Label indépendant : rencontre avec Roy Music

On a rencontré les labels indépendants parisiens, sans qui les salles de concerts parisiennes seraient bien tristes. Défricheurs, promoteurs et infatigables ambassadeurs de groupes et d’artistes émergents, on leur doit un flux continu et jouissif de découvertes musicales. Tous les mois, focus sur l’un de ces parangons de l’underground. En septembre, c’est Jérôme du label Roy Music qui répond à nos questions.

 

Jérôme Guern de Roy Music
Jérôme Ghern © Nicolas Burlot

Comment est né le label Roy Music ?

Roy Music a été fondé en 2005 par Rodolphe Dardalhon. Il est alors manager et nous sommes en pleine crise du disque. Les producteurs deviennent assez frileux, c’est pourquoi il décide de monter sa propre structure pour mener les choses comme il l’entend. Il la dirige toujours aujourd’hui, avec Stéphane Merlin.

Quelles musiques promeut-il ?

Presque toutes. Mis à part la musique classique, le jazz et certaines musiques world ou d’autres dites « de niche », tous les grands courants actuels sont représentés : chanson, pop, rock, electro, hip-hop. Cet éclectisme est un choix. Au label on écoute de tout, alors on s’est dit qu’on pourrait très bien produire « de tout », plutôt que de se cantonner à un style bien défini.

Quels sont les artistes principaux ?

Par principe j’aimerais tous les citer. Talisco, Mademoiselle K, The Toxic Avenger, Morgane Imbeaud, Last Train, Baloji, No Money Kids, Tom Leeb, Cozy, Jil is Lucky, Oldelaf… Il faut rappeler que Roy Music n’est pas seulement un label, c’est aussi une maison d’édition. C’est à dire que nous ne produisons pas toujours les albums de nos artistes.

Quelles sont les dernières sorties ?

L’album de Talisco, de VXL, la réédition de celui de Baloji, les EP de The Toxic Avenger, de Noroy, de Jay Brush, de Greg Kozo et d’Antoine Chambe, les singles de Cozy, Clément Binzi et Tom Leeb… En fait on partage très régulièrement des nouveautés. Le streaming, notamment via les playlists, nous encourage à le faire.

Comment accompagnez vous vos artistes ?

On les accompagne dans leur envie, parfois dans leur folie. Parfois on les guide, et d’autres fois on leur court après, pour essayer comprendre ce qu’ils ont dans la tête afin de le rendre possible. C’est un accompagnement sur mesure, car les artistes n’ont pas tous les mêmes exigences ni les mêmes besoins. Alors on va apporter un cadre, fixer des deadlines, étudier avec eux les différents aspects de leur projet : l’écriture, le son, l’image, le live, la communication en direct sur les sociaux, l’extra-musical… Tout en assurant à l’artiste le contrôle artistique de son œuvre.

Arrivez vous à vivre de votre activité ? D’où viennent vos revenus ?

Oui, parce que Roy a su diversifier son activité. Après avoir co-produit les dates françaises de Sixto Rodriguez, nous avons créé une société de production de spectacles (Control). Puis quelques temps après, un pôle de musique à l’image (Roy Music Agency). Nous avons aussi un département jeune public (Les Enfants Roy). Les sources de revenus sont donc assez diverses. Si les ventes de disques ont baissé, le streaming commence à les compenser de manière significative et nous avons heureusement de jolis résultats en synchro pour des films, des séries et des publicités. En tant qu’éditeurs, nous sommes aussi rémunérés sur les passages radios et les concerts.

Quels sont vos rapports avec le public, avec les auditeurs ?

On œuvre surtout à ce que le lien se fasse avec l’artiste. C’est avec lui que l’histoire doit s’écrire.

Quelles difficultés rencontrez-vous en tant que label indépendant ?

Nous avons les mêmes problématiques que n’importe quelle entreprise de production. Toutes les personnes qui travaillent chez Roy sont passionnées de musique, mais cette passion ne fait pas de nous des mécènes. Il nous faut des succès et ce n’est un secret pour personne, il est difficile de percer et de durer. La concurrence, en particulier lorsqu’on chante en anglais, est redoutable. Nous nous retrouvons en compétition directe avec les stars internationales. C’est à l’image de notre société : les classes moyennes tendraient à disparaître, et il ne resterait que les gros et les petits. Se faire une place demande au label comme aux artistes une énergie folle et beaucoup de travail.

Quels sont les engagements d’un label indépendant selon vous ?

L’indépendance, justement. C’est une liberté immense. Je vais essayer de prendre un exemple parlant, mais si autour de vous sur le marché tout le monde produit des fraises, et qu’elles se vendent bien, vous avez le choix : vous pouvez produire des fraises aussi, mais la fraise risque de perdre un peu de sa valeur. Ou bien vous pouvez produire du melon. Ce n’est pas dit que les gens se jettent dessus tout de suite mais au moins, vous serez le seul à en proposer. On pourrait prolonger ce parallèle en parlant bio, circuits courts, AMAP… mais vous avez compris : cette liberté de production que nous avons garantit celle de l’artiste, et lui seul connait vraiment la place qu’il accorde à la beauté et à la singularité de son œuvre.

Ont-ils une dimension prescriptrice ?

Je le pense. Je crois même que cela se vérifie dans de nombreuses formes d’expression artistiques. Ce qui est produit de façon indépendante, ce qui est produit librement, ce qui ne veut pas dire sans contraintes, peut se retrouver très largement diffusé dans un second temps. Je prends l’exemple du film danois « Festen ». Peu de spectateurs étaient alors habitués aux images réalisées caméra au poing. L’écran tremblait sans cesse… Dix ans plus tard, cette façon de filmer était régulièrement utilisée dans de grosses productions américaines.

Participez-vous à des événements ?

En permanence. Il y a d’abord les festivals de plus en plus nombreux à réunir les personnes du métier et qui offrent la possibilité de présenter de nouveaux artistes ou « talents », comme certains aiment dire aujourd’hui. Je pense au Printemps de Bourges, aux Transmusicales, aux Francofolies, mais aussi en Europe : Reeperbahn, ADE, The Great Escape, Eurosonic… Y être présents nous permet de rencontrer des tourneurs, des éditeurs, des managers, des promoteurs, des distributeurs… D’autres salons ou festivals, comme le Midem, Musexpo à Los Angeles ou le Canadian Music Week à Toronto, sont importants pour travailler les synchros et l’export. Il nous arrive aussi de participer à des espèces de marchés indépendants, ou à des événements comme le Disquaire Day.

Quelles sont vos salles et événements parisiens préférés ?

A titre personnel j’adore le MaMA Festival. Ça se passe en octobre sur trois jours (et trois nuits) à Pigalle. C’est à deux pas de chez Roy Music et il suffit de se poser à la terrasse d’un café pour faire des rencontres et avoir l’impression que le monde entier vient à toi. Pour cette même raison de proximité, puisque j’habite à Montreuil tout près du bois de Vincennes, j’aime beaucoup We Love Green. Pour ce qui est des salles parisiennes, j’ai une affection particulière pour le Point FMR et la Maroquinerie.

Quels conseils donneriez-vous à un label en devenir ?

« Oublie que t’as aucune chance, vas-y fonce ! » C’est le conseil de Jean-Claude Dusse (Michel Blanc) dans Les Bronzés. Mais si je dois être plus constructif, je dirais qu’il faut bien se structurer et être rigoureux sur la comptabilité et le juridique.

Quelles sont vos actualités ?

La sortie des albums de Last Train et Tom Leeb. La tournée de Talisco, la présence de Morgane Imbeaud au MaMA Festival, le single de Bon Air, l’EP de Soleil Vert…