Les salles de concert à l’ère du confinement

Un public coincé chez lui, des annulations d’événements en pagaille et un avenir plus qu’incertain : la crise sanitaire a des conséquences dramatiques pour le milieu culturel et notamment pour le secteur des musiques actuelles. A l’instar des labels indé, les salles de concerts souffrent d’un confinement qui chamboule programmation, projets et trésorerie.

Pour en savoir plus, on a posé quelques questions à Frédérique Magal et David Suchestow, respectivement directrice et responsable communication du Point Ephémère, à Vincent Merlet, co-fondateur du Hasard Ludique, à Vincent Cuny et Raphaël Dumont de l’Espace B, et à Renaud Barillet, fondateur et co-directeur du groupement « cultplace.com » qui rassemble une dizaine d’établissements, et président du Réseau des Musiques Actuelles de Paris.

Annulation des concerts

Tout comme les labels indé, la première conséquence du confinement subie par les salles de concert est l’annulation et le report des événements.

Entre créativité et inquiétude, les labels indé affrontent le confinement

David, responsable communication du Point Ephémère : “A cette dateSept concerts annulés, treize reportés et sept autres qui risquent d’être reportés (voir à nouveau reportés) ou annulés.” Vincent, co-fondateur du Hasard Ludique “Seules quatre dates n’ont pas réussi à être reportées pour le moment. Nous avons reporté une quinzaine de concerts. Cela couvre la période mi-mars à fin mai. ” Renaud Barillet, co-directeur de Cultplace : “Sur l’ensemble des sites où nous avons des concerts ou soirées, soit La Bellevilloise, La Petite Halle de La Villette, Dock B à Pantin, Poinçon porte d’Orléans, La Rotonde Stalingrad, c’est 65 concerts que nous avons dû annuler du 13 mars au 15 avril et 45 soirées (programmation d’artistes DJ – club, seconde partie de soirée)… ” Certaines salles avec une programmation très dense sont encore plus impactées. Vincent Cuy, co-responsable de l’Espace B :À cette période de l’année on est environ à 22 dates par mois, je te laisse faire le compte…Raphaël Dumont, l’autre responsable de l’Espace B, renchérit : “Tous les concerts sont annulés jusqu’à mi-juillet. L’Espace B est totalement dépendant de l’activité de concert et le lieu est paralysé.”

Certaines salles n’ont pas que des concerts annulés à déplorer, mais carrément des festivals, des temps forts ou des expositions. Comme c’est le cas au Point Ephémère : Cinq expositions annulées, un marché d’illustration, six événements annulés et reportés dont des marchés, des bingodrag, un salon du vin, un festival étudiant (Créart’Up), huit spectacles et notre temps fort de saison en spectacle vivant, le Week-End Focus, qui devait se tenir sur trois jours….Et La convention des labels indépendants dans le cadre du Disquaire Day avec le CALIF.Ou au Hasard LudiqueIl y a aussi tous les autres types d’événements prévus sur la même période : animations, dj sets, ateliers, marchés, conférences… et sans compter bien entendu les événements privés pour le compte d’entreprises, associations, ONG, que nous accueillons régulièrement et qui se voient de fait annulés souvent sans report possible.Renaud ajoute “ainsi qu’un salon d’art, beaucoup de rencontres, lectures, conférences, un festival “

Et il ne s’agit encore que du haut de l’iceberg comme l’explique David Là nous parlons uniquement de la programmation déjà annoncée, pas de tous les événements qui devaient l’être et sur lesquels nos programmateurs travaillent depuis plusieurs semaines voire mois. En général, nous avons entre 20 et 30 événements par mois.C’est aussi trois gros temps forts de notre saison qui ont dû être annulés.”

Le report d’événements

Le report des concerts, lorsqu’il est envisageable, entraîne aussi son lot de complications. Au Point Ephémère par exemple. “Nous faisons notre possible pour reporter tous les événements, ce qui reste quand même une tâche difficile étant donné que nous cherchons à déplacer deux à trois mois de notre programmation. On n’y arrive pas toujours car les calendriers ne correspondent pas forcément à ceux des artistes et/ou des co-producteurs.”, au Hasard Ludique “Les reports sont possibles grâce à un travail d’arrache-pied avec nos partenaires producteurs de concerts & organisateurs d’événements qui connaissent la pire période de leur histoire… Pareil chez les lieux Cultplace “Nous n’avons aucune visibilité sur la suite donc pas de reports précis. Pour une quinzaine d’événements, un report est souhaité avec les artistes et producteurs. Mais c’est l’inconnu total, particulièrement pour les artistes internationaux.

Que faire à Poinçon, nouveau lieu culturel du 14e arrondissement

Le flou autour du déconfinement n’arrange pas les choses. David le confirme :L’autre difficulté réside dans le fait que nous ne savons toujours pas quand interviendra le déconfinement et dans quelle mesure nous pourrons rouvrir nos espaces pour accueillir notre public. Aussi, au début du confinement nous avons commencé à reporter des dates fin avril, début mai. Ce sont des dates qui aujourd’hui risquent d’être à nouveau déplacées, ce qui pour le moral est compliqué.Pareil pour Vincent de l’Espace B : “Quelques concerts de groupes étrangers ont été repoussés pour le moment pour l’automne mais certain reports commencent à eux mêmes être reportés.”

Cessation d’activités

Privées de spectatrices et de spectateurs, la plupart des salles de concerts parisiennes ont stoppé toute activité. Parfois avant même l’imposition du confinement. “Actuellement oui, l’arrêt de l’activité est total. Pour protéger notre public, nous avons devancé la demande de fermeture officielle en fermant dès le vendredi 13 mars à l’annonce de jauge réduite (à 100 personnes) pour les lieux accueillant du public. Nous avions un concert complet ce jour-là, nous avons dû prendre ces mesures quelques heures avant l’ouverture des portes.” explique Frédérique, directrice du Point Ephémère.

Même si certaines d’entre elles continuent de s’investir sur d’autres supports, comme l’Espace B “On fait une émission de radio mensuelle « Espace Barré » sur Lyl plutôt axée musique et une autre sur Station Station axée talk  « Espace R ». 

Espace R – Station Station

 

Comme on peut l’imaginer, l’annulation des événements a des conséquences désastreuses. Le Point Éphémère peut en témoigner. “L’impact est total, on parle d’un arrêt d’activité pendant un quart de notre saison, et l’un des quarts les plus importants en terme de programmation… Aujourd’hui toute l’équipe est au chômage partiel, et bien sûr il n’y a plus de missions pour les intermittents que nous avons l’habitude d’employer. Enfin, nos résidents en spectacle vivant, musique et arts visuels se retrouvent bloqués dans leurs travaux et leur processus créatif. Tout le lieu est fermé, tout le monde est bloqué.

Renaud également “Nous sommes impactés à 100 % car nous avons dû cesser toute activité. 100 % car nous sommes dans un secteur qu’on sait déjà fragile parce que créatif, innovant, aventurier et que cela fragilise tout l’écosystème et un travail de fond long à construire (motiver des artistes à venir, construire une programmation, fédérer des équipes, organiser une bonne communication …).” et évoque les conséquences de la fin d’activité de l’ensemble des diffuseurs Déjà par solidarité, cela nous touche, c’est un réseau de partenaires qui se connaissent, s’aident, forme une sorte de « biodiversité culturelle ». Cela nous touche aussi car des productions artistiques se construisent sur le fait d’avoir plusieurs diffuseurs, des lieux qui programment, d’autres pour y créer, d’autres pour la promotion … C’est toute cette chaîne qui est déséquilibrée. Même si les mesures prises ont pour vocation de limiter la casse, elles ne peuvent l’empêcher totalement. 

La période estivale mise pour le moment en stand by a aussi un impact sur les lieux comme le Hasard Ludique, qui en temps normal investirait déjà les quais de la Petite Ceinture…La saison estivale est cruciale pour nous (la fréquentation des espaces extérieurs est importante)”

Un gouffre financier

Les salles voient ainsi leurs chiffres d’affaires fondre, comme c’est le cas pour le Hasard Ludique “Nous estimons qu’une fermeture du lieu jusque fin avril engendrerait 200 000 euros de chiffre d’affaires en moins. C’est énorme à l’échelle d’un lieu indépendant de notre taille.Cultplace : “Pour le CA il passe à 0. Difficile à ce jour de vous donner une estimation fiable des pertes car nous n’avons pas encore la vision précise de tous les impacts aussi bien en coûts qu’en aides. Et surtout nous n’avons pas encore évalué l’impact à rebondissement sur les prochains mois. Mais c’est déjà à l’échelle de plus d’un million pour nous.

Même si la période a également un impact sur les dépenses. Frédérique : C’est au minimum un quart de notre chiffre d’affaires annuel qui sera perdu si la réouverture se fait à la mi-juin, mais heureusement une majorité des dépenses sont aussi au point mort (salaires, achat de matières premières…).” 

La billetterie n’est évidemment pas le seul pôle touché, poursuivent Vincent du Hasard Ludique“On n’a plus [d’entrées d’argent]au bar & restaurant, une baisse à la billetterie (remboursements de billets et chute des ventes liée au confinement), plus de privatisations possibles…” et Renaud “Tout. Les concerts, les soirées, la restauration, les formations et ateliers, les conférences, projections, les salons d’art… Aucune activité ne reste possible.”

Déjà compliquée depuis mi-mars, la situation économique des salles de concert ne risque pas de s’améliorer avec la prolongation du confinement.

Vincent Merlet s’en inquiète énormément :Si nous devions rester fermés jusqu’à fin mai, nous perdrions 350 000 euros de chiffre d’affaires. Au-delà nous ne nous en relèverons pas. Notre capacité à organiser des événements avec du public qui est incertaine (les restrictions de jauge pourraient être à nouveau promulguées une fois nos lieux rouverts), nous privant alors de nos principales ressources durant la belle saison.

Les artistes eux aussi touchés

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Les salles ne sont pas les seules à souffrir de l’annulation des concerts. Les premiers touchés restent en effet les artistes, que les salles essayent de soutenir. Vincent Merlet : “Nous avons fait le choix (sur la base des informations fournies par notre syndicat le SMA) de verser les salaires aux intermittents prévus sur les dates/événements annulés puisqu’ils ont le droit, comme les autres salariés, au mécanisme de chômage partiel.”

Concernant le nombre d’artistes intermittent·e·s touché-e-s par l’annulation des dates, Renaud avance des chiffres importants. “Sur un mois d’activité c’est environ 500 artistes et autant par mois environ sur la suite…” et poursuit sur la fragilisation de ces derniers “Parmi tous nos intervenants beaucoup ont des statuts précaires, à commencer par les artistes. Des mesures sont prises pour sauver leur statut – quand ils sont parvenus à en avoir un ! – et les aider … mais il est certain qu’ils vont être fragilisés. C’est aussi tout la dynamique de création qui est interrompue. Est ce que par ailleurs c’est fécond pour les idées, la créativité ? On aime à se réfugier derrière cette idée mais je la pense peu active car c’est plus la boule au ventre qui saisit tout le monde, et c’est normal : questions d’hygiène, d’économie, d’organisation. Chacun.e est préoccupé.e.”

Le travail en temps de confinement

Face à l’impossibilité de se réunir, les structures culturelles s’adaptent à la fois pour organiser le travail en temps de confinement… Arrêt à 90 %. L’équipe administrative suit avec beaucoup de conscience professionnelle tout ce qu’elle peut, comme une partie de nos équipes de terrain.” explique Renaud. Raphaël évoque le travail effectué en ce moment par l’Espace B : “Seules les activités relatives à la réservation/programmation sont (faiblement) maintenues. Il s’agit principalement de travailler sur des reports de dates et organisation de concerts à venir (à compter de septembre).”

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…et pour faire face à la baisse d’activité et aux pertes financières qu’elle induit, en prenant des mesures. Renaud “Zéro licenciement. Environ 140 permanents au chômage partiel.Au Point Ephémère, on se réjouit aussi de la possibilité de chômage partiel qui permet d’éviter le pire. “Le plus gros poste budgétaire reste les ressources humaines, et grâce aux mesures de chômage partiel, on peut respirer jusqu’à la reprise. Aujourd’hui, lieu fermé = chômage partiel pour nos 30 salariés permanents. C’est cette mesure qui nous permet d’espérer qu’aucun licenciement sera à l’ordre du jour.” Au sein du réseau Cultplace, on essaie de garder le lien avec tout le monde.Nos équipes permanentes sont un peu stabilisées grâce au chômage partiel, économiquement j’entends. Nous avons aussi beaucoup de petits prestataires qui n’ont pas que nous mais nous sont fidèles et réciproquement, et sont souvent des auto-entrepreneurs ou micro-entreprises diverses. Nous ne pouvons plus assumer notre lien régulier avec eux et elles même si on fait tout pour rester solidaires, garder le lien, tenter de maintenir le minimum vital de prestations qui nous aident mutuellement”

Au Hasard Ludique également : “L’ensemble de notre équipe salariée (14 personnes) est au chômage partiel. Nous n’avons effectué aucun licenciement.”, même si un prolongement du confinement aura un impact fatal sur les ressources humaines. “Si le confinement et/ou les interdictions d’accueillir des événements avec du public sont amenés à se poursuivre sur le mois de mai, nous serons obligés de remettre en cause l’embauche de contrats saisonniers pour l’activité de bar/restaurant.”

Si le travail manque au Point Ephémère, les équipes envisagent déjà la réouverture. “Personne ne travaille mais tout le monde reste à l’écoute des opportunités et réfléchit pour que Point Éphémère puisse proposer une réouverture intéressante. Néanmoins nous craignons que l’été se déroule dans un format très très réduit. C’est sur la rentrée 20/21 que nous devons nous concentrer pour rebondir.

Tant qu’aux candidat-e-s à un poste dans leur salle favorite, ils devront prendre leur mal en patience. Nous avons suspendu des projets d’embauche (deux) et de stages (quatre). Aussi, nous avons une forte activité saisonnière et cette crise est tombée juste avant l’embauche des salariés en extra, saisonniers, intermittents. Nous n’avons pas pu les mettre au chômage partiel puisque nous n’avons pas pu les embaucher pour la saison. C’est une cinquantaine de personnes concernées.” explique Renaud.

Conséquences en pagaille

« Le public sera peut-être moins enclin à se rendre dans des lieux à forte promiscuité » – Vincent Merlet

Toute l’organisation au monde ne pourra pallier les conséquences inévitables du confinement. Au Point Ephémère, l’impact s’apparente à des ricochets. “La principale conséquence est que nous sommes privés de notre cœur de métier : accueillir du public, réunir des gens de divers horizons, créer du lien social et leur faire découvrir des artistes émergents. La seconde est bien entendu financière, cette crise met en exergue la fragilité du système dans lequel on s’inscrit.La troisième est la conséquence que cette période pourra avoir sur la suite même si notre équipe fera tout pour redresser la barre et sortir la tête de l’eau.Même constat pour Renaud : “Nos secteurs d’activités sont des domaines à faible marge comme on le sait, que ce soit la restauration comme le spectacle. Notre arrêt a un impact pour nos partenaires producteurs, beaucoup d’indépendants, qui vont avoir du mal à tenir debout, des artistes bien entendu, des techniciens, des prestataires divers (agents de sécurité, d’entretien, de maintenance), nos équipes chantiers et travaux…”

Au Hasard Ludique aussi, on se fait du souci pour les salles comme pour celles et ceux qui les remplissent. “Pour les salles, c’est la perte de chiffre d’affaire qui va se faire sentir bien après la fin du confinement. Une fois rouvertes, les salles ne pourront peut-être pas accueillir d’événement et la fréquentation sera forcément en baisse (le public sera peut-être moins enclin à se rendre dans des lieux à forte promiscuité). Pour les artistes ce qui est en jeu c’est leur capacité à renouveler leur statut d’intermittent qui leur garantit un revenu toute l’année et leur permet de composer, répéter, créer en somme !”

Maintenir le lien

Même en cette période de repli chez soi, nos salles parisiennes préférées maintiennent le lien avec leurs publics et abonnés, participent et relayent les initiatives. Au Point Ephémère par exemple : “Nous continuons à alimenter nos réseaux, à parler de la programmation à venir, à prévenir des reports et des annulations. Nous avons aussi diffusé le festival « Je reste à la maison » en postant chaque jour pendant une semaine les lives d’une dizaine d’artistes. Nous avons aussi créé des playlists issues de notre programmation mais aussi des spéciales karaoké pour garder le sourire. Enfin, nos résidents en arts visuels ont créé pour le lieu une œuvre originale en rapport à l’épidémie et que nous partageons sur nos réseaux. Et enfin nous réservons encore quelques petites surprises.”. Le Hasard Ludique s’est aussi pris au jeu “Nous avons décidé de relayer les initiatives des autres : le festival Je Reste à la Maison, La Fête au Balcon organisé par le média DURE VIE”

Les initiatives pour faire vivre la musique au temps du confinement

Chez Cultplace, on se concentre sur les lieux et les équipes.Pour l’instant très sincèrement nous nous sommes concentrés sur les personnes, les dispositifs d’aide pour accompagner nos salariés mais aussi nos prestataires, nos partenaires. Notre petite équipe de travaux, entretien, espace verts, menuiserie et nos équipes d’exploitation … rivalisent de volonté, de précaution et de solidarité pour se relayer et assurer cette sauvegarde. Chacun.e contribue. Nous constatons une réelle affection de nos équipes pour ces lieux. C’est admirable.”

Ils réfléchissent aussi à des projets créatifs dirigés vers l’avenir Nous venons d’amorcer un partenariat avec l’association de Plantu « Cartooning for Peace » qui fait un travail formidable et dont nous allons relayer des visuels choisis, deux fois par semaine, en lien avec nos lieux, notre histoire… Nous faisons aussi un travail de fond sur des idées de contenus, de créations, de rencontres … pour l’avenir !et saluent les initiatives artistiques confinées en général Celles d’auteurs et artistes qui, alors qu’ils ne le faisaient pas d’emblée, se sont enregistrés et filmés avec qualité, ont partagé généreusement des moments, des créations… La toile fourmille d’initiatives poétiques, plus militantes, ou simplement pétries d’humour, de douceur … C’est fécond, c’est généreux, c’est souvent pertinent et c’est un beau contraste avec le marasme des médias qui à force de ne faire que de l’ « info » ne savent plus dénicher les talents.

Des aides pour sortir de la tourmente ?

« C’est une bombe à retardement pour notre secteur » – Renaud Barillet

Pour aider les entreprises culturelles à traverser la crise sanitaire, certaines aides existent. Mais pour le moment, c’est surtout le flou qui domine. Frédérique l’explique : “En terme d’aide publique, nous n’avons actuellement aucune idée de ce qui pourra être mis en place. On nous annonce un plan de relance de 100 milliards d’euros mais pas de piste précise concernant le secteur culturel.” Incertitude chez le Hasard Ludique aussi.  “A date, nous avons bénéficié de l’aide de 1 500€ versée par l’Etat pour les petites entreprises. Beaucoup d’autres démarches sont en cours mais cela va prendre du temps…”

Ce qui pousse les salles à envisager des solutions alternatives et plus risquées. Frédérique : “Néanmoins nous avons fait appel au dispositif de prêt pour assurer une réouverture plus confortable. Mais ce qui est perdu est perdu et alors que nos finances étaient saines, nous nous retrouvons dans l’obligation d’avoir recours à ce type de solution et d’espérer qu’une aide sera mise en place.” Même son de cloche chez Cultplace “Nos dossiers sont pour certains encore en suspens du fait de problèmes techniques et de la saturation des demandes. Cela veut dire que 1 mois après nous ne savons toujours pas, pour certains postes, si leurs profils vont être validés, et a fortiori nous n’avons reçu aucun fonds. On peut cependant affirmer que les services sont mobilisés, débordés, et bienveillants. Malheureusement cela ne fait pas tout.” 

Renaud regrette aussi le recours à des stratégies financières risquées qui s’impose faute d’aides suffisantes. “Les autres dispositifs sont en réalité assez manquants. Nous espérons une aide du Fond de Soutien du Centre National de la Musique mais le budget global alloué est très modeste au regard des besoins. Nous ne sommes même pas au vingtième de ce qu’il faudrait. Quant aux prêts garantis … Ils concernent des entreprises en bonne santé. Et surtout : c’est un prêt ! Et un prêt ça se rembourse. Beaucoup d’entreprises ne peuvent pas se permettre de payer dans les mois et années à venir le remboursement lié à une période où aucun revenu n’a été possible. Par quel miracle des entreprises qui réussissent déjà le tour de force d’être à l’équilibre quand elles y parviennent, pourraient magiquement rembourser un prêt pour payer des charges qui ne sont pas celles – déjà conséquentes – de quand elles sont en activité ? Cela n’est pas viable. C’est une bombe à retardement pour notre secteur. Il faut le dire avec force et honnêtement plutôt que se cacher derrière ce leurre. Notamment il y a parfois une « double peine » : si vous avez une entreprise sur un territoire en zone de sécurité prioritaire par exemple, un territoire en mutation … quand bien même l’entreprise va bien, sa « reprise » sera plus hasardeuse. On devrait nous aider deux fois. On nous aide cinq fois moins”

Aides ou pas, les salles sont sur tous les fronts pour compenser, comme Le Hasard Ludique: “Nous effectuons toutes les démarches possible pour obtenir des aides financières (fonds d’urgence), nous avons sollicité notre banque pour envisager un prêt, nous avons demandé à tous nos partenaires financiers de suspendre le remboursement de nos dettes, nous avons demandé la suspension du paiement de nos loyers, charges sociales, fiscales, énergétiques, etc.”.

Pareil pour les lieux Cultplace, également en demande de soutien et de solidarité “Chômage partiel, décalage de toutes nos charges tant que faire ce peut. Nous sommes dans une énorme dialogue quotidien avec tous. On espère que les bailleurs vont comprendre vraiment qu’il n’est pas possible que tout le monde renonce à ses revenus sauf eux. Certains sont dans cet effort … rares sont ils. Quant aux assureurs, la moindre des choses serait qu’ils remboursent à toute la profession les primes qu’on leur a versé, pour ne pas risquer d’apparaître comme une mafia en col blanc.”

Mobilisation de la filière musicale

Pour la plupart adhérentes de réseaux dédiés à la représentation et à la fédération des musiques actuelles, comme le réseau MAP, Réseau des Musiques Actuelles de Paris, les salles parisiennes peuvent aussi compter sur la mobilisation de la filière musicale.

Renaud s’en réjouit…Le réseau MAP, réseau des Musiques Actuelles à Paris que je préside et ses 60 adhérents se mobilisent avec ardeur et entraide. C’est un magnifique écosystème qui se révèle plein de sens et de bienveillance, avec une expertise également exigeante, précise. D’autres acteurs comme les syndicats CSLMF (lieux de fête et nuit) ou le Prodiss (spectacle), sont tout à fait actifs, mobilisés. Avec eux nous partageons analyses, initiatives, faisons remonter des informations. Le Map vient notamment de lancer un vaste questionnaire ouvert à tous les acteurs des musiques actuelles pour cerner au plus près les difficultés et besoins du secteurs.

…et en profite pour rendre hommage à la diversité du milieu des musiques actuelles « Par nature c’est un secteur dispersé. C’est le défaut de sa qualité intrinsèque ! Il est fait d’acteurs de toutes tailles, de formes très différentes (petits ou grand festivals, lieux de diffusion, de formation, média, producteurs, prestataires, partenaires divers des artistes, petits bars qui sont des intervenants majeurs d’une vie artistique et de création …), c’est un terreau d’initiatives, de défricheurs de tout poil. Donc il a spontanément moins de facilité que des secteurs plus monolithiques dans leurs activités, à faire remonter statistiques et analyses chiffrées. J’espère qu’avec cette situation inimaginable et pourtant bien réelle que nous vivons, tout le monde va prendre conscience que la diversité du secteur est une incroyable richesse, qu’il recèle des idées, des propositions et des talents qui servent tous les univers : culturels bien sûrs mais aussi sociaux, économiques, touristiques, urbanistiques”

Le Point Éphémère aussi peut compter sur une forme de mobilisation professionnelle : “Comme de nombreuses autres structures, nous avons co-signé l’Appel des Indépendants et nous espérons que cela débouchera sur un résultat positif pour le secteur. Malgré la période c’est bien de voir que l’on peut compter les uns sur les autres. Néanmoins, il y a aussi de petites structures, plus underground, qui ont des rôles importants et qui seront très certainement lésées par les mesures prises. Il ne faut pas non plus les oublier. C’est capital pour la bonne santé d’un secteur aussi fragile que celui de la culture.”

Ainsi que sur les syndicats, comme c’est le cas au Hasard Ludique. Vincent :Notre syndicat (national) le SMA représente de nombreux acteurs de la musique en IDF, fait un travail formidable de mutualisation de l’information et a engagé de nombreuses actions afin de nous représenter et parler d’une seule voix vis-à-vis des pouvoirs publics.”

Public chéri

Les lieux ont bien sûr énormément besoin de leurs publics et abonné-e-s en ce moment, ces derniers pouvant à leur niveau venir en aide à leurs précieuses salles de concert ou du moins leur manifester du soutien. Raphaël le confirme : Certaines personnes ont demandé à ne pas être remboursés suite à des annulations de concerts. C’est assez anecdotique mais cela peut nous aider, par ailleurs tout message de soutien nous aide moralement.”

Pendant le confinement, ils peuvent nous suivre sur les réseaux, nous envoyer des messages, des vidéos. Nous savons que l’on manque à beaucoup de parisiens, mais c’est toujours bien pour notre moral d’avoir ce genre de retour. Nous en avons besoin.” énumère David avant d’évoquer le point le plus important : “Mais ce qu’il y a de mieux à faire, c’est qu’ils respectent bien le confinement pour ne pas se mettre en péril et pour que notre vie puisse revenir à la normale le plus vite possible.Vincent Merlet évoque aussi des pistes de soutien. “Venir en masse quand nous serons rouverts, ne pas réclamer le remboursement des billets en cas d’annulation en guise de don”. 

Renaud poursuit : “Ne pas demander le remboursement de leurs places mais proposer que leurs places soient conservées comme un « avoir » pour de beaux événements à venir. Car la trésorerie de beaucoup est déjà fortement mise à mal… Leurs témoignages d’affection et de fidélité pour l’avenir sont importants aussi. Notre vraie garantie, ce n’est pas le prêt de l’Etat, les reports de charges … C’est la certitude de pouvoir compter sur notre public qui sera là. Bien sûr on sait et on souhaite que la priorité soit donnée à la sécurité et la santé. Mais c’est justement pourquoi on aura besoin de tout le monde, progressivement.  A nous aussi de prendre soin de nos publics. Les publics peuvent aussi dire aux acteurs publics à quel point nous ne sommes pas que des « services » mais bien des espaces d’épanouissement, de lien, d’invention. Car sans prétention mal placée je pense que nous contribuons tout de même avec  beaucoup de ferveur, d’engagement aussi, à cela.

Les vraies mesures nécessaires

Néanmoins, beaucoup d’autres choses pourraient être mises en place comme l’expliquent Vincent, “Davantage de soutiens financiers, la mise en place d’actions de communication massive pour faire la promotion de nos actualités post confinement et faire revenir le public dans nos lieux, l’annulation de certaines échéances (loyers notamment)…” et Renaud : “C’est plus compliqué pour les indépendants qui ne sont pas tous aidés, ou trop peu. Le fond dédié devrait être plus conséquent et surtout plus simple.

Il insiste notamment sur la spécificité des entreprises culturelles et sur le devoir de soutien de l’Etat “Ce cataclysme inédit que nous vivons montre malgré tout (et c’est salutaire je trouve) que nous sommes dans des pays où la puissance publique peut beaucoup quand elle le veut, elle peut être un vrai partenaire des acteurs que nous sommes. C’est peut être une occasion inespérée et salutaire de révéler à quel point non seulement nous sommes des entrepreneurs bien sûr, avec toutes les contraintes que cela comporte, mais nous sommes aussi des « initiatives privés d’intérêt général », dans beaucoup de cas. Nous participons à la création ou la reconquête des territoires, au lien social et intergénérationnel, à l’éveil par la culture et l’initiative citoyenne, le débat … Nos « lieux de vie à dimension culturelle et sociale », sont de vrais laboratoires pour tourisme, économie, créativité, initiative … c’est à dire bien plus que des « business ». Sans parler de toutes la dimension « plaisir » fondamentale à l’humain  (art de la fête, rencontres, décloisonnement des univers créatifs, des esthétiques…)”

Pour un “après” plus serein pour les lieux de concert, Renaud avance d’ailleurs des propositions très concrètes : 

  • « Un fond d’aide financière vraiment décuplé, pour gommer les pertes des structures ;
  • Une annulation des loyers pendant toute la durée de la fermeture puis un an de loyer à 50 %, le temps de remonter la pente ;
  • Une aide à l’embauche pour que nous puissions avoir sur chaque site une personne formée à l’hygiène et chargée de gérer ce sujet avec nos équipes et publics, de la même façon que nous avons des personnels formés pour la sécurité incendie par exemple. (Nous pourrions prendre l’engagement de ces postes, mais déjà nous aurons financièrement du mal alors nous aurons besoin d’aide.) ;
  • Une indispensable souplesse de la Préfecture de Police pour que – sans que ce soit un prétexte ni que cela justifie des excès – il y ait un « cessez le feu » marqué et volontariste sur les 1000 et un soucis qu’ont les établissements notamment du fait de la densité urbaine : nuisances des flux etc. Il n’est pas question de s’absoudre de nos responsabilités. Mais c’est un sujet difficile. Et avant tout nous devrons reprendre l’activité sans qu’on nous demande d’actualiser nos études d’impact tous les 3 mois, et que les travaux afférents à tout cela puissent se faire avec une urgence relative, compatible avec la reprise ;
  • Une vaste campagne de communication institutionnelle qui valorise nos univers et tout ce que l’on apporte à la vie d’une ville.
  • Et enfin, de nouvelles propositions d’assureurs qui sachent ne pas exclure la pandémie de leurs clauses comme l’ont fait 99,9 % d’entre eux ! 

L’après-confinement, entre espoir et angoisse

« Nos activités produisent de l’immatériel et de l’éphémère mais fabriquent à la chaîne du souvenir collectif durable » – Frédérique Magal

L’après confinement, les salles l’attendent avec autant d’impatience que d’inquiétude, comme le Point Éphémère “Concernant la reprise de l’activité : nous sommes encore dans le flou, mais convaincus de l’essentielle importance de nos activités artistiques, culturelles et festives. Nous venons de voir son effroyable fragilité, parce que nous sommes au cœur des relations humaines, de l’indispensable proximité à l’autre, d’être simplement ensemble. Nos activités produisent de l’immatériel et de l’éphémère mais fabriquent à la chaîne du souvenir collectif durable. Néanmoins on devra tout faire pour les protéger et ne pas risquer une deuxième vague épidémique. Comme tout le monde en France, nous allons très certainement devoir changer nos habitudes dans notre vie de tous les jours.”.

Un flou qui pèse, comme c’est le cas à l’Espace B Nous avons espoir que le lieu reprenne vie normalement, que les concerts aient lieu à la même fréquence, que le public réponde présent mais nous n’avons aucune certitude à ce sujet et sommes dans le flou total ou presque.et qui incite d’ores et déjà à la résignation comme alarme Vincent… Aucune visibilité à ce jour c’est bien ça le problème. Nous nous préparons à une saison estivale sans temps forts et rassemblements importants qui font pourtant toute la richesse de notre programmation et qui garantissent à notre modèle économique sa pérennité.

Même encore rongées par l’incertitude, les salles espèrent et travaillent de toutes leurs forces pour un programme d’après confinement réjouissant. David : “Ce que Point Éphémère sait faire de mieux, une programmation riche, alternative, variée et engagée et surtout, tout ce que nous aurons pu reprogrammer durant cette période. Dans un premier temps nous proposerons surement une programmation exclusivement sur notre rooftop, en extérieur et dans une jauge réduite. Après, nous espérons pouvoir faire le Disquaire Day, la fête de la musique, la fête et l’apéro ensemble, tout simplement.

Renaud évoque lui aussi un “après confinement” idéal… et nécessaire. “Joyeux, créatif. Forcément. Mais aussi prudent. Prudence et audace artistique ne font pas bon ménage. Il va nous falloir apprendre à concilier les deux. C’est un temps nouveau. Peut être qu’il y a derrière tout cela un petit côté « slow life » qui – notamment dans une capitale comme Paris, dense, frénétique, ou l’urgence et la pression financière prennent souvent le pas – va engendrer de nouveaux rythmes où le temps de l’artistique et des événements laissera place aussi à un espace-temps plus long, plus poétique, permettant d’aller plus loin dans le croisement des disciplines, l’aboutissement d’initiatives artistiques … Il faudrait vraiment assumer cela plutôt que céder à une urgence de sauvetage, qui n’aura, in finé, aucune autre valeur ajoutée que celle de juste « exister ». Alors qu’il faut résister, inventer, enseigner encore et encore, créer, partager.