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Interview : on a rencontré Yseult

Bluffante de naturel et de maturité, l’ancienne candidate de la Nouvelle Star , domiciliée à Bruxelles depuis cette année, a amorcé un renouveau artistique en toute indépendance. A l’occasion d’un passage à Paris, elle nous a accordé un entretien tellement agréable et passionnant qu’après la demi-heure passée ensemble, on n’avait plus envie de la quitter. Et c’est donc en toute liberté qu’avec Yseult on a parlé patriarcat, argent et sororité. 

© Onzième Mois

Alors je débarque un peu parce que je n’ai jamais regardé la Nouvelle Star et que je t’ai seulement découverte cette année, après tout le monde donc, en écoutant tes EP Rouge et Noir. Tu es plutôt Stendhal ou Jeanne Mas ?

Yseult [rit et commence à fredonner En rouge et noir] : Jeanne Mas! Quoi que j’hésite un peu parce que très récemment mon ingé son a émis l’idée d’intituler mon futur album Stendhal, en référence justement à mes deux EP sortis cette année.

Plus sérieusement, est-ce que tu peux brièvement revenir sur le tournant opéré cette année, dans lequel ton déménagement en Belgique n’est apparemment pas pour rien.

Mon départ à Bruxelles m’a en effet beaucoup aidée. Aussi bien psychologiquement que professionnellement. J’avais besoin de me couper de Paris. Je n’arrivais plus à faire semblant, entourée de gens qui me faisaient douter, m’empêchaient d’avancer. Je perdais confiance en moi. Cela fait 8 mois que j’habite à Bruxelles et depuis, je respire à nouveau. Je ne connaissais personne au départ mais aujourd’hui, je fais partie d’une grande famille musicale là-bas. Ce sont vraiment devenus des amis, des personnes sur lesquelles je peux compter. Ils sont fiers de moi, de la personne que je suis, qui s’assume telle qu’elle est. Ça me touche car on vit une période assez dure. C’est difficule d’entreprendre, d’aimer les gens, de leur faire confiance, de vivre tout simplement. Décider d’avoir des enfants dans le monde actuel, ce n’est pas évident. Tout ceci m’a fait me rendre compte que venir à Bruxelles et y rencontrer ces gens m’a fait un bien fou. Paris est une ville qui peut abîmer. J’ai des souvenirs de ma mère, quand on habitait au fin fond de la Picardie, qui passait des heures dans les transports ou sa voiture pour aller travailler à Paris, mais ne voulait surtout pas y habiter. Car retrouver sa maison et son jardin participait à son équilibre. Pour moi la coupure a été bénéfique, d’autant plus que je n’avais pas réellement d’attache ici. C’est pour cela que je n’ai eu aucun problème à partir pour me reconstruire. Là-bas j’ai pris le temps de réfléchir à mon projet, mon message, mon image. Pour mieux revenir.

Tu n’as que 25 ans mais déjà une longue et productive carrière (et pas uniquement musicale) derrière toi. Quelle artiste es-tu aujourd’hui ? Et quelle femme puisque c’est apparemment dans l’air du temps de séparer les deux ?

[rires]: Je pense que je suis une artiste libre. Et une femme tenace, têtu et forte. Et franche aussi.

Et résiliente ?

Et résiliente ! Carrément.

Tes textes sont personnels, tu défends ta propre signature musicale entre pop et trap à laquelle tu as donné un nom [la y-trap, NDLR], tu as fondé ton propre label et possède également une identité visuelle très forte que tu revendiques. Cette liberté, c’est la clé du succès ?

J’ai peut-être compris qu’il y avait une place à prendre dans la musique qui serait de ne plus me mettre en position de victime ou de faire en sorte qu’on ne me place plus en position de victime. Par rapport à ma couleur de peau, à ma corpulence, à mes cheveux. Faire abstraction de tout cela et que l’on me considère tout simplement comme une personne, comme une jeune artiste de 25 ans qui fait de la musique. Qui a une vision, mais aussi un message. Pourquoi je fais ce métier ? Tout d’abord parce qu’évidemment j’adore ça. Mais aussi parce que j’ai envie de dire des choses. Porter un message général ? Ou être dans une introspection qui au final fait comprendre qu’on n’est pas seul.e dans ce ressenti ? Certains thèmes m’intéressent particulièrement, comme la solitude ou encore le manque d’argent. Quelque part, on court tous après pour vivre, pour manger, payer nos loyers, éduquer nos gosses. Il y a trop de tabous autour de l’argent. En particulier autour de l’argent gagné à la sueur de son front, qui permet non seulement de s’acheter des choses mais aussi d’atteindre certains objectifs. J’ai l’impression que le sexe c’est bon, ça s’est banalisé. Est-ce que maintenant on ne pourrait pas faire la même chose pour l’argent ? Ce sont des questions qui m’habitent et auxquelles je réfléchis. J’ai aussi l’impression de ne rien avoir à prouver aux gens, comme je l’explique dans l’un de mes titres. La première personne à qui je dois prouver quelque chose, c’est moi-même. Je trouve dommage qu’on ne nous apprenne pas à avoir confiance en nous  depuis le plus jeune âge. Mais qu’on nous répète des absurdités du style : « Travaille bien à l’école, ton père sera fier ». Alors que « Aie confiance en toi, ton projet est stylé », c’est ça qu’on devrait faire passer comme message.

Tu n’as pas la langue dans ta poche et ça fait un bien fou dans un milieu où les gens, et les femmes en particulier, sont beaucoup dans le contrôle, de leur image surtout. Quand et comment as-tu développé tes convictions puis pris conscience de l’importance de l’engagement en tant que figure publique ?

J’ai l’impression d’être clairvoyante depuis toute petite. J’observais beaucoup les gens et comprenais pas mal de choses. Quand j’ai fait la Nouvelle Star, on m’avait mise dans la catégorie de la « grande gueule », limite prétentieuse. Donc je devais polir mon discours.

En plein dans le stéréotype de la angry Black woman

Oui, et même de la angry woman tout court.

J’ai l’impression que c’est pire pour les femmes noires, mais tu es plus à même que moi d’en juger…

Dans tous les cas, c’est un symptôme du patriarcat. Une femme ne doit pas s’exprimer à voix haute. Si une femme veut dire quelque chose ou pire, pousser un coup de gueule, c’est forcément une hystérique. On le lui reproche, ça prend une résonance délirante. Alors que pour un homme, personne ne le relèvera parce que c’est considéré comme normal. Depuis que je suis en indé, j’ai moins peur de m’exprimer. Qu’est-ce que je vais dire de mal de toute façon ? Par exemple là en interview avec toi ? Il n’y a pas de question piège. Et même après avoir fait une déclaration, on peut toujours changer d’avis.

Tu me parlais tout à l’heure de solitude, mais à présent tu es entourée d’un vrai crew de nanas ultras talentueuses dont Chilla, Claire Laffut ou encore Lous & The Yakuza [dont on a hâte de découvrir la créa aux prochaines Trans Musicales]. La sororité, c’est un principe de vie ?

Je t’avoue que c’est un terme avec lequel je ne suis devenue familière que récemment. Je le découvre. Mais il me fascine. Au même titre que le féminisme, l’antiracisme, le développement personnel. Ce sont des sujets sur lesquels je ne me concentre pas assez en ce moment parce que je bosse et que je ne me donne pas suffisamment de temps pour le faire. Mais j’aurais aimé pouvoir les étudier.

En même temps j’ai l’impression que ce sont des sujets qui t’habitent au quotidien, que tu n’as donc pas spécialement besoin de les théoriser à outrance.

Ahah clairement !

Avec ces artistes que je viens de te citer, vous pouvez échanger sur vos parcours respectifs, vos expériences. Vous collaborez aussi. Tout ceci fait un peu votre force, non ?

Claire par exemple, c’est elle qui m’a proposé de faire un featuring. Qui semblait improbable à la base vus nos univers. Mais comme j’aime bien les textes un peu frontaux, le mot Nudes, ça m’a direct parlé. Et sa manière d’envisager sa musique, de se voir elle-même en tant qu’artiste a évolué depuis notre collab’. On s’enrichit les unes les autres. Chilla, elle a une force incroyable, mais des gens essayent de la faire taire, parce que les féministes dérangent. Quant à Lous, elle a une histoire de vie juste dingue et un talent immense.

Tu avais un ou des modèles en grandissant ? Des personnes qui t’inspiraient ?

Ma mère ! Depuis que j’ai quitté le cocon familial, que je paye moi-même mon loyer je comprends [rires]. Être adulte, c’est compliqué. Je ne te parle même pas du fait d’être mère : gérer ta carrière, ta féminité, tes enfants, ton partenaire. Enfant, je ne comprenais pas. Mais là je lui dis chapeau ! Comment elle s’est démenée pour remplir le frigo ! Accumuler les gardes, les kilomètres. Y a plein de trucs que je ne comprends que maintenant. Et je l’admire d’autant plus.

Si tu fais le bilan de 2019, qu’est-ce que tu en retires ? Un souvenir en particulier ? Un moment marquant ?

Je crois que c’est ma rencontre avec Lous. Parce qu’à la base, je n’ai jamais eu trop d’amis. J’ai toujours trouvé que c’était beaucoup d’investissement. J’aime beaucoup la solitude. Donc j’ai dû travailler sur moi-même pour accepter que Lous m’aime en tant qu’amie. Il y a six mois, quand j’étais encore en plein dans les cartons et que je n’avais même pas de canapé, elle est venue chez moi avec des amies proches qu’elle m’avait présentées. On s’est allongées par terre et on a allumé des bougies. Et en me regardant dans les yeux, elle m’a dit : « Tu peux compter sur moi, je serai toujours là pour toi ». Ça n’a pas été évident à accepter, mais c’est un cadeau incroyable. Elle m’a touchée.

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour 2020, à part de remplir le Trianon ?

Ah oui ça c’est sûr, il faut que je le remplisse ! Mais ce que tu peux surtout me souhaiter, c’est de perdurer.

 

Ecouter les EP Rouge et Noir

Yseult sera en concert le 18 novembre 2020 au Trianon Infos & Billets