Le Comte est bon [interview]

Rencontre avec Le Comte, artiste à l’ambient onirique et electronica qui lévite.

« Everything changes permanently. How boring if it wouldn’t ».

Cette citation de l’immense Klaus Schulze inscrite en étendard sur la page Bandcamp de Le Comte capture parfaitement la sève du projet de celui qui a découvert les cultes Tangerine Dream en regardant (en boucle) le fameux « Thief » de Michael Mann, se prenant à cette occasion une claque sonore qui le marquera à jamais.

Entre ambient onirique et electronica qui lévite, la musique de Le Comte est elle-même une bande-son en apesanteur, parfois transcendée d’envolées synthétiques, modulant une kosmische Musik revisitée avec autant de classe que d’inventivité. Nous avons rencontré le Rennais lors de la dernière édition de la Route du Rock, après un début d’après-midi passé sur une plage de Saint-Malo à l’écouter jouer face à son fatras organisé de câbles et de boutons. Qualifié d’artiste brillant par le milieu professionnel, le garçon fait partie de cette catégorie de personnes donnant, à la scène comme dans la vie, irrépressiblement envie d’user des superlatifs appropriés.

 

Ton concert sur la plage cet après-midi était vraiment planant, c’est exactement ce dont j’avais besoin pour redescendre après la soirée d’hier, et apparemment je n’étais pas la seule.

[Rires] Je joue souvent en début d’après-midi et j’ai fait quelques festivals où le public a clairement la gueule de bois comme aujourd’hui. J’ai l’impression que cet état va assez bien avec ma musique. D’ailleurs je me souviens, lors des premiers concerts que j’ai fait, où je jouais au milieu du public, certaines personnes dormaient carrément à côté de moi. J’ai trouvé ça génial.

Tu as réalisé ce moment assez incroyable où des mouettes ont commencé à crier en harmonie sur l’un de tes morceaux ?

Tout le monde m’en a parlé en effet, il s’est apparemment passé un truc ! J’ai joué quelque chose sur la boîte à musique et les mouettes étaient dans la tonalité. C’était juste parfait, j’aurais adoré pouvoir les récupérer dans mon delay pour les réutiliser.

Ta musique est douce mais clairement hypnotique. C’est quoi ton ambition quand tu composes ? Prendre possession des esprits ?

Je n’ai pas forcément d’ambition précise. Quand je compose, ce qui sort naturellement ce sont des choses un peu calmes. J’aime bien la musique posée, minimale, répétitive. En tout cas chez moi, j’en écoute pas mal. J’aime bien Labradford par exemple. Ce que j’aime dans la répétition, c’est qu’au bout d’un moment tu n’es plus pris dans l’attente de ce qui va se passer mais tu peux juste te laisser porter, puisque que c’est le même rythme qui tourne en boucle. C’est un autre rapport à la musique, un peu plus physique ou un peu plus abstrait

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Comme les sensations d’un derviche tourneur ?

Oui voilà, c’est un peu ça. Je dis tout le temps que je fais de l’ambient même si je ne suis pas sûr de rentrer dans les clous. Beaucoup de gens me disent qu’ils m’écoutent en travaillant, en faisant autre chose. Je mets une sorte de coussin sonore pour quelqu’un qui va s’occuper de ses plantes par exemple. C’est une musique d’accompagnement, que tu n’écoutes que d’une oreille et qui va peut-être modifier un peu la perception que tu auras du moment. C’est pour cela que j’aime bien jouer dans des lieux comme une plage avec des gens qui dorment ou d’autres qui vont se baigner. J’ai l’impression d’accompagner l’instant. J’aime bien ce rapport-là : essayer d’imprégner sans jamais s’imposer.

C’était clairement la bande originale parfaite de l’après-midi. Ta musique est d’ailleurs assez cinématographique, avec des montées en tension et une résolution ensuite, un peu dans la veine du revival actuel de l’électro des années 70 et du retour de l’utilisation du matériel analogique

C’est clair qu’il y a un gros retour du matériel analogique, ce que je trouve très bien. Ça fait des années que personne n’utilise ce matos en live, ce qui est assez aberrant. Pendant longtemps, les live électro étaient un peu des live de feignasse alors qu’il y avait moyen de faire plein de choses. J’ai aussi l’impression qu’on est dans une période où en France avec des musiciens comme Flavien Berger, JacquesJessica 93 ou moi, on revient à une forme d’artisanat de la musique. Un côté un peu plus humble, bricoleur, voire bidouilleur. J’imagine que les gens ont envie de voir des artistes à nouveau « fabriquer » du son en live, avec une grosse marge d’erreur possible.

C’est intéressant que tu cites ces trois artistes comme faisant partie de ta « famille » car vous faites des choses extrêmement différentes. Mais il est vrai que pour avoir vu vos live respectifs, je peux confirmer que ce n’est jamais le même concert auquel on assiste.

Quand on me demande de me comparer à des artistes, je pense tout le temps à eux. On ne fait pas du tout la même musique mais il y a ce rapport à l’artisanat et aussi au fait de faire les choses tout seul, de se mettre en scène tout seul aussi, avec finalement une certaine forme de simplicité. On est des troubadours.

Par ta part, un troubadour extrêmement concentré sur scène.

De manière générale, j’ai peu d’interaction avec le public car j’aime qu’on en reste à la musique. J’enchaîne les morceaux et je ne parle que pendant le petit blanc à la fin. Là j’étais peut-être un stressé, c’est quand même la Route du Rock, donc j’étais sûrement plus carré que d’habitude. J’essaie de rester dans ma bulle. Dans l’absolu c’est très facile ce que je joue, l’aspect le plus compliqué c’est le timing, car je suis vraiment dans la longueur. Je veux réussir à emmener les gens en prenant mon temps et le meilleur moyen de le faire, c’est de me baser sur mon ressenti à moi, mes envies. Au début j’essayais de construire des passages live de A à Z très précis, très pointus, mais je me suis rendu compte que ça ne fonctionnait que lorsque je me laissais porter.

Et tu joues assis à même le sol…

J’ai toujours fait de la musique assis par terre, dans ma chambre ou mon salon, c’est une position qui me correspond, comme un enfant dans son parc, son aire de jeu. Cela me permet de jouer partout, au milieu des gens, comme je te le disais tout à l’heure. Ça permet aussi aux curieux de regarder ce que je fais avec mes machines, même si tout n’est pas forcément lisible, même pour un geek de l’électronique.

Justement, à propos de tes machines : tu les bidouilles beaucoup ?

Pas tant que ça. J’ai bidouillé une boite à musique en démontant le micro d’une guitare pour le mettre en dessous. Mais j’aimerais bien m’y mettre. C’est juste que c’est assez chronophage et que c’est du temps où je ne ferai pas de musique. Je préfère finalement acheter des produits à des gens qui se consacrent à ça et le font très bien. C’est un petit milieu, on a un rapport privilégié, très sain. 

On va parler un peu de ton EP « Chaleur et mouvement » sorti l’année dernière, parce qu’une question me brûle évidemment les lèvres : qui sont ces quatre filles ?!

C’est assez particulier. J’ai commencé à écrire ce projet dans un gros moment de vide personnel. Cet EP traite de la façon dont tu vis tes relations amoureuses après une grosse rupture. C’est un disque sur les relations avortées, que tu n’arrives pas à avoir ou à créer, qui devraient être et qui ne sont pas. C’est pour ça que par exemple le morceau « Eva » se finit un peu vite ou un peu n’importe comment, sans véritable fin. Certains morceaux s’étirent, tournent un peu en boucle, se cherchent. Il y a pas mal de références à ma vie personnelle mais aussi à des artistes que j’écoutais à ce moment-là, d’où le titre « Kaitlyn ».

Ne me dis pas que c’est pour Kaitlyn Aurelia Smith ?! [NDLR : compositrice, productrice et musicienne américaine d’electronica, qui hasard ou pas de la programmation jouait juste après lui sur la même scène]

Si, justement. J’ai d’ailleurs pu lui dire tout à l’heure que l’un de mes titres lui était dédié… « Suzanne » est pour Suzanne Ciani [NDLR : pianiste, compositrice et sound designer italo-américaine]. Je les écoutais beaucoup toutes les deux pendant que je composais l’EP. Et en même temps, je n’avais pas non plus tant d’ex dont je pouvais parler [rires]. Elles étaient les deux autres femmes qui m’accompagnaient dans ce que j’étais en train de faire, qui m’inspiraient. J’avais envie de leur rendre hommage. https://www.youtube.com/watch?v=goegShPV3i0

Tu composes sur quoi en ce moment ?

[dans un seul souffle] : La reconstruction, la chute, l’oubli, les passages secrets, la jeunesse, l’innocence, la répétition, l’ennui. Un mélange de tout cela.

Tu as matière à faire un album là !

Potentiellement oui. Quelques morceaux sont prêts, j’en ai joué deux nouveaux tout à l’heure. D’autres sont écrits mais pas encore enregistrés car j’ai tendance à être trop sage au moment de l’enregistrement ces temps-ci et j’aimerais revenir à quelque chose de plus brut, de plus direct. J’aime bien garder des erreurs, des fausses notes. Quant à te donner une date de sortie, c’est un peu prématuré.

J’imagine que tu as d’autres projets en parallèle ?

En effet. Il s’agit plus de spectacles ou de résidences. Je vais passer une semaine à la Biennale de Venise en septembre pour l’installation de Xavier Veilhan avec Yuksek et Caterina Barbieri, qui fait de la musique encore plus minimaliste que moi. Je vais aussi faire des concerts au casque, avec une création spéciale pour l’occasion, sans grosse montée comme je fais d’habitude en live mais avec des choses plus délicates pour jouer avec les oreilles des gens. J’ai aussi commencé à travailler avec Joanie Lemercier, qui fait de l’art numérique, de la vidéo, du mapping. On avait fait un essai l’année dernière à Bruxelles sur un spectacle où il fait de la vidéo en direct pendant que je joue. On va essayer de relancer cela car ça avait bien fonctionné. Cette fois on va tenter de s’installer assis par terre face à face et de créer le son et l’image en même temps.

 


Le Comte & Joanie Lemercier

Le Comte assurera la première partie du fantastique John Maus ce soir à la Maroquinerie. On espère que vous avez bien pensé à prendre vos billets car le concert est évidemment complet.
Ecouter l’EP Chaleur et Mouvement