Poni Hoax, les tropiques et les crevettes

Le groupe Poni Hoax vient de parcourir le monde pour enregistrer Tropical Suite, son quatrième album. Rencontre avec Laurent Bardainne, claviériste et initiateur du projet, et Nicolas Ker, chanteur du groupe. Et ceux qui savent, savent : une interview avec ce dernier n’est jamais un moment tout à fait normal.

Ce quatrième album, a été enregistré sur trois continents. Vous avez compté combien ça fait en heures de vol ? 

Laurent Bardainne : Non on n’a pas compté mais un pote m’a fait la réflexion sur la taxe carbone. On a commencé à faire une carte des endroits où on allait mais ça faisait un dessin pas très joli, une sorte de Z pas très gracieux. On a commencé par l’Afrique du Sud, puis on est allés au Brésil, en Thaïlande et on a fini à Paris.

 

Laurent, tu avais déjà enregistré un EP en Thaïlande avec ton projet Limousine.

LB : Exactement. C’est là que j’avais rencontré notre featuring Rasmee (une chanteuse thaïlandaise, Ndlr) qui chante sur l’album. Mais avec Nico on avait surtout repéré il y a très longtemps ce Karma Sound Studios, qui est un lieu de rêve tenu par un Anglais. C’est le fantasme de tout groupe de rock d’enregistrer dans ces conditions.

NK : Juste avant nous il y avait les Libertines. Parce que Pete Doherty faisait sa rehab en Thaïlande.

LB : L’endroit a l’air très bien pour faire une rehab.

 

Vous racontez des tropiques sombres finalement, ce n’est pas « sea, sex and sun ».

NK : Les tropiques c’est juste un lieu. C’est une latitude. Entre les tropiques du Capricorne et du Cancer, c’est un lieu idéal pour l’Homo sapiens ; il y a du soleil, à manger, des crevettes… mais il se trouve que c’est sur cette bande qu’on trouve les pires actes de torture, c’est l’endroit où l’on se fout le plus de la misère.

 

L’album est d’ailleurs accompagné d’un film.

LB : Oui, c’est ma compagne, une éminente photographe, qui nous a suivis avec un ingé son…

NK : Ça y est, il a réussi à placer « éminente ». Quelqu’un qui dit « éminence » tu le condamnes… (il ne termine pas sa phrase et explose de rire)

LB : (rires) Elle nous a donc suivis et pris des images de nous tout au long de ce périple.

 

Dans un précédent documentaire, vous expliquiez avoir chacun un droit de veto dans le processus de création d’un album. L’avez-vous beaucoup utilisé pour l’enregistrement de Tropical Suite ?

LB : Non, on s’entend de mieux en mieux.

NK : On ne l’a jamais utilisé.

 

Jamais ?

LB : (il réfléchit) C’est vrai, ou alors vaguement. On est cinq, alors la démocratie est assez facile.

NK : Laurent compose, et moi j’écris. Lui il me dit « non ça c’est naze » ou moi je lui dis « non ça c’est naze », mais je n’ai pas le droit de lui demander quoi que ce soit. Et finalement, non, on ne l’a jamais utilisé ce veto.

LB : La démocratie marche bien dans Poni.

NK : Et puis on travaille vite, très vite. On a enregistré l’album en trois semaines, une par destination.

 

L’atmosphère y est chaude, mais cet opus semble irrigué par une sorte de mélancolie spectrale. Dans vos albums précédents, on était plus proche d’une certaine forme de transe. Peut-on dire que vous vous êtes calmés ?

LB : Oui, ça je le conçois, mais ce n’est pas une volonté, on ne s’est pas dit « tiens on va faire un album plus calme ». Ça dépend de plein de paramètres, c’est peut-être l’âge… ou alors on est moins énervés. Il y en a trois dans le groupe qui ont des enfants, ça joue aussi. Nicolas par contre, ne s’est pas calmé. 

NK : Je crois que je suis devenu plus fantomatique en fait. Je disparais. (il réfléchit). On ne fait pas ce qu’on veut, on fait ce qu’on peut.

 

Le précédent, A State Of War, vous ne l’aimiez pas beaucoup…

LB : On faisait vraiment ce qu’on pouvait ! (rires)

NK : Non, moi je ne l’aimais pas trop. Enfin, disons qu’il ne relevait pas forcément de mon goût, cela dit, je ne suis pas l’arbitre des élégances. J’en ai rien à foutre. Mon goût ne vaut pas mieux que celui des autres.

LB : Celui d’avant, on l’a fait dans la souffrance, on l’a sorti parce qu’il fallait que ça sorte, pour continuer d’exister. On l’avait enregistré plein de fois, il y avait des problèmes de business qui ne nous concernaient pas, mais avec tout ça on a réussi à rester soudés, à l’enregistrer et à le sortir comme un enfant malade.

NK : Il y a quand même de très belles chansons dedans, j’adore « Summerfalls » par exemple (il chante le titre).

 

Avez-vous pensé un jour à arrêter Poni Hoax ou pas du tout ?

LB : (après un temps de réflexion) Oui…

NK : Je crois qu’on est trop âgés pour se dire (il prend un accent bourgeois) « oh ouais on arrête, j’te fais un procès ! ». L’an dernier, par exemple on était très fâchés avec Vincent (le batteur, Ndlr) mais on n’est pas des crétins, on n’a plus vingt ans.

LB : Et puis je crois qu’on n’avait pas assez de succès pour se déchirer. On n’avait pas non plus assez de haine entre nous pour le faire. Mais on ne savait pas comment continuer.

 

À une certaine époque de votre carrière vous êtes-vous sentis un peu trop caractérisés par votre premier single « Budapest » ?

NK : Pour moi, une carrière c’est un endroit d’où on extrait des pierres, le reste j’en ai rien à foutre (il explose de rire).

LB : C’est vrai que tu fais « Budapest » et « Antibodies », et les gens s’attendent à ce que tu fasses du disco-funk-rock-truc. Nous, on s’en fout en fait… Comme on te dit, les choses se font malgré notre volonté, on fait ce qu’on peut mais pas forcément ce qu’on veut.

NK : En 2008, on s’est retrouvés avec une image d’« idole des hipsters », mais moi j’en ai rien à foutre des hipsters, je les hais. Je n’aime que les lascars de la Goutte d’Or ou la high society, ce sont les seuls qui ne jugent pas. Les hipsters c’est la classe moyenne, et Dieu vomit les tièdes.

LB : Bon, ça n’engage que toi…

 

Quel regard portez-vous sur la nouvelle scène française ? Vous vous sentez concernés ? Il y a des projets que vous appréciez ?

LB : J’avoue qu’on ne s’y intéresse pas trop.

NK : Moi je n’écoute que Lionel Richie et les discours d’Emmanuel Macron.

 

Une des grandes qualités de Poni Hoax, c’est le live. Il y a un côté incantatoire qui peut nous rappeler d’anciennes gloires comme les Doors, Joy Division ou le Velvet Underground. Duquel de ces trois géants vous sentez-vous les plus proches ?

NK : Les trois. Ce sont mes groupes préférés.

LB : Ce sont des groupes sur lesquels on ne peut qu’être d’accord.

NK : J’aime bien aussi les seins de Mariah Carey. J’aime moins Beyoncé, on dirait trop une maman, t’as l’impression qu’elle va t’engueuler parce que t’as pas fait ton lit (rires).

 

Pensez-vous faire partie des derniers punks ?

NK : Non, parce qu’un punk est moraliste, il te dit si ça c’est bien ou si c’est mal. Il respecte tellement la tradition qu’il la détruit de manière blasphématoire. Parce que pour la détruire il faut avant tout la reconnaître et donc la respecter. Le contraire de l’amour n’est pas la haine, c’est l’indifférence. Si un punk détruit une tradition, ça veut donc dire qu’il l’aime.

LB : Nico c’est un vieux punk, ça c’est sûr. Après je remarque que les comportements ont beaucoup changé. Aujourd’hui si tu t’allumes une clope dans les loges, t’as la moitié de l’équipe qui va venir te voir toute stressée parce que les alarmes anti-fumée vont se déclencher. Il y a une attitude plus lisse et moins fêtarde qui est un peu ennuyeuse, voire qui me fait flipper.

 

Si vous aviez le pouvoir de ressusciter un artiste mort, ce serait qui ?

LB : John Coltrane, parce qu’il est parti trop tôt et parce que j’aurais été curieux de voir son évolution.

NK : Nicolas Ker !

 

Mercredi 22 mars à partir de 19 h au Trabendo, Parc de la Villette, 211 Avenue Jean Jaurès​ 75019 Paris. M° Porte de Pantin. Places : 24 €.