Jean-Charles de Castelbajac : « L’art a un vrai rôle social »

Couturier et designer que l’on ne présente plus, Jean-Charles de Castelbajac préside le Workshop Scénograhie qui se déroule en amont du festival We Love Green, dans le but de promouvoir de jeunes artistes. Il nous parle des enjeux de cette sélection et, plus généralement, de la place qu’occupe l’art dans notre société.

Dans son approche d’innovation et de recherche éco responsable, We Love Green ouvre tous les ans, en marge du festival, une résidence de création aux artistes, designers, architectes, graphistes, scénographes, étudiants ou jeunes créatifs. Un gigantesque atelier au cœur de Paris permet de faire émerger la vision créative et les idées des nouvelles générations. Cette année, sur plus de 100 projets reçus, 20 propositions ont su surprendre un jury d’experts présidé par Jean-Charles de Castelbajac, initiateur d’une transversalité audacieuse entre mode et art, et composé, entre autres, de Tadashi Kawamata, plasticien japonais connu pour ses œuvres monumentales éphémères et responsables, Goliath Dyèvre, nouveau talent du design français, XTU architectes, Scott Longfellow directeur des D’Days, Laëtitia Benedetti du Lieu du design, Sébastien Willery du BHV MARAIS…
Ainsi architectures végétales, structures aériennes, jardins éphémères, mobilier, œuvres originales… auront pris vie lors des 15 jours de résidence workshop en amont du festival avant que six de ces projets ne soient exposés dans le cadre de We Love Green.

Quelle est l’idée de ce Workshop Scénographie ? 

Jean-Charles de Castelbajac : Ce qui me plaît dans la dimension de We Love Green, c’est qu’il est un révélateur. Ce n’est pas juste un lieu de concerts où l’on vient simplement en tant que public, il y a une vraie participation. On est à l’aube d’une nouvelle génération avec une réelle conscience sociologique et de l’écosystème, et donc d’un nouveau design, d’une écriture différente. Il y a aussi la révélation d’une autre manière de s’alimenter, puisque tous les concepts qui vont être liés à cette célébration seront plutôt novateurs, tournés vers une nouvelle approche du fast-food, ou en tout cas de quelque chose qui peut se consommer sur le pouce et rapidement. Et j’ai toujours aimé participer, ici présider en l’occurrence, à des choses qui peuvent faire avancer le chemin de demain.  

 

On voit de plus en plus de grands festivals dépasser leurs frontières musicales. Pensez-vous qu’il soit indispensable aujourd’hui qu’un festival se vive comme une vraie expérience ou une célébration de l’art de manière plus générale ?

Ce sont les vibrations de notre époque. Quand j’ai commencé à vouloir décloisonner les arts dans les années 70/80, parce que je me sentais autant artiste que designer ou couturier, c’était un tollé. Et aujourd’hui on a une approche différente des choses, on est en pleine période de transversalité et de décloisonnement. Maintenant il s’agit d’en faire quelque chose de l’ordre d’une grande vague positive dans un monde hyper industrialisé. 

 

Et qui peut finalement faire office de “voie de sortie” à une période assez pessimiste ? 

C’est une autre forme de résistance, en tout cas. Quand je demandais à mon ami Malcolm McLaren (mythique manager excentrique considéré comme le père du punk anglais, ndlr) pourquoi il n’allait pas sur les réseaux sociaux, il me répondait que c’était une époque qui ne lui correspondait pas, qu’elle était « la lutte entre l’authenticité et le karaoké » et qu’il fallait être « résistant ». Moi je lui disais que je ne voulais pas être un résistant, mais une sorte de virus poétique. C’est-à-dire que je ne veux pas m’opposer au système, juste l’infiltrer et saupoudrer ma poésie au fur et à mesure de mes projets. Et c’est ce que j’aime dans ce festival, cette générosité, cette sensualité exigeante, cet esprit We Love Green justement. C’est un événement pro-actif qui ne se contente pas d’inviter les jeunes à voir des concerts, c’est un élan qui les implique, quelque chose qui fait du bien. 

 

On ressent justement un nouvel élan positif aujourd’hui, alors que notre société a traversé une longue période de crise. Selon vous, quelle en est l’origine ? 

Je pense que c’est un élan lié à la création, et c’est ce qui me plaît. Un élan dans lequel je pourrais autant mettre Jacquemus, Flavien Berger, des graphistes comme M/M ou des photographes comme Mathieu Cesar. Il y a une nouvelle french touch, mais plus essentiellement centrée sur la musique, une empreinte française qui vient aussi d’une fierté d’appartenance. Et je pense que les drames que l’on a vécus ont cimenté cet élan. Je ne peux pas l’expliquer autrement. Peu de générations dans un pays en paix ont connu ce qu’on a vécu il y a deux ans. Et créer est de l’ordre du devoir, ce n’est pas juste une distraction ou un hobby, comme cela a longtemps été considéré en France. L’art a un vrai rôle social. 

 

On va aussi vers une époque où le concept est très important… 

Kant disait que « toute intuition sans concept n’aboutit pas et tout concept sans intuition est vide ». C’est une phrase qui m’a interpellé dès mes 18 ans et qui m’a toujours guidé. Des idées, on peut en avoir dix mille, mais notre époque à les cristalliser. Comme dans les tableaux de Francis Bacon, il y a les papes et une sorte de baldaquin qui installe une dramaturgie dans la toile. Eh bien voilà, c’est ce baldaquin-là.

 

Concernant le Workshop, quels ont été vos critères de sélection ? 

Ne pas donner la priorité à l’ornement. Parce qu’il y a toujours cette extraordinaire balance entre la fonction et le spectaculaire. Il y a quelque chose qui s’est installé pendant la délibération et qui est devenu une priorité sans appel : la poésie. Et si je devais poser un mot sur cette décennie à venir, ce serait celui-là. Cette idée de faire des choses qui sont dans l’air, qui ne sont pas de l’ordre d’une tendance, qui ne viendraient pas d’un mouvement comme les hipsters ou autres, mais qui sont plutôt dans l’impalpable, comme un poème gravé sur une pierre, le bruit d’un cours d’eau ou la poésie d’un moulin à eau avec trois morceaux de bois dans une petite rivière… Des choses qui nous ramènent à une simplicité. On revient à l’idée baudelairienne du flâneur, et c’est quelque chose qui n’a pas d’autre revenu que celui de l’âme. L’art ne doit pas forcément être beau, il doit avant tout être troublant. Et il y avait pas mal de projets dans cette veine-là, particulièrement touchants parce qu’ils étaient assez liés au ready-made (terme employé par Marcel Duchamp renvoyant à l’idée de « peut-on faire des œuvres qui ne soient pas art », ndlr). Je crois qu’on a fait une très jolie sélection.
 

Résidence Workshop Scénographie, en amont de We Love Green et pendant le festival jusqu’au 5 juin. www.welovegreen.fr