Les filles du hip hop débarquent en force

Pluie d’insultes, polémiques bidon et crêpages de chignon par tweets interposés : les filles du rap ont assimilé les attitudes et poses “gangsta” de leurs homologues masculins. De Nicki Minaj à Iggy Azalea en passant par sa rivale Azealia Banks, toute une nouvelle génération de reines du mic’ est prête à en découdre.

Azealia Banks. Photo Matt Barnes

L’un des grands événements médiatiques de ce début d’année a eu lieu le 9 mars dernier dans les travées de la Fondation Louis Vuitton. Vraie star de la Fashion Week parisienne, Kanye West y assurait le show (et garnissait son compte en banque, les rumeurs évoquant un cachet monstre de 500 000 euros pour une heure de concert !) le temps d’un live événement aussi époustouflant que minimaliste. Devant un parterre bien garni de happy few et de fans pas regardants à la dépense (les places étaient à 100 euros), le MC et producteur américain se prêtait au jeu de la pop star conquérante, surfant sur une aura médiatique récemment dopée par sa collaboration avec Paul McCartney sur le titre Only One – une rencontre musicale finalement malheureuse, mais peut-être le plus joli coup marketing depuis l’épisode Puff Daddy/Jimmy Page en 1998 pour la B.O. du film Godzilla.

Pourtant, l’ami Kanye devrait prendre garde à son trône. Car ces prochains jours, Paris va à nouveau être le théâtre d’un séisme hip hop. Mais cette fois-ci bien plus sulfureux, plus flamboyant, et perché sur des talons roses sexy de 20 cm. Nouvelle reine du hip hop selon le vénérable magazine Rolling Stone, Nicki Minaj fait escale cette semaine dans la capitale pour deux shows au Zénith. Dans la foulée de son troisième album sorti en décembre dernier, The Pinkprint, l’Américaine s’est lancée dans une monumentale tournée mondiale. Et sur son compte Twitter suivi par 19 millions d’abonnés, elle ne cache pas ne « plus pouvoir attendre de faire la fête avec (s)es Barbz [ses fans] et Trey Songz [un chanteur]. » « Nous vous réservons plein de surprises, ce sera la meilleure de mes tournées ! »

Révolution des mœurs

Depuis son dernier passage en France il y a trois ans (avec notamment un Zénith de Paris archi-comble et sous le charme !), la chanteuse-rappeuse-compositrice-actrice américaine d’origine afro-trinidadienne a changé de galaxie : pote de virée de Lil Wayne, adoratrice de Madonna – qui le lui rend bien en l’invitant dans ses clips – et icône féministe reconnue en 2013 par le New York Times comme « l’une des femmes noires les plus influentes aux côtés de Michelle Obama et Beyoncé », Nicki Minaj est devenue un phénomène culturel mondial au-delà même des frontières du hip hop. Une machine de guerre artistique, marketing et financière qui aujourd’hui pèse plus de 5 millions d’exemplaires, cumule plus de 2,5 milliards de vues sur YouTube et a vendu plus de 65 millions de singles depuis le début de sa carrière en 2007 – ce qui, à 32 ans, en fait la rappeuse qui a le plus vendu au monde.

Derrière l’enchaînement ininterrompu de tubes qui font mouche (Your Love, Super Bass, Straships, Pills’n’Potions), les vidéos hallucinogènes et les récompenses artistiques, le succès de Nicki Minaj est révélateur d’une profonde révolution des mœurs dans le monde du hip hop, avec l’apparition d’une nouvelle génération de rappeuses bien décidées à marquer durablement les esprits et les charts mondiaux de leur empreinte. Mêlant avec dextérité talent artistique maousse et sens de la provoc, une nouvelle lignée d’amazones rap incluant des pointures comme Azealia Banks, Angel Haze ou Iggy Azalea (liste à laquelle on pourrait ajouter M.I.A et Rihanna, aux dérapages “caillera” fièrement assumés !) n’hésite pas à reprendre à son compte les postures gangsta et les discours musclés qui ont fait les beaux jours du rap hardcore depuis le début des années 90.

« Je suis fière de porter haut les couleurs d’une véritable révolution hip hop menée par les femmes. Nous (les femmes) avons plus que jamais l’ambition, la détermination et le pouvoir de mettre ce monde à genoux ! », prévenait avec virulence Azealia en 2011 lors d’une de ses premières interviews pour la chaine musicale VH1. Du haut de ses 23 ans, la New-Yorkaise est le grand espoir du hip hop féminin. Cooptée par Diplo (qui fut le premier à collaborer avec elle sur son hit underground Seventeen lorsqu’elle avait 17 ans) et Jay-Z, icône mode adoubée par Karl Lagerfeld et Jean-Paul Gaultier qui lui réservent une place de choix durant leur défilés, la teen girl glam trash et son flow épileptique impulsent aujourd’hui un hip hop hybride situé quelque part entre rap, électro et acid house.

Coups de gueule remarqués

Si 2014 fut l’année de son premier carton mondial avec la parution à l’automne dernier de son excellent premier long format Broke With Expensive Taste, l’année écoulée fut surtout celle des coups de gueule remarqués (contre l’industrie du disque jugée sexiste, contre le manque d’ambition artistique de ses homologues masculins A$AP Rocky, T.I et, excusez du peu, Eminem !) et de la guéguerre médiatique puérile avec l’autre star du rap féminin, l’Australienne Iggy Azalea. Car si Azealia Banks fascine, c’est autant pour sa musique qui explore les marges des sons de demain que pour son caractère explosif (voir sa récente prise de bec avec le génial Kendrick Lamar) rappelant l’intenable Eazy-E, fondateur et grande gueule officielle des légendaires N.W.A.

Dernière venue dans le rap game mondial, la plantureuse blonde Iggy Azalea suscite admiration et suspicion. Un savoureux cocktail que la native de Sydney alimente avec brio, depuis le succès de sa mixtape TrapGold – elle aussi réalisée en collaboration avec Diplo – jusqu’au plébiscite planétaire de son premier album The New Classic paru en 2014 et entré directement n°1 du Billboard US. Lorgnant sans complexes vers la pop-électro mais jouissant d’une production hip hop stylisée et marquée par les sonorités charnelles de la trap music, l’ex-petite amie d’A$AP Rocky et copine de cœur de la Dungeon Family d’Outkast fait parler d’elle aussi bien sur YouTube avec ses clips ravageurs et ultra-sensuels (les images torrides de son titre Pu$$y ont fait le tour de la Toile, récoltant près de 6 millions de vues) que pour ses sorties verbales piquantes.

Après avoir clashé Eminem et s’être fait grassement ridiculiser il y a quelques mois par un Snoop Dogg décidément taquin, Iggy Azalea est aujourd’hui un personnage public dont la notoriété (dans et hors des studios d’enregistrement) s’est donc accrue avec le feuilleton people de ces derniers mois : Azealia Banks vs Iggy Azalea. La première reproche à la seconde de piller la culture afro-américaine sans se soucier de son histoire et de ses luttes, tandis que celle que l’on surnomme la « Lady Gaga du rap » répondait en début de mois via Twitter qu’Azealia Banks était « une bigote et une personne misérable, en colère parce que sa carrière ne décollait pas ». Une ambiance de western que le monde du hip hop n’avait plus connue depuis la rivalité sanglante entre Tupac Shakur et Notorious B.I.G. Espérons qu’on en reste ici au simple crêpage de chignon.