Quand le livre de poche devient grand

Bon marché et pratique, le livre de poche aura contribué à démocratiser la lecture. Il lui manquait un Salon et, depuis 2009, Saint-Maur en poche célèbre l’une des plus grandes trouvailles éditoriales du XXe siècle. Il attire un public familial et jeune, et des centaines d’auteurs français et internationaux.

Avis aux apprentis écrivains. Si, après voir envoyé votre manuscrit à un éditeur, vous recevez une lettre de refus qui se termine par « Nous serons attentifs à tous vos prochains textes », sachez qu’il ne s’agit pas d’une simple formule de politesse, mais d’un véritable encouragement à persévérer. Une éditrice le confirma à Olivier Bourdeaut, désolé de voir son roman En attendant Bojangles refusé partout. « Cette phrase est rare », lui apprit-elle. La suite fait déjà partie de l’histoire littéraire. Après sept ans d’attente et de déceptions, En attendant Bojangles trouva éditeur en la modeste maison Finitude, et devint l’un des plus grands succès de l’année 2016. 300 000 exemplaires se sont écoulés. Les lecteurs ont adoré l’histoire de cette famille qui tente de repousser les difficultés de la vie par la joie et la danse. Pour l’édition en poche, les enchères montèrent vite, et c’est Folio, la prestigieuse collection de Gallimard, qui a emporté le marché. Cette affaire ne manque pas de sel : ce joli récit n’avait apparemment pas intéressé Gallimard. « Cocasse, s’amuse Olivier Bourdeaut. Mais je crois savoir qu’Antoine Gallimard a recherché la personne qui avait refusé le texte. De toute façon, il y a une part de chance dans l’édition et donc de malchance. Cela tient à peu de chose, à l’humeur d’une personne… Je n’ai aucun ressentiment. »

Tiroirs à souvenirs

Il attend donc un joli succès pour l’édition Folio, et bien des rencontres ferventes dans les allées du Salon Saint-Maur en poche, co-organisé par la ville de Saint-Maur et la librairie La Griffe noire, où il sera l’un des invités stars. Il y croisera un public familial ravi de côtoyer des auteurs populaires et pointus, venu humer cette période bénie de l’enfance qu’incarne l’édition de poche, ces « tiroirs à souvenirs », comme le dit le médiatique fondateur du Salon et patron de la Griffe Noire, Gérard Collard. Ceux d’Olivier Bourdeaut vont de Factotum de Bukowski au Lys dans la Vallée de Balzac, ces livres de « quand j’étais pauvre ». « J’ai gardé la plupart de mes poches, dit-il. Mais certains ont disparu dans des inondations. J’ai un attachement particulier au livre de Bukowski. Peut-être parce que j’ai été factotum (homme à tout faire) moi-même. Il est l’auteur le plus ordurier du monde, et pourtant, je déteste la grossièreté, mais chez lui, cela confine au génie. Je suis certain que dans mon livre En attendant Bojangles, il n’y a aucun gros mot. Ah si, « merdier ». C’est le terme le plus transgressif que j’ai utilisé. »  Gérard Collard a lui aussi son tiroir, Le Rouge et le Noir de Stendhal. « Je me rappelle avoir recommencé je ne sais pas combien de fois les dix premières pages. J’adore ce mélange de romantisme, d’amour, de comédie sociale et de réflexion sur le pouvoir, tout y est. Le merveilleux avec les livres de poche, c’est que vous les sentez, vous vous remémorez l’endroit où vous les avez lus, vous retrouvez une ambiance. Sans le poche, je n’aurais sans doute jamais lu. »

Ce côté “madeleine de Proust” a certainement convaincu Gérard Collard d’imaginer, en 2009, le Salon du petit format. Une manifestation qui lui ressemble, ouverte, accessible, simple. Il l’a voulu gratuite et se plaît à l’opposer au luxueux Livre Paris. En dix ans, Saint-Maur en poche a triplé son public, passant de 10 000 à 35 000 lecteurs. Des cars venus de Belgique déposent des passionnés heureux de découvrir les 250 auteurs français et internationaux. Gérard Collard et son équipe n’ont pas changé leur méthode et leur style. Ils écrivent eux-mêmes les panneaux au feutre qui renseignent le public sur les auteurs, les horaires… « J’ai 280 affiches et 550 pancartes à faire. C’est un salon bio. Nous mettons en valeur les 300 têtes de gondoles. Un gros travail. Nous y passons une bonne partie de la nuit. »

 

Cette 9e édition se déroulera sous le signe des “monstres sacrés”, drôle de concept qui permettra de proposer plusieurs belles séances au cinéma municipal le Lido, de Casque d’or à Touchez pas au Grisby. La ville, désireuse d’investir les sciences humaines et spéciales, a aussi créé un nouveau prix de l’Essai, afin de conquérir une dimension intellectuelle. Gérard Collard nous annonce enfin la venue d’un monstre sacré, un écrivain « entre autres », bien vivant celui-là, mais il ne souhaite pas nous le révéler. S’il cherche à désacraliser le livre, il n’est pas près de renoncer au mystère qui fait la littérature et de donner au chaleureux livre de poche une noblesse méritée.

Saint-Maur en poche. Place des Marronniers. Saint-Maur (94). Les 24 et 25 juin. Samedi de 10h00 à 19h00 (soirée à partir de 19h30). Dimanche de 10h00 à 18h00. RER A Parc Saint-Maur. Entrée libre.