà un after jusqu’à midi à la Station. Et ceux qui étaient encore motivés nous ont suivi jusqu’à Pantin.

Master Clap : Nous aussi on était des survivants ! Je m’étais ouvert le tibia pendant la soirée de la veille et j’ai quand même joué.

 

Aujourd’hui, vous avez encore le temps de sortir ? 

Master Clap : Avec les tournées, c’est de plus en plus rare, on est souvent absents du jeudi au dimanche. Quand on joue à 1 heure du matin et qu’on doit repartir à 8 heures pour aller jouer ailleurs, c’est un peu compliqué. On sort de moins en moins parce qu’on œuvre pour la fête des autres, en composant, en faisant des concerts.

Emmaï Dee : A un moment, notre moyen de continuer à faire la teuf, ça a été d’organiser nos propres soirées : c’étaient  les « Club Makers » à La Folie, en 2016. On choisissait des programmations éclectiques, avec autant de DJ sets que de lives, de la musique française… On a fait jouer Kiddy Smile et les Pirouettes le même soir, une autre fois Grand Blanc et Las Aves. On a réussi à amener beaucoup d’artistes en leur disant « on n’a pas de thune mais il y a une bonne fête, faisons-là ensemble ! »

Majnoun : C’étaient des programmations sans queue ni tête, à l’image de notre musique et de la manière dont on la consomme : quelque chose de bâtard, de spontané.

 

Si je vous laisse gérer la playlist pendant une soirée en appartement, qu’est-ce que vous mettez ?

Emmaï Dee : En ce moment, je te mettrais du baile funk, du reggaeton, de l’EBM un peu énervée… de la makina aussi, j’adore ça !

Majnoun : Moi j’aime bien les sons remachouillés par des producteurs agressifs. Donc je te mettrai des remix techno de Kaaris ou de Rihanna. Par exemple Bitch better have my money !

 

Vous définissez votre style comme de la « musique de club ». D’ailleurs, c’était le nom de votre EP. Pour vous, qu’est-ce que c’est au juste, un club ?

Master Clap : C’est pas forcément un espace vécu, ça peut aussi être un espace imaginaire. C’est le rassemblement de certaines personnes à un moment donné, venues faire la même chose, c’est une énergie collective. Que ce soit dans un squat, dans une discothèque de province, au Berghain ou dans une salle de bain ! En fait pour nous, Bagarre, c’est un club en soi.

Emmaï Dee : C’est comme ça qu’on fait la fête aujourd’hui, les soirées se déplacent avec le public ! Avant, on allait au Rex ou au Social club pour écouter une musique spécifique dans un lieu précis. Mais aujourd’hui, on suit plus des collectifs ou des artistes qui nous intéressent et se déplacent d’un club, à un squat, à un lieu culturel… Mon coup de cœur ? Je suis assez fan de Veronika Von Lear. C’est une drag queen qui organise les soirées « Le Boudoir Von Lear » à la Mano, c’est génial. On a déjà bossé ensemble, elle apparaît dans le clip de « Danser Seul ».

 

© Pe Testard
De gauche à droite : Emmaï Dee, Mus, Majnoun, La Bête et Master Clap © Pe Testard

 

Y a-t-il quand même des lieux où vous aimez sortir en particulier ? 

Majnoun : J’ai un bon souvenir du Péripate. Ce sont des soirées clandestines organisées dans un local sous le périph’. Là-bas on est hyper libre, on peut être à poil ou garder sa doudoune. C’est vraiment safe comme endroit. La dernière fois que j’y suis allé il y avait un set d’AZF, c’était environ à 140 BPM… On avait un enregistrement le lendemain matin, j’ai dormi une heure juste avant, j’étais pas beau à voir. J’aime bien ce côté caché, contrebandier de la teuf. ça change tout le temps de lieu malgré interdictions préfectorales, et c’est ça qui fait vivre la nuit parisienne ! On est dans une ville où tout est tellement cher qu’il faut trouver des brèches.

Emmaï Dee : Je suis une grande fan de la Station – Gare Des Mines, le club à la porte d’Aubervilliers. C’est précieux d’avoir cet espace-là, avec plusieurs scènes et un extérieur. Et dans les lieux cool et étonnants, j’adore aussi le Cirque Electrique, un grand chapiteau à la porte des Lilas. Là-bas tous les ans il y a le Cabaret Décadent pendant un mois et demi, c’est un cabaret queer avec des spectacles de jongle, de trapèze, mais dans une esthétique déjantée. Et à la fin du spectacle, tout le monde se met à danser et c’est la teuf !

 

Beaucoup des lieux, des artistes, des collectifs que vous suivez sont liés à la communauté LGBT.

Emmaï Dee : Clairement, ils sont doués pour faire de la nuit une vraie fête.

Master Clap : Ce sont ceux pour qui la fête est le plus justement nécessaire, parce qu’elle est un espace de liberté, de revendication, de tolérance. C’est un espace précieux. Et même si on n’est pas LGBT soi-même, ce sont les soirées les plus cool à vivre.

 

Vous avez vous-même été invités à jouer à la marche des fiertés à Paris en 2016. C’était un moment important pour vous ? 

Majnoun : On était super émus, parce qu’on a toujours été touchés par les revendications des LGBT. On se considère comme des compagnons de route, des compagnons de nuit. Pour le coup, personne n’est LGBT dans Bagarre, mais ce n’est pas la question. J’ai déjà entendu dire que notre groupe est « super queer ». Ça me surprend toujours, mais je le prend super bien : pour moi ça veut tout simplement dire qu’on est libres. La question du genre nous travaille depuis longtemps, on voulait mettre à la porte la binarité pure, ne pas être assignés à une sexualité bien définie. C’est ce qu’on exprime au détour de pleins de chansons, dans « Claque-le » par exemple.

Emmaï Dee : Je pense qu’on peut toucher les personnes queer sans être queer nous-même. Comme Yelle, qui est très associée à la communauté LGBT et reprise par ces communautés-là.

 

Dans vos chansons, la fête est beaucoup associée à la drague, et même au sexe.

Emmaï Dee : C’est vrai dans la vie aussi, j’attends celui qui me dira qu’il ne va pas en soirée pour choper ! Au-delà de ça, il y a quelque chose de très sensuel dans la fête elle-même : la danse, les corps, la sueur…

 

Pour boucler la boucle, qu’est-ce que vous faites en lendemain de soirée ? 

Master Clap : ça fait partie des meilleurs souvenirs, quand t’as dormi chez des amis et que t’es complètement à la ramasse… Mais que tu te dis : « ah putain, c’était bien hier ».

Majnoun : Moi je vais au Taïs, un restaurant algérois à Ménilmontant, pour bien me caler.

Emmaï Dee : Je vais chez des potes. J’ai une copine qui a un appart dans lequel il y a un vrai « coin chill », sous les toits, où on boit du café sur un matelas en se remémorant les folies qu’on a faites la veille.