La Féline

Avec « Triomphe » un deuxième album pétri de grâce sauvage, la Féline affirme sa volonté de tutoyer les sommets de la pop électro française. Rencontre avec Agnès Gayraud, à l’occasion de sa participation avec son groupe, au Paris Music Festival.

Comment présenterais-tu l’évolution musicale de La Féline entre le premier album Adieu l’enfance et le nouveau, Triomphe? Comme une prise de pouvoir personnelle sur ton propre univers créatif ou comme un l’aboutissement d’une longue maturation ?

Oui il y a une part de prise de pouvoir – même si, en ce qui me concerne, ça consiste plutôt à apprendre la déprise. Adieu l’enfance était un disque introspectif, très intime. Il m’a libérée de beaucoup de peurs (enfantines). Triomphe est une recherche extatique, un élan vers le dehors, l’abandon de soi. Je l’ai appelé comme ça parce que c’est le nom qu’on donnait au défilé de bacchantes dans les rues en l’honneur de Dionysos. J’ai envie d’emporter les gens dans une sorte de marche joyeuse avec ce disque, sans niaiserie, mais avec une sorte de confiance lucide dans la vie – terrestre, incarnée, politique, sexuelle.

 

Ta voix donne à ce disque une patine beaucoup plus lumineuse. T’es-tu sentie libérée dans ta manière de chanter ?

C’est central ça, oui. J’ai toujours chanté plus fort et plus follement en vrai que sur les disques, et c’était une frustration d’être cantonnée parfois à une « voix blanche », même si c’est une belle chose en soi. J’ai gagné en confiance, et en reconnaissance aussi — je ne fais pas les gros titres des journaux mais je peux dire que j’ai de vrais fidèles et ils comptent énormément pour moi — et ces choses-là ont libéré ma voix. Ça paraît idiot mais elle est une sorte de baromètre de ma confiance. Et puis Triomphe est le deuxième album que j’écris entièrement en français. J’apprivoise un peu plus l’élasticité de cette langue, je m’autorise des choses qu’un surmoi plus new-wave, plus french pop minimaliste, m’empêchait encore de faire avant. 

 

Les influences remarquées sur Triomphe sont beaucoup plus multiples et la relation guitare-voix y prend une nouvelle dimension. Ton songwriting est-il plus minimaliste et axé sur l’émotion brute qu’auparavant ?

Je dois avouer que je ne pourrais même pas vraiment dire à qui, à quoi ressemble ce disque. J’ai énormément écouté Talk Talk en le composant ; j’étais fascinée par l’équilibre du lyrisme et la liberté que pouvaient avoir les chansons de Mark Hollis –  hyper audacieuse et évidente à la fois. J’ai pensé souvent aux textes un peu fous, un peu mégalos, de Gérard Manset. J’ai pensé à des fresques antiques, à des dessins d’Osamu Tezuka, au terrorisme, à la révolution, à la souffrance éternelle. Sans doute que tout ça charrie des émotions brutes (elles l’étaient aussi dans Adieu l’enfance, mais sous une sorte de voile pudique). Sur Triomphe, la voix, la guitare, le rythme sont au centre : j’aime composer des chansons qui tiennent avec peu, avec l’essentiel. Mais j’aime aussi quand la musique dérobe l’intégrité de la chanson, l’emmène dans des épaisseurs sonores imprévues. 

 

Sur scène, tu débutes comme une artiste solo, seule avec ta guitare, pour terminer en formation rock soudée autour d’un groupe. Cette formule convient-elle mieux à tes chansons ?

J’apprécie énormément de jouer en solo : c’est plus risqué — je manipule des loopers, je sample ma voix et ma guitare en direct, je chante dans plusieurs micros — mais c’est ce que je préfère, ce risque : c’est ce qui relie vraiment l’exécution de la musique pop et la performance. Il y a une intimité avec le public dans ces cas-là qui est assez exceptionnelle. Je prépare maintenant la version groupe avec mes musiciens, dont un batteur, qui va donner toute la fluidité dont j’avais fini par manquer avec les boites à rythme. Le défi sera de récréer cette intimité du solo avec le public, mais cette fois avec la puissance, le plaisir d’instruments qui se répondent, prennent des risques…

 

Aujourd’hui, sais-tu qui est réellement la Féline ?

Hahaha ! La seule chose que je sais, c’est que c’est une créature qui (se) cherche, et qui vous veut du bien !

La Féline + Louis-Jean Cormier, dans le cadre du Paris Music Festival, le 16 mars à La Maroquinerie, 21 rue Boyer. 20è. M°Gambetta. Entrée : 10 €