Purple Reign

Pas de quoi se réconcilier avec les ascenseurs pour ceux qui en avaient déjà la phobie. C’est sur le sol de l’un d’entre eux, dans son royaume de Paisley Park, que Prince a été retrouvé sans vie ce jeudi 21 avril.

L’ascenseur, bien sûr, n’a rien à voir dans l’affaire, même si quelques heures après la révélation de cette disparition pas annoncée, les raisons du décès de l’artiste n’ont guère fini d’interroger. Mais puisqu’il n’est plus là, qu’importe, au fond, que ce soit la grippe ou son remède, les drogues ou tout autre chose davantage en phase avec un mode de vie que ses proches qualifient de drastiquement sain, qui aient eu raison de lui.

Sauf à dire que, jusqu’à la fin, l’histoire du grand petit homme n’aura été que, sinon un mystère, l’expression d’une dualité. Au moment où nous arrivent de tous les États-Unis, des scènes de foule ponctuées des tons pourpres qui le caractérisaient, montrant des fans pourtant endeuillés dansant et chantant sur l’insubmersible “Kiss” (1986) ou le formidablement festif “I Wanna Be Your Lover” (1979, quand même), d’aucuns se hasardent à demander si ce n’est pas un artiste du passé qui vient de s’éteindre. C’est que le pan discographique le plus intéressant de la carrière de la star est évidemment à situer dans la première moitié de ses quarante ans d’activité. Mais que dire de la scène où, dans les plus petites salles comme dans les arènes gigantesques, toujours, il excellait. Là, à l’inverse des autres mastodontes aux shows millimétrés, Prince ne préparait rien ou pas grand-chose, laissant son seul talent opérer. Au Stade de France ainsi, en 2011, les fans déjà comblés l’entendaient-ils exprimer sa colère d’être contraint par quelque décision préfectorale de s’arrêter de jouer à minuit, là où il aurait pu, si on l’avait laissé faire, passer jusqu’au matin, d’un tube à une longue impro à la guitare, d’une danse en boots compensées à un moment intimiste aux claviers. C’est que l’artiste aux facettes innombrables, homme-orchestre au sens premier du terme, star mais sûrement pas esclave des majors, acteur contesté mais musicien oscarisé, auteur de textes à l’érotisme revendiqué capable de s’interroger de façon juste sur son époque (le saisissant Sign O’ The Times), n’était pas du genre à se laisser brider. Le propre des génies.

À ce titre d’ailleurs, bien des années après une bataille médiatique d’anthologie dont les armes portaient alors le nom de “Bad” et de Black album une question refait surface, maintenant qu’aucun des duellistes n’est plus. Et l’on se demande déjà qui de Michael Jackson ou de Prince Rogers Nelson finira vainqueur au titre de la postérité. Sans méjuger du premier, on retiendra du second, plus indépendant et plus inclassable, dingue de James Brown comme de Joni Mitchell, qu’il réussit surtout la prouesse de mélanger tous les styles, du jazz à la pop en passant par le funk, le rock et même le hip hop, pour réunir tous les amoureux de musique, et que ceux-là sont une fois de plus orphelins. Le Petit Prince est mort. Protégez vos idoles, les temps sont durs pour les sexy mother fuckers.