Interview : Malik Djoudi nous dit des mots doux

Malik Djoudi est un conteur de génie, à la fois magicien des mots et orfèvre de la mélodie. Nommé cette année dans la catégorie « album révélation » aux Victoires de la Musique pour son magnifique deuxième opus Tempéraments, il nous a accordé une entrevue la veille de la remise des prix. Et même s’il n’a pas remporté de trophée le 14 février dernier (comme quoi les cérémonies ont en ce moment un vrai don pour se fourvoyer…), il reste, et de loin, notre vainqueur de cœur.

Malik Djoudi, orfèvre de la mélodie

© Marcel Hartmann @ bandits vision

Bonjour Malik et tout d’abord merci de me recevoir pour cet entretien dans ton studio de Ménilmontant. Il représente quoi pour toi ce lieu ?

J’y suis arrivé il y a un mois et c’est ma « petite grotte », l’endroit où j’aime bien être, où j’aime bien expérimenter. La solitude ne me pèse pas ici. En dehors, il m’arrive rarement d’être seul. Mais ici, je peux être seul pendant des heures et ça ne m’embête pas du tout, au contraire.

La première fois que je t’ai vu sur scène, c’était au Bus Palladium en octobre 2017 lors du MaMA festival, après la sortie de ton premier album Un. Comme un peu tout le monde, j’attendais l’addictif titre Sous garantie que j’écoutais à l’époque en boucle, mais c’est la reprise du tube de Kim Wilde Cambodia qui m’est restée en tête toute la soirée. Pourquoi ce choix ?

Je cherchais depuis des mois une reprise à faire et je suis retombé sur ce morceau, ça m’est apparu comme une évidence. J’adore la mélodie, les arrangements, l’énergie qu’il donne. C’était important de jouer ce titre car il est lié à beaucoup de souvenirs d’enfance. À pas mal de boums aussi. En le mettant dans le set, j’ai réalisé qu’il y avait totalement sa place.

Demain auront lieu les Victoires de la musique. Au moment où se parle, on ne connait donc pas encore le palmarès. Mais être nommé dans la catégorie « Révélation », pour un deuxième album, après avoir traversé une période de doutes, est-ce déjà une victoire en soi ?

C’est complètement dingue. Je ne pensais tellement pas y être. On était 8 au départ et quand j’ai reçu le coup de fil m’annonçant que j’étais dans les 3 nommés, j’ai eu les larmes aux yeux. J’ai pensé au chemin parcouru, aux équipes avec lesquelles je travaille, ma famille, mes amis. J’étais sur le Pont des Arts à ce moment, j’ai regardé la Seine et je me suis souvenu qu’à 25 ans je me disais : « Il faut y aller, il faut faire des choses, se battre ». C’était comme une récompense de la vie. Et ce sont des gens du métier qui votent. Je suis donc très content qu’il y ait une telle bienveillance de leur part, pour un projet qui n’est pas forcément mainstream.

Demain, c’est également la Saint-Valentin, donc on va aussi parler un peu d’amour, un sujet qui clairement t’inspire. En observant le public pendant plusieurs de tes concerts, je me suis aperçue qu’il y avait pas mal d’amoureux.ses qui vivaient le moment hyper intensément, un peu comme si c’était la bande-son de leur histoire. Je me souviens aussi d’une scène dont j’ai été témoin où un couple un peu ivre est venu t’aborder pour te dire que la première fois qu’ils avaient fait l’amour, c’était sur l’un de tes morceaux. Ça fait quoi d’avoir un tel impact sur la vie de parfaits inconnus ?

C’est le plus beau des compliments. Parfois je reçois des messages de gens qui me disent que je les ai accompagnés dans un moment difficile de leur vie, une rupture ou un moment de doute. Des gens qui, comme tu le disais, me racontent avoir fait l’amour sur ma musique. J’ai eu pire parfois! Le fait d’accompagner des gens que tu ne connais pas dans leur vie, je trouve ça génial. Je me suis posé la question à un moment donné de savoir pourquoi je faisais ce métier. Et bien c’est pour cela, être avec les gens, leur faire du bien tout simplement. Si le petit rôle que je peux avoir sur cette Terre, c’est de faire du bien aux gens, je peux faire ce métier toute la vie.

Une nouvelle édition enrichie de ton deuxième album Tempéraments, sorti l’année dernière, vient juste de paraître. Si de manière générale je ne suis pas hyper fan des rééditions, je dois avouer que celle-ci est magnifique. C’était quoi l’idée derrière?

On s’est dit avec le label que ça serait bien de donner un nouveau souffle à cet album et on a réfléchi à comment le faire. Ayant fait pas mal de piano-voix en promo ou lors de concerts, un exercice que j’adore, je me suis dit que c’était une bonne idée d’en intégrer. Le duo avec Juliette [Armanet, sa voisine de studio, qui débarque justement à cet instant pour lui souhaiter bonne chance pour la cérémonie du lendemain, NDLR], je l’aime beaucoup et on a eu d’excellents retours dessus, donc on a décidé de l’enregistrer. On a aussi ajouté un morceau inédit que j’avais en maquette et que j’avais envie de sortir. Ça s’est fait dans le studio de mon ami Philippe Zdar, ce qui a décuplé le plaisir.

En parlant de lui justement, qui a brillamment mixé ton duo avec Etienne Daho, est-ce que son décès a donné pour toi une couleur nouvelle à ce magnifique morceau sur l’amitié ?

Ce morceau, c’est un cadeau qu’il m’a fait, qu’il nous a fait. Comme la présence d’Etienne Daho sur l’album d’ailleurs. Philippe, quand je compose un morceau, je pense à lui. Aux conseils qu’il a pu me donner. Je le sens hyper présent, il est toujours là. Il m’est arrivé de galérer sur des morceaux. Et là, je pense à lui, je me demande ce qu’il m’aurait dit, ce qu’il aurait fait. Les gens que j’ai perdus ces dernières années, je pense souvent à eux, ils m’entourent.

Est-ce que tu peux me raconter une anecdote marquante ou un souvenir particulier relatif à ce deuxième album?

Il y a eu deux moments très forts. Quand on est partis en Angleterre avec mon ami Amaury [Ranger, entre autres membre de Frànçois and The Atlas Mountains, NDLR] chez Ash Workman [producteur entre autres de Metronomy, NDLR], on a bidouillé pendant 3 semaines. C’était un dialogue permanent entre Ash, Amaury et moi. On cherchait, on poussait et on est revenus en France en se disant qu’on y est presque, mais que ce n’est pas encore tout à fait cela. On y est retourné quelques temps après, alors qu’Ash revenait d’un teknival en Allemagne. Il a pris la console, a trituré les boutons et nous a dit : « Maintenant, je sais comment faire ». C’était assez dingue, parce que c’était vrai.

Le deuxième gros souvenir sur cet album, c’est le duo avec Etienne Daho. L’album était bouclé, mais je fais écouter ce morceau à Etienne, qui le trouve très bien et on décide de tout stopper pour l’enregistrer. Ensemble en studio, je lui parle de Philippe [Zdar donc, NDLR] et Etienne me répond : « Tu sais c’est mon petit frère, quand il est arrivé à Paris on se voyait beaucoup, on travaillait ensemble, c’est la famille« . J’écris donc un message à Zdar pour lui dire que je suis en studio avec Daho, qu’on prépare un morceau. Il me répond direct : « J’en suis ! » Et Zdar est incroyable quand il mixe un morceau. Il danse dernière la console. C’est un souvenir dont je me rappellerai toute ma vie. Mais de toutes façons avec cet album, il y a eu tellement de choses incroyables, de rencontres et pas de galères, ce qui est assez rare. Tout s’est passé hyper naturellement alors qu’on sait à quel point un second album, c’est chaud…

À propos de duo, après Etienne Daho et Juliette Armanet avec qui rêverais-tu d’en enregistrer un ?

J’ai rencontré Christophe, j’aime beaucoup ce qu’il fait, donc j’aimerais bien. Avec Monsieur Tellier j’aimerais beaucoup aussi. Avec King Krule j’adorerais, mais ça relève de l’impossible, James Blake pareil.

Après il y a une filiation certaine, donc ça aurait du sens, et de la gueule ! Tu as un pied en Angleterre, donc je pense qu’il ne fait jamais dire jamais !

Les mecs ont sûrement autre chose à faire.

Peut-être mais dans « impossible », il y a aussi « I’m possible » !

Ahah, OK !

Tu t’apprêtes à repartir en tournée en passant en avril par le Printemps de Bourges, avant une Cigale en juin prochain. La route est-elle un endroit propice à l’inspiration ?

Oui, ça fait partie des moments d’inspiration. Je peux écrire sur la route, mais je compose rarement. Parfois, en balances, des riffs de guitare ou de clavier me viennent, mais je ne prends jamais mon ordi. J’ai du mal à composer sans enceintes. Ce que j’adore c’est le son, les textures et il me faut un peu de matos. Je travaille rarement au casque.

En parlant de Bourges, tu y participeras à une création intitulée Glory Dummy autour du culte premier album de Portishead paru en 1994, sous la direction de la cheffe Uèle Lamore et du producteur / musicien Yan Wagner, avec du beau monde au chant : Lou Doillon, Victor Solf, Sandra Nkaké et Emily Jane White. Tu peux m’en dire un peu plus ?

J’ai reçu un mail un jour pour me demander si je voulais participer à ce projet dingue et je crois que je n’ai prévenu personne de mon entourage. J’ai accepté direct. Dummy, c’est l’une de mes plus grandes sources d’inspiration. Il y a certains morceaux que j’espère faire ! C’est un projet qui ne se refuse pas, surtout au regard des autres artistes qui participent. Dans une cathédrale en plus !

Tu es un vrai amoureux des mots : tu joues à la fois sur leurs sonorités et sur leur sens, tes textes sont à tiroirs. Je suis persuadée qu’un jour ils seront étudiés en classe. Ça te fait marrer d’imaginer comment des collégiens du futur interpréteront tes paroles ?

Je vais te dire une chose, ce serait avec un immense plaisir. Parce que souvent les gens me parlent de mes textes. Je pars du principe qu’en studio les morceaux m’appartiennent un peu, on est très peu à les connaître. Mais à partir du moment où ils sortent, ils appartiennent aux autres et ils en font ce qu’ils veulent. Ils se les accaparent comme ils veulent et j’éprouve un grand plaisir à écouter leurs interprétations. J’ai des explications parfois étranges, des gens voient des choses qui n’étaient pas dans mon intention de départ et je me dis : mais carrément !

C’est quoi ton tout premier souvenir musical ?

Mon premier souvenir musical marquant, c’est quand ma mère me chantait « Petit Garçon« . [Il fredonne: « et demain matin, petit garçon, tu trouveras dans tes chaussons, tous les jouets dont tu as rêvé, petit garçon, il est l’heure d’aller se coucher », NDLR]. J’étais tout petit, je trouvais cette mélodie trop jolie et je chantais souvent ça.

Et ton dernier coup de cœur, qu’il s’agisse d’un groupe, d’un morceau, d’un album, d’un concert ou d’un film ?

QuinzeQuinze ! Que j’ai vus au festival Coconut. Je pense qu’on va bien en entendre parler. J’ai eu la chance d’écouter les nouveaux titres, ça va être super. Ils passent en concert aux Inrocks Festival le vendredi 6 mars.

Dernière question rituelle chez A Nous Paris : où est-ce qu’on peut te croiser dans la capitale ?

Dans mon quartier ! Je suis un gars du 18e. J’aime mon quartier, je m’y sens bien. J’ai eu des plans pour aller dans d’autres appartements, plus grands, moins chers mais j’ai refusé de bouger. J’ai mon café, mes habitudes. Là où je suis, c’est un petit village et j’aime y être. J’ai quitté Paris à 25 ans parce que je n’aimais plus cette ville et ça fait un an et demi que je suis revenu, et  j’adore à nouveau Paris !

 

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En concert le 10 juin à La Cigale – Infos  & Billets