La bibliothèque romantique de Pierre Bergé

Pendant quarante ans, Pierre Bergé a collectionné les éditions originales des plus grands auteurs, du marquis de Sade à Emile Zola. A 85 ans, il a jugé qu’il était temps de vendre sa bibliothèque chez Drouot. Une plongée incroyable dans l’histoire de la littérature et dans celle d’un homme qui aura eu pour les écrivains une dévorante passion.

Nous ignorons ce que la postérité retiendra de Pierre Bergé. Le patron de presse ? Le mécène ? Le protecteur d’Yves Saint Laurent ? Peut-être tout simplement le fin lettré, l’amoureux des livres, ce qui est finalement essentiel, faisant de lui un mélange de Marco Polo, pour les voyages et l‘ouverture sur le monde, et de Fouquet, le ministre de Louis XIV amateur d’art. Il partageait cette pensée du romancier érudit Umberto Eco. A des jeunes qui lui demandaient « donnez-nous en deux mots la raison pour laquelle il faut lire. », l’auteur du Nom de la Rose répondait : «Au moment de sa mort, un homme sans culture se souviendra des petits épisodes de sa vie, de sa mère, etc., soixante ou soixante-dix ans, tout au plus. Moi, non. J’aurai dans ma mémoire 5000 ans. J’aurai assisté au meurtre de Jules César, participé à la bataille de Waterloo, assisté aux duels des Trois Mousquetaires. Ma vie sera pleine de souvenirs, et j’aurai eu 5000 ans au lieu de 90 ans. » Lorsqu’il s’éteindra, Pierre Bergé aura donc des souvenirs d’existence séculaire, ceux du grand lecteur qu’il fut depuis son premier emploi parisien, quand, ce fils d’institutrice, débarqué de La Rochelle, trouva une place de courtier à L’Originale, une librairie située rue de Seine, spécialisée dans l’édition originale, dirigée par Richard Anacréon. Ce métier, qui n’existe plus, faisait le lien entre les marchands et les vendeurs. Bergé courait les salles de vente afin d’acheter les livres. Il s’acquitta de cette tâche avec une passion qui ne le quitterait plus.

Une mise à nu

La suite des aventures de Pierre Bergé, nous la connaissons, elle a récemment eu l’honneur de quelques films et articles de journaux, mais l’autre vie, celle qu’il a poursuivie dans le secret de son bureau, à l’abri de la lumière, est restée plutôt ignorée de nous : la constitution de l’une des plus belles bibliothèques françaises, rassemblée au fil des voyages et des rencontres, des occasions pendant près de quarante ans. A 85 ans, il a pensé qu’il était temps, de son vivant, d’en faire profiter musées et passionnés, avec le déchirement que l’on peut imaginer. Il a vendu une partie il y a un an, consacrée à de nombreux ouvrages du XVè siècle (François Villon, Clément Marot.. .) La deuxième qui se déroule cette semaine chez Drouot concerne essentiellement le XIXè siècle. « Ce n’est pas une collection de lingots d’or, mais celle d’un amoureux », précise Benoît Forgeot, l‘un des deux experts (avec Stéphane Clavreuil) qui mènera la vente. « Se séparer de ses livres est donc bien plus douloureux que se séparer de tableaux ou de meubles. La bibliothèque est la part la plus intime. Bergé a constitué de merveilleuses collections avec Yves Saint Laurent, tableaux, objets, mais sa collection de livres est la seule qui lui soit entièrement personnelle. Il ne l’a pas partagée avec Yves Saint Laurent. Je regarde les livres que tu lis et je te dis qui tu es… Cette vente est une mise à nu, un portrait chinois. Les moyens ne suffisent pas. Nous montrons le goût, l’œil de Bergé fait d’enthousiasmes, de goûts et de dégoûts. Il n’a collectionné que ce qu’il aimait. » La révélation de cette bibliothèque permet de mieux comprendre un homme assez célèbre et méconnu, précédé d’une réputation que les préjugés ont pu à un moment altérer. Avant de bien s’entendre avec lui, l’écrivain et enseignant du Collège de France, Antoine Compagnon, avoue dans sa préface à l’un des catalogues n’avoir jamais eu envie de le rencontrer, craignant de croiser « un homme pressé », un « entrepreneur conquérant », bref ce qu’un esprit littéraire n’apprécie guère. Evidemment, il a découvert un tempérament complexe et riche, un passionné qui cite souvent cette nouvelle de Pessoa, Le Banquier anarchiste, rappel d’une jeunesse turbulente – il fut anarchiste – et d’une âme contrastée que le livre et ses fureurs ont nourrie, des premiers débats dans les cafés enfumés aux magies de la haute couture. Bergé aurait sans voulu devenir écrivain, mais s’est « contenté » de les aimer, d’en protéger le souvenir, contribuant à la rénovation de la maison de Zola, à Médan (Yvelines) ou à la protection morale de l’œuvre de Jean Cocteau.   

 S’il avait pu, il aurait certainement sauvé la magnifique résidence de Gustave Flaubert, bradée en 1880 aux entrepreneurs, et désormais réduite à un triste pavillon égaré dans la zone industrielle de Rouen, au bord de la Seine, là où Maupassant, depuis la fenêtre du bureau de l’auteur de Madame Bovary, croyait voir passer les bateaux dans son jardin. Flaubert, la grande passion de Pierre Bergé, est devenu le point culminant de sa bibliothèque, la star de cette deuxième vente annoncée par un joli titre « La littérature comme une fête ». Elle a été divisée en quatre chapitres : les écrivains pré-romantiques et noirs, avec le marquis de Sade ; les romantiques (Chateaubriand) ; le grand Gustave Flaubert ; et les modernes représentés par Emile Zola. Les denrées précieuses voisinent  avec les « petits » livres, ceux de Marcel Schwob ou de Rémy de Gourmont. « La difficulté était de ne pas mettre trop de livres d’un coup, et de procéder à des ventes qui ont un intérêt », précise Benoît Forgeot qui a beaucoup parlé avec Pierre Bergé et fait en sorte de bien valoriser le récit.

Une passion pour Flaubert

    376 pièces seront présentées, nationales, mais aussi d’autres pays comme l’édition originale des Frères Karamazov de Dostoïevski, de Guerre et Paix de Tolstoï (20.000 €), ou la première livraison du Faust de Goethe, en allemand. Ce qui a intéressé Bergé au cours de ces années, c’est la provenance, les dédicaces d’un auteur à un autre comme celle que Flaubert adressa à George Sand, sur l’édition originale de Madame Bovary : « A Madame Sand, hommage d’un inconnu », rappelant qu’à l’époque où le débutant Gustave signait son service de presse du roman qui allait le rendre célèbre, la grande star des lettres était Sand (ce qui a bien changé aujourd’hui). Pierre Bergé savait qu’en plus d’adorer follement Flaubert, il trouverait chez lui des dédicaces savoureuses : « Au Maître des Maîtres, c’est-à-dire Victor Hugo, j’offre avec tremblement La Tentation de Saint Antoine ». C’est bien une histoire de la littérature qui passe sous nos yeux, avec ses positions et ses hiérarchies solides mais prêtes à être chamboulées, et bien sûr ses recoins mystérieux. Les vendeurs de Drouot savent déjà quel ouvrage pourrait se placer en tête, entre 4 et 600.000 euros pour un manuscrit de Stéphane Mallarmé, Les Noces d’Hérodiade. Ce livre qui a occupé le poète jusqu’à la fin de sa vie, demeuré inabouti, montre toutes les étapes de la création. Les enchères commenceront à 30 et 40.000 euros pour cet autre joyau de la collection Bergé, Mon Salon d’Emile Zola (1866), « dédié à mon ami Paul Cézanne » et marqué de cette phrase absolument visionnaire : « La place de Manet  est marquée au Louvre ».  Zola, âgé de vingt-six ans, travaille dans une petite revue, L’Evènement, quand son rédacteur en chef Hippolyte de Villemessant lui demande d’écrire sur la peinture. Et le jeune apprenti journaliste ne va rien trouver de mieux à faire que de défendre la nouvelle peinture et Edouard Manet, l’auteur du très controversé tableau Olympia, alors considéré comme le symbole du mauvais goût. Devant les lettres de protestations, Zola perd sa chronique après sept articles seulement, qu’il publiera dans ce recueil fondateur de la critique d’art. « L’ouvrage symbolise l’engagement des intellectuels pour les autres formes d’art », souligne Benoît Forgeot. Enfin, c’est bien à un feu d’artifice, un splendide arc en ciel que nous sommes conviés, avec ces ouvrages en papier de chine ou du Japon, en papier jonquille (Eugénie Grandet de Balzac). Le trésor devrait rapporter au minimum trois millions huit cent mille euros qui seront réinvestis dans la Fondation Bergé-Yves Saint Laurent et ses activités sociales. Reste à formuler pour cette vente sentimentale – autant convoquer les grands auteurs – ce vœu que le critique Sainte-Beuve adressa à Alfred de Vigny lors de la première de sa pièce Chatterton : «Croyez à tout mon désir et à mon espoir d’un beau succès qui vous est si bien dû ».