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Label indépendant : rencontre avec Requiem Pour Un Twister

On a rencontré les labels indépendants parisiens,  sans qui les salles de concerts parisiennes seraient bien tristes. Défricheurs, promoteurs et infatigables ambassadeurs de groupes et d’artistes émergents, on leur doit un flux continu et jouissif de découvertes musicales. Tous les mois, focus sur l’un de ces parangons de l’underground ! Ce mois-ci, c’est Etienne du label Requiem Pour Un Twister qui répond à nos questions.

© Etienne Gimenez

Quels styles de musique promeut-il ?

Chez Requiem Pour Un Twister, nous souhaitons défendre la « pop music » dans son acceptation large. Soit une musique accessible où l’écriture et les mélodies ont une importance essentielle, même si ce ne sont pas les seuls critères. Inconsciemment ou non, nous n’avons jamais souhaité être ancré dans un style ou une scène ou même s’obliger à être moderne, ça ne nous amuse pas de sortir d’incessants dérivés de la même grammaire, nous essayons avec chaque nouvel artiste de développer un nouvel éclairage sur la pop music.

Certes, il y a dans notre catalogue actuel une petite prédominance pour certains styles comme la pop psychédélique, les influences sixties et l’omniprésence de groupes à guitares, mais c’est plus parce que nos goûts et les opportunités qui se présentent nous y emmènent que par choix stratégique. Toutefois, ayant des goûts extrêmement éclectiques, qui évoluent avec l’âge, rien ne nous empêche demain de signer un superbe artiste de pop funky. Je fonctionne au coup de cœur, si je reçois une démo canon dans un genre que je maîtrise moins et pour lequel je ne pense pas nécessairement avoir la clientèle, je ne m’empêcherai pas le sortir, je ne ferai que moduler les quantités fabriquées et ça sera justement peut-être l’occasion de faire découvrir la maison à de nouveaux adeptes.

Finalement, il n’y a guère que les musiques savantes et expérimentales dans lesquelles je ne nous aventurerai pas ou la dance music que je réserve pour mon autre label VERTV, parce que ça ne fonctionne pas du tout avec les mêmes réseaux (distributeurs, boutiques, médias).

Quels sont les artistes principaux ?

Triptides bien sûr est sûrement notre groupe le plus iconique, nous avons grandi avec eux autant qu’ils l’ont fait avec nous, avec le temps nous avons noué avec eux une vraie relation amicale et de confiance qui dépasse largement celle de label/artiste.

Vinyl Williams : l’un des derniers arrivés dans la famille qui s’est vite bien intégré, c’est un proche de Triptides. Nous avons été très agréablement surpris et flatté de son intérêt pour nous, lui qui avait déjà une carrière bien entamée aux USA en ayant notamment sorti deux albums sur le label de Toro Y Moi (Company). Son album est sûrement l’une de nos plus grosses ventes et nous a permis d’avoir notre première chronique sur Pitchfork, la classe.

Corridor : on entend parfois que le rock n’innove plus, et bien ceux qui disent ça n’ont jamais écouté Corridor. Quand j’ai reçu l’album, j’étais excité comme une puce, quelle claque et succès amplement mérité.

Quelles sont les dernières sorties ?

Opal de Vinyl Williams et Visitors de Triptides. C’est peu, mais 2019 s’annonce pléthorique.

Comment accompagnez vous vos artistes ?

Nous ne sommes pas un label très directif avec nos artistes, peut être même pas assez, nous leur faisons confiance, ils sont très libres et nous intervenons très peu dans le processus artistique. Il arrive même régulièrement qu’ils nous proposent un album entièrement fini dont on règle juste les derniers détails. Nous souhaitons qu’ils soient le plus fiers et le plus en accord avec l’œuvre qu’ils délivrent.

En revanche, s’il demande notre aide ou notre avis, sur la pochette, le tracklisting, le son ou les personnes qui vont travailler avec eux, nous les guidons avec plaisir. Je suis notamment particulièrement attentif sur l’aspect visuel et j’accorde une grande importance à avoir une jolie pochette de disque et un bel objet, particulièrement en vinyle. Les artistes aujourd’hui sont généralement assez sûrs d’eux, ont beaucoup bossé dans leur coin et sont justement plutôt à la recherche de cette liberté. Je n’ai jamais été très à l’aise avec cette idée de modeler un artiste pour qu’ils répondent à une demande du public, on laisse ce job aux majors, en revanche, nous allons énormément travailler à ce que les disques tombent dans les bonnes mains et trouvent leur public.

Arrivez-vous à vivre de votre activité ? D’où viennent vos revenus ?

Clairement pas et ce n’est pas vraiment l’objectif, nous travaillions tous les deux en parallèle dans des métiers qui n’ont rien à voir avec lesquels nous vivons bien et nous ne souhaitons pas, pour l’instant en tous cas, en changer. Nous avons investi la mise initiale et nous cherchons juste à ce que nos sorties s’autofinancent afin de faire perdurer le label sans entamer nos finances personnelles, et c’est le cas aujourd’hui.

Ainsi, notre priorité est l’œuvre et non son potentiel commercial. Attention, cela ne signifie pas pour autant que nous soyons mécènes ou ne souhaitons pas avoir du succès commercial.

Notre modèle économique, qui est loin d’être la norme, est aujourd’hui entièrement orienté vers la vente et la diffusion de musique vers l’auditeur donc : ventes physiques (vinyles et CD), digital et streaming. Je commence à m’intéresser un peu à l’édition mais je ne proposerai ce service à nos artistes que lorsque je serai sûr de mes compétences et ma plus-value pour eux dans le domaine.

Participez-vous à des événements ?

Nous n’organisons plus de concert, c’est trop compliqué avec nos emplois du temps. En revanche, nous allons à beaucoup de concerts, parfois en club, rarement en festival. Nous sommes aussi DJ, nous l’étions déjà avant de lancer le label, Alex est résident au Supersonic, moi à la Rotonde Stalingrad, sous le nom d’Hybu pour les soirées de mon label VERTV que j’organise avec mon camarade Eva 00.

Sinon nous participons régulièrement à des salons comme l’Independent Label Market récemment ou le village label de la Villette Sonique.

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Quelles sont vos salles et événements parisiens préférés ?

Salles : Supersonic, Espace B et Point Ephémère.
Clubs : La Rotonde, le mini-club en particulier, j’aime assez le Badaboum aussi.
Bars : Le Motel est notre QG.
Organisateurs : quand c’est organisé par La Veillée Pop ou Gone With The Weed, ça devrait être cool !

Quels sont vos rapports avec le public, avec les auditeurs ?

Je suis toujours surpris par la prévalence forte d’une clientèle internationale, aujourd’hui, 70 à 80 % de nos ventes sont faites à l’étranger, que ça soit en physique ou digital et y compris pour les groupes français ou francophones. Les USA a eux seuls sont de loin notre premier marché (environ 40-50 % de nos ventes), la France ne vient qu’en deuxième position avec 15-20 %.

Donc beaucoup d’entre eux sont pour moi des semi-anonymes même si on commence à avoir une belle clientèle d’habitués sur notre bandcamp qui achète quasiment toutes les sorties, ce qui me fait très plaisir ! Je commence évidemment à en connaître certains avec qui je partage les nouvelles sorties en avance ou je parle musique et puis il y a pas mal de parisiens que je rencontre dans les concerts qui aiment et achètent nos disques, beaucoup sont devenus des amis d’ailleurs. Le label est une formidable machine à interactions sociales.

Quelles difficultés rencontrez-vous en tant que label indépendant ?

La présence médiatique forcément, nous n’avons pas les moyens pour nous offrir les services des attachés de presse les plus en vues, il arrive donc souvent que nos disques passent à la trappe dans les rédactions, d’autant que nous n’achetons pas d’espaces publicitaires… Heureusement, après 7 ans de label, nous commençons à avoir un bon réseau de fidèles sur qui compter et qui partagent la même passion que nous pour la musique, quand nous devons promouvoir un disque c’est à eux qu’on s’adresse en premier, je trouve qu’avec les moyens mis en place nous arrivons à avoir plutôt de bons résultats. Mais cela peut être très frustrant lorsqu’un disque n’engrange presque aucune exposition, nous le vivons assez mal, comme si nous avions mal travaillé.

Je pense que pour un label indépendant de notre taille, la question la plus délicate aujourd’hui est la distribution. Sur cet aspect, nous avons de la chance de travailler avec Believe pour le digital et pour le physique, Kartel Music Group au Royaume Uni qui nous donne accès à un incroyable réseau de distributeurs locaux et qui fait que vous pouvez trouver nos disques à Austin, Tokyo ou Londres. Avant de les rencontrer, j’ai longtemps cherché un distributeur et c’était vraiment la grosse galère, la plupart ne nous répondait même pas, c’était comme envoyer une bouteille à la mer. On était alors cantonné à faire des pressages à 200 et 300 copies vendues sur bandcamp et aux boutiques du coin qu’on livrait en prenant le métro, et voir nos meilleurs groupes se barrer parce qu’un autre label mieux implanté leur faisait les yeux doux.

Il y a la question des subventions, elles restent très compliquées à obtenir car elles demandent un travail administratif conséquent et ne sont pas adaptées au fonctionnement DIY d’une structure comme la nôtre. Il faut comprendre que leur objectif est finalement moins de supporter la production et la créativité française que d’aider à la professionnalisation des métiers de la musique, c’est plus une aide à l’emploi qu’une aide à la création, afin de conserver en France des infrastructures et des techniciens. Ce n’est pas un objectif illégitime bien au contraire, en revanche, elle a un effet secondaire et créée une forme de tiers état : les majors, les indés subventionnés, nous les indés non subventionnés (à la limite du milieu associatif), or je pense sincèrement que le réservoir d’artistes le plus créatif, innovant et intéressant est dans notre catégorie, dans laquelle les autres viendront d’ailleurs allègrement se servir. Il y a d’ailleurs pas mal de labels qui en profitent largement, en vivent presque et qui en détournent un peu l’esprit, c’est la réciproque prévisible de tout système subventionné.

Dans le fond, je ne m’en plains pas trop, mes modèles de labels sont majoritairement américains ou anglais et je doute qu’ils aient autant de mécanismes d’aides, si eux peuvent faire sans, pourquoi pas Requiem Pour Un Twister, à moi de me débrouiller et d’être ingénieux pour réussir aussi bien.

Quels sont les engagements d’un label indépendant selon vous ?

Spontanéité, liberté, créativité.

Ont-ils une dimension prescriptrice ?

Oui bien sûr ! C’est dans le terreau des labels indépendants que se créent les innovations musicales d’aujourd’hui et les stars de demain. D’ailleurs, beaucoup sont aujourd’hui compétitifs face aux majors qui ne sont plus un passage obligé, le succès d’Arctic Monkeys, Adèle ou Kiddy Smile ne se sont pas fait en signant chez Universal. Les labels indépendants ayant des structures plus légères et des processus de décision réduits vont prendre plus de risques, vont être ingénieux, rapides et réactifs et souvent obtenir autant avec moins de moyens. Si nous travaillons bien, un jour peut-être, nous serons reconnus comme une vraie marque au même titre que Captured Tracks par exemple, capable d’attirer le public ou la presse vers nos artistes sur notre seul nom ou presque.

Quels conseils donneriez-vous à un label en devenir ?

A moins d’avoir une expérience conséquente dans le domaine auparavant… Se lancer en suivant son intuition et être raisonnable.  Même si vous pensez avoir une grosse pépite entre les mains, il y a fort à parier qu’en visant trop gros vous allez vous plantez. Après avoir vu Alexandre, mon frère, peiner à vendre 500 exemplaires de ses premiers 45 tours avec Croque Macadam, on a été beaucoup plus conservateurs sur les premiers Requiem que nous avons fait ensemble.

Vous êtes passionnés, vous connaissez un super groupe non publié ? Pourquoi ne pas commencer avec une petite pressage vinyle à 100/200 ex, une cassette voir du digital. C’est en faisant qu’on apprend, et chaque nouvelle sortie sera l’occasion d’expérimenter de nouveaux canaux, de nouvelles cibles médias, de nouvelles méthodes, de se fixer à soit même des défis, cela permet au fur et à mesure de créer son réseau, sa clientèle et d’améliorer ses connaissances et ses capacités de travail. Nous ne l’avons pas fait, mais je pense que l’évènementiel est essentiel pour un label en France, donc si vous pouvez coupler vos sorties avec des soirées, des concerts ou même des DJ sets, cela sera plus que bienvenu et aidera à promouvoir artistes et labels.

Quelles sont vos actualités ?

Nous avons des mois de Janvier et février très actifs avec les sorties des premiers albums de Entracte Twist et Jonathan Personne (side project de Corridor), 2 superbes albums de rock francophone, le premier dans un style très növö / « jeunes gens modernes », le second avec un côté country et power pop, quelques parts entre Ennio Morricone, Lee Hazlewood et Big Star mais en français.

Immédiatement, après, on sortira le deuxième album du groupe de Chicago Lucille Furs, proches de nos amis de Triptides, ils évoluent dans un style similaire, très sixties avec des morceaux très biens écrits et arrangés qui devraient ravir les fans de la British Invasion (Kinks, Zombies…).

Niveau concert, Dead Horse One, dont on prépare le nouvel album pour Octobre, joue le 1er février au Supersonic, Entracte Twist, le 14 février au Zorba, il me semble qu’il y a aussi une release party qui se prépare !