Le meilleur du trip hop

Avec l’album Blue Lines, les Anglais de Massive Attack inventaient en 1991 un mélange musical inédit à base de hip hop, de dub et de soul. Portishead et Tricky suivirent, et l’on parla alors d’un tout nouveau courant : “le son de Bristol”, autrement dit le trip hop. Ce genre qui a marqué les années 90 revient à travers un album de reprises conçu par Marc Collin, moitié de Nouvelle Vague.

La création d’un son inédit, plus tard porteur d’un courant musical à part entière, ça n’arrive pas tous les jours. Et ça ne se décrète pas. Il arrive que cela se produise par nécessité – par exemple, l’urgence de dire au début du mouvement punk –, par accident ou grâce à l’arrivée d’une nouvelle technologie. À la recherche des origines du “son de Bristol”, il faut se rendre dans le quartier Saint Pauls de la grande ville du sud-ouest de l’Angleterre, au milieu des années 1980. Historiquement, l’endroit est le lieu privilégié de l’immigration jamaïcaine. De part et d’autre de Grosvenor Road vit une population métissée. On se joue de la grisaille et de la brique monotone en ranimant quelques façades avec des couleurs vives et des fresques bariolées. Bristol est réputé pour le street art. Le célèbre Banksy demeure une figure internationale du genre. Côté musique, dans “Little Jamaica”, les fêtes et le carnaval local vibrent aux rythmes de soundsystems et de DJ sets qui mêlent allégrement le reggae au punk, le dub au R&B, la soul à la house music, etc. Entre autres, un mariage heureux entre des sonorités jamaïcaines et le rock anglais. Sans oublier l’ingrédient hip hop qui à l’époque prend de l’ampleur auprès d’une jeunesse toujours à l’affût des nouveautés en provenance des États-Unis. Parmi les animateurs des nuits de Saint Pauls, deux collectifs sortent du lot : The Wild Bunch et Smith & Mighty. Au sein du premier figurent notamment 3D, Daddy G, Mushroom, Tricky et Nellee Hooper. Soit les trois futurs musiciens de Massive Attack, et deux compagnons de route marquants. Sombre et sensuel En 1991, après huit mois passés dans le studio Coach House de Bristol, et avec l’aide de Cameron McVey et Neneh Cherry, Massive Attack sort Blue Lines : un album précurseur, dont le son rompt formellement avec les productions dub, hip hop ou électroniques du moment. Pour l’heure, on ne parle pas de trip hop – le terme surgit en 1994 à propos du single In/Flux de DJ Shadow –, mais on tente d’identifier l’ovni en évoquant un dérivé de la “post-acid house”… Une étiquette inintelligible qui n’empêchera pas l’œuvre implacable et inflammable (voir la pochette) de se hisser jusqu’à la 13e place des charts britanniques.

Des climats et des voix

Quels sont les ingrédients de cette révolution du son ? Blue Lines est une forme d’alchimie entre un hip hop cool, une pulsation dub/reggae et, du côté de la voix féminine, de la soul des années 1970. L’ensemble, qui alterne sur un tempo alangui entre le sombre et le sensuel, est porté par les voix saillantes d’Horace Andy, de Tricky et de Shara Nelson. Cette dernière sublime l’un des titres emblématiques du disque : Unfinished Sympathy. S’il est dit que cette musique a le don de créer des climats, parfois à la frontière du genre cinématographique, le courant musical doit aussi beaucoup aux voix qui l’ont porté : Shara Nelson et Liz Frazer (cette dernière sur l’apogée lyrique du trip hop, Teardrop en 1998) chez Massive Attack ; Beth Gibbons de Portishead ; Martina Topley-Bird avec Tricky, ou encore Skye Edwards de Morcheeba. En 1994, sur l’album Dummy, avant que Beth Gibbons ne pose sa voix sensationnelle et étrange, les gars de Portishead fomentent une matière sensible à base d’échantillons de jazz cool, de scratchs, d’effets de vinyle, de guitares post-rock. À Bristol, le monde est petit : Geoff Barrow de Portishead était stagiaire dans le studio où Massive Attack enregistrait Blue Lines. Tandis que le magazine Rolling Stone parle de « hip-hop gothique », le trip hop tient un chef-d’œuvre. Celui-ci précède de quelques mois les uppercuts punk-hip hop de Tricky sur Maxinquaye (1995). Le gamin rusé du collectif The Wild Bunch, qui prête sa voix sur l’incontournable Blue Lines de Massive Attack, élargit encore la palette du son de Bristol. Tricky combat ses démons, et la noirceur de certaines séquences ferait écho, comme chez Massive Attack, au passé de la ville, jadis étape du commerce des esclaves. Massive Attack, Portishead, Tricky, tel est le trident d’un âge d’or du trip hop qui court de 1991 à 1998. Reste que ces trois groupes réfutent le terme “trip hop”, celui-ci désignant plutôt les disques parus sur le label londonien Mo’Wax à partir de 1994. Mais c’est une autre histoire. “Trip hop” serait alors la contraction du genre “abstract hip hop”, genre porté par DJ Shadow, DJ Krush, Attica Blues, UNKLE, etc. Une musique considérée comme plus cérébrale que l’élixir voluptueux élaboré à Bristol. Au demeurant, un son, un climat et des mélodies qui ont marqué l’histoire du rock.

Photo de Jay Jay Johanson : Lauren Delicata

Photo Tricky : DR

Ecoutez dès maintenant notre séléction trip hop

Tracklisting

Massive Attack – Teardrop

Portishead – Glory Box

DJ Shadow – Lost & Found

Morcheeba – Otherwise

Archive – Bullets

Bjork – Bachelorette

Goldfrapp – Lovely Head

Jay Jay Johanson – So tell The Girls I Am Back In Town