Julien Doré, l’authentique

Exilé dans le sud, installé dans un vieux chalet familial qu’il n’avait pas visité depuis l’enfance, l’artiste s’est reconstruit auprès des siens qui ont accueilli à bras ouverts l’enfant du pays qu’il n’avait cessé d’être pour eux. De cette parenthèse est né un album au nom étrange qui véhicule l’idée de lien, autant qu’il sonne comme celui d’une spécialité locale inconnue, l’« esperluette ».

Juste avant cette interview, nous avons pu voir le très beau documentaire que tu as tourné en parallèle de l’album et qui accompagnera son édition limitée. C’est autant un making-of qu’un vrai petit film et en tout cas, visiblement beaucoup plus qu’un simple bonus…

Une grande partie en a été filmée par mon camarade Brice VDH au moment de l’écriture et du développement du disque, et donc on peut dire qu’il accompagne vraiment les chansons parce qu’il a été tourné au même moment. Mais après oui, c’est différent d’un making-of classique, parce que ces images nous ont donné l’envie d’imaginer un objet visuel créatif et ludique. Partant de là, j’ai commencé à poser des mots pour raconter une vraie histoire.

C’est la meilleure façon de comprendre l’ambiance du disque ?

Aujourd’hui oui, parce que j’ai l’impression que le meilleur moment pour raconter le travail de toute une année, vient souvent longtemps après la sortie du disque. J’ai le sentiment que je pourrai parler extrêmement bien de mes chansons une fois que je les aurai fait vivre sur scène. Avant, je trouve toujours que mes mots ne sont pas à la hauteur de ce que j’ai soigné pendant des mois, que ma façon d’évoquer ma musique est en dessous de la musique elle-même, et parfois, j’aimerais beaucoup qu’elle réponde à ma place. Mais malgré tout, dans le documentaire, même si ma voix off est assez présente, dans les séances de travail ou dans les rencontres que l’on voit, je suis presque absent. Je suis là, mais sans être conscient de ce qui est en train d’être capté. Ce que j’aime bien, du coup, c’est que le résultat est tout aussi brut que ma façon d’écrire et qu’il est très représentatif de l’aventure de l’album.

C’est important que le public ne reçoive pas le disque sans savoir comment il a été conçu ?

Ce qui compte, c’est de montrer l’intimité de cet endroit et la façon vraiment simple que j’ai eu d’occuper ma liberté. Comment je peux être quand je suis abandonné, que je me laisse aller, et puis ce chalet, ce parquet qui craque, ces voix, ces pianos enregistrés… Je voulais aussi mettre en lumière mon rapport avec Antoine Gaillet, mon réalisateur, et puis présenter les gens qui m’ont aidé et accompagné. La plupart l’ont fait parce qu’ils avaient le souvenir de moi enfant. Evidemment, ils savent que je fais des chansons, mais à l’instant T, ils étaient avec nous de façon familiale, amicale et sans aucune autre attente. Ce sont des personnages forts et j’avais envie d’expliquer ce que leur accompagnement a eu comme écho. J’ai essayé de respecter ce qu’a été notre échange pendant des mois, là-haut, et puis aussi dans le sud, en Camargue. Bizarrement, pour raconter ça, à aucun moment je n’ai eu peur de mes mots. C’est tout simplement un moment de vie.

Tu dis dans le film que ta seule erreur avec Antoine Gaillet, a été de ne pas avoir travaillé avec lui pour ton second album…

Je le pense, mais lui, ne valide pas. Mais je pense qu’il a raison, dans le sens où le temps qu’on s’est donné entre le premier album et Love était un temps nécessaire pour lui, et pour moi, aussi. Il y avait un affolement pour le premier album… La découverte de ce qu’était un studio, la pression, que lui ressentait, et que moi – c’est assez génial -, je ne mesurais pas à l’époque. En tout cas, Antoine est quelqu’un qui est capable de traduire en sonorités et en fréquences, ce que je suis et là où je suis. Et c’est l’un des seuls à savoir évacuer mes doutes sur la musique pour donner exactement ce qui est essentiel.

Vous êtes quand même restés en immersion dans un chalet pendant un long moment, avec les musiciens mais aussi juste tous les deux. Pourquoi cette envie, comme tu le dis, d’être « isolés ensemble » ?

J’avais la volonté de fuir pour respirer. Une fuite solitaire. Mais dans cette fuite solitaire, je suis quand même parti avec « mes garçons ». Reste que plus j’ai voulu m’éloigner de quelque chose et notamment de l’être humain qui me faisait me poser de sévères questions, plus j’ai rencontré de nouvelles personnes. En croyant m’échapper seul dans les montagnes et dans le décor de mon enfance, je me suis pris une grosse claque en trouvant des gens avec lesquels se tissait naturellement un vrai lien, ce qui est juste terriblement important pour moi. Isolés et ensemble, c’est ce joli paradoxe permanent : on va détester « l’autre » un instant et se rendre compte que « l’autre » n’est pas un tout.

Tu étais dans cet état d’esprit en partant, dans le rejet, ou tout du moins dans l’incompréhension des autres ?

En tout cas, dans la peur d’un mode brumeux, d’un monde de tensions, qui pour moi était centralisé dans cette ville, Paris, qui n’est pas ma ville. J’y vis maintenant depuis quelques années, mais de façon très solitaire en fait. C’est une ville dans laquelle je me sens amputé de quelque chose, amputé d’un ancrage originel. Plus le temps passe, plus le sud me manque. C’est marrant, parce que ce voyage-là, pour le disque, m’a fait prendre conscience de quelque chose de très important pour moi. J’ai compris que je peux continuer ma vie ailleurs.

Mais est-ce que, comme « l’autre » n’est pas un tout, Paris ne mérite pas aussi qu’on s’y attarde pour y trouver, peut-être, le meilleur ?

Si, puisque cette perception que j’ai de la ville, je l’ai uniquement par ma faute. Ce n’est pas la ville en elle-même qui est en question, c’est ma façon d’y vivre. J’attends les événements, j’attends le moment où je vais repartir en tournée ou celui où je vais m’échapper pour écrire… Ce mode d’attente dans lequel tu te mets en tant qu’homme, vis-à-vis de ta carrière d’artiste, j’ai très envie de le rééquilibrer. Que les deux vies soient à la même hauteur sur la balance. Et pour ça, je sais que j’ai besoin de retourner dans le sud. Habiter dans une maison de pierre, entouré de nature et d’animaux, c’est tout simplement ce qu’il me faut. Parce qu’à chaque fois, c’est dans ces zones-là que j’écris. Alors je suis en train d’organiser ça, pour le coup pas une fuite, mais un retour vers les lieux ou je suis né, où j’ai grandi et, j’en ai pris conscience maintenant, qui me manquent. Rien ne m’empêchera alors, d’effectuer quelques retours à Paris et peut-être de voir la ville différemment, et même, de mieux la vivre. Je serai peut-être heureux d’y revenir, mais aujourd’hui, j’y ressens un étouffement. J’y vois beaucoup un repli sur soi de l’être humain. Mais c’est un repli sur soi malgré lui. Il y a un rythme, une peur qui est un peu bloquante, malheureusement à juste titre. Alors que dès qu’on lève les yeux, la beauté, le poétique, l’histoire sont partout, à chaque coin de rue. Les moments que je préfère dans cette ville, c’est les matins, très très très tôt, quand tout est désert. Là, je la regarde complètement différemment. Sinon, le rapport au temps, ici, m’obsède. J’ai toujours l’impression d’être en décalage par rapport au temps réel, au temps des choses, les saisons, les jours… Il y a un vide qui s’est créé. J’aimerais vivre chez moi…

Tout ça n’est pas aussi un peu source d’inspiration ?

Bien sûr, j’écris tout de même un peu, à Paris. D’autant que ça fait huit ans que j’y ai abandonné toute activité mondaine. La moindre activité mondaine dans cette capitale me fait fuir, me terrorise, me donne une boule au ventre. Mon appartement, mon antre, mon refuge dans lequel j’ai mon piano, si je le quitte pour un événement mondain, je me sens mal, pas à ma place. Et l’amitié mondaine, aussi, me terrifie. Dans le sud, je descends au village avec ma moto, je vais boire un verre de blanc à la brasserie et on le voit, sur mon visage, que quelque chose est beaucoup plus ouvert, plus intéressé à l’autre. Tout ça n’est pas anodin. Mon album est vraiment le reflet d’une prise de conscience, le reflet d’une main tendue vers mon enfance, un lien que j’avais aussi sévèrement coupé à un moment, parce que même entouré, on peut se sentir très seul. Ce que j’ai vécu au travers de la musique, durant cette dernière décennie, a été comme une deuxième naissance et une nouvelle vie, parce que j’avais enfin l’impression de pouvoir m’exprimer en utilisant ma sensibilité. Mais il est vraiment très compliqué d’avancer en fragmentant les différentes parties de sa vie… Ce retour dans ce chalet a fait que les choses se sont dénouées et que tout est revenu. La chanson Romy, pour une petite fille de quatre ans, a été traduite en italien par ma grand-mère, ce que je n’aurais jamais imaginé, moi qui suis si pudique avec ma famille. Mon père, aussi, était là tout au long de l’enregistrement del’album. Les choses étaient très simples. On complexifie toujours ce qu’on a enfoui à un moment…

En racontant toute l’histoire du disque, ce que tu souhaites peut-être aussi, c’est que les gens prennent vraiment le temps de le découvrir…

Oui, dans une époque où tout est morcelé, c’est très important. C’est peut-être un peu old school de continuer à croire en l’histoire et en l’objet, mais pour moi, c’est magnifique que les gens prennent 40 à 50 minutes pour écouter le disque dans son ensemble, se posent pour voir le film ou aient envie de regarder les photos que renferme l’album. Je continue à croire à ça tant que c’est encore possible. Notre rôle d’artiste aujourd’hui, c’est d’offrir cette bulle. S’il n’y a même pas cette proposition, cette invitation dans un espace suspendu, c’est dommage…

Tu dis aussi que tu seras content, si, peut-être, ta musique peut aider un peu…

Ca serait la réponse à un doute de départ, la question de l’utilité des chansons aujourd’hui. Si elles ne sont pas politiques immédiatement, mais plutôt abstraites, voire atmosphériques, à quoi servent-elles ?

On s’y reconnaît souvent beaucoup.

Alors mon utilité, elle est là. Notre utilité, elle est là. Elle réside dans l’accompagnement des vies. On ne choisit pas les gens qui vont nous découvrir, nous aimer ou nous détester, mais quand on propose un voyage et que d’autres souhaitent le faire avec nous, c’est là que tout se passe. Un livre, un film ou un disque accompagnent. Ce peut être une vraie béquille dans la vie, et je ne dis pas ça parce que je fais des chansons, mais parce que j’en écoute, comme j’aime lire aussi. Quand je clôture le dernier chapitre de mon disque, je vous le laisse, pas parce que je n’en veux plus, parce que j’ai hâte qu’on en parle. Et peut-être, peut-être, que mes chansons pourront aider.

 

Album &, sortie le 14 octobre (Columbia).Tournée à partir de février 2017. Le 10 mai au Zénith.