Rééditions & compilations : sur les traces du patrimoine underground français

Ringard notre patrimoine musical comparé à celui de nos voisins anglo-saxons ? Pas du tout ! Ces dernières années l’industrie musicale a rivalisé d’ingéniosité pour continuer à faire bouillir la marmite, notamment en rééditant à tour de bras de vieux albums en version « augmentée ». Une initiative certes pas désintéressée mais qui joue néanmoins un rôle primordial dans l’archivage des musiques populaires.

On a vu également fleurir des compilations regroupant d’anciens morceaux d’artistes variés. La plupart du temps, elles retracent l’histoire d’une scène ou documentent un genre musical bien spécifique. Ainsi, même les courants les plus obscurs qui ont ressurgi dans les « musiques actuelles » anglo-saxonnes ont le droit depuis des lustres à leurs compilations, des labels comme Cherry Red ou Soul Jazz Records s’en occupant à merveille.
Mais dans l’Hexagone, mise à part la sacro-sainte variété française, ça a longtemps été le calme plat. Comme si le punk, la new-wave ou même le funk n’avaient jamais existé par chez nous. Alléluia, les choses bougent enfin. Des activistes de tous horizons ont ouvert la voix à ce qui ressemble bien désormais à une véritable tendance : faire sauter le cadenas des vieux coffres à jouets des parents et y exhumer d’exquises trouvailles sonores qui forment – si le tout est correctement trié, nettoyé et contextualisé – un captivant panorama de la production souterraine française. Car, oui, en marge de Claude François, Jeanne Mas ou Patrick Bruel, il y a bien eu des artistes libres, créatifs et parfois même précurseurs dans nos contrées, héros discrets de scènes émergentes qui n’ont jamais vraiment émergé. Il était grand temps qu’une nouvelle génération de mélomanes s’en empare et la partage avec le plus grand nombre.

Compiles de vieilleries millésimées

Ce travail d’archéologue musical, Jean-Baptiste Guillot dit JB Wizz a été l’un des premiers à s’y atteler sérieusement. A l’orée des années 2000, il a eu l’idée de sortir une compile qui réhabilitait toute une scène insolite des sixties grandie à l’ombre des yéyés. A l’époque, le projet rencontre le scepticisme de son entourage mais l’homme, plutôt coriace, s’y tient et arrive à ses fins. Résultat : la compile Wizzz fonctionna du tonnerre, si bien que deux autres volumes suivirent un peu plus tard. Depuis cette aventure inaugurale, il a fondé en 2006 le label Born Bad Records, publiant régulièrement des compiles de vieilleries millésimées qui ont décomplexé le rock’n’roll d’ici en faisant découvrir aux jeunes des « losers magnifiques qui ont essayé de proposer des choses différentes des codes musicaux dont ils étaient contemporains » dixit JB et qui n’avaient rien à envier à leurs homologues étrangers. Une musique « de la seconde division » mais qui était fière de ce qu’elle était et ne souffrait d’aucun complexe d’infériorité.

© Jean-Baptiste Guillot, grand gourou de Born Bad Records

Cette appropriation frondeuse de notre héritage, le songwriter et journaliste Alister la revendique aussi, notamment à travers sa savoureuse revue Schnock qui rend hommage à la culture pop des Trente Glorieuses. Dans une chronique récente au style racé et rigolard, il exhortait ses confrères « à rendre la musique de ce putain de pays de vieux cons enfin cool ! ». Son créneau ? Repêcher des titres méconnus d’artistes plutôt connus, puis les dépoussiérer, les réévaluer voire les déringardiser pour certains, histoire d’abattre les barrières entre le soi-disant bon goût (la chanson à texte) et le mauvais (la chanson populaire). Un état d’esprit qui semble correspondre à l’air du temps puisque la revue remporte un franc succès depuis ses débuts. Pas étonnant donc de voir le concept se décliner en émission de radio ou sous forme de compile. Celle-ci regroupe une playlist éclectique de musique francophone qui mélange « l’à-côté officiel, le supposé infréquentable et le archi-oublié ». On peut y entendre des raretés signées des confidentiels Guy Skornik, Dynastie Crisis ou Léonie en même temps que bon nombre d’insoupçonnables curiosités de cadors de la chanson comme Fugain, Bécaud, Aufray ou même… Sardou (oui, oui, quand même!). L’appel d’Alister a visiblement été entendu : bien d’autres compiles ont vu le jour ces derniers temps. En voici une petite sélection en guise de première approche. (Re)play !

Yéyé barré, psychédélisme & punk : les faces cachées du rock tricolore

Qui l’eût cru ? En marge des yéyés un peu gnan-gnan, une flopée d’artistes iconoclastes en faisaient voir des vertes et des pas mûres à la France des 60’s. De Charlotte Leslie (le politiquement incorrect Les filles c’est fait pour faire l’amour) à Evariste (le délirant Les pommes de Lune), on découvre sur les trois volumes de Wizzz French Psychorama une bonne partie de ces hurluberlus qui jouaient alors une musique aussi excitante côté son – jerk endiablé, swing qui balance pas mal, guitare fuzz, orgue électrique, effets sonores kaléidoscopiques – que délurée côté textes, témoignant d’une folle liberté créative plus jamais entendue sous nos latitudes. On y parle de tartines de LSD, de mini-jupes ou du général de Gaulle. C’est carrément drôle, forcément hippie et éminemment sexuel. Bref, ça renvoie à une époque où tout semblait encore possible.

D’autres compiles comme 69 Année Mélodique et Dirty French Psychedelics se sont, quant à elles, intéressées davantage au versant moins nerveux de cette scène, histoire d’apporter la preuve que même la « variété » (le mélancolique Ce soir, je m’en vais de Jacqueline Taïeb, le torride L’amour à plusieurs d’Ann Sorel ou la pépite Il pleut de Brigitte Fontaine) savait se montrer fantaisiste et fricoter avec l’air du temps, en premier lieu le psychédélisme doux qui infusait les Swinging Sixties.

Quelques années plus tard, changement d’ambiance. L’époque n’est plus à la fête, fini le plein-emploi. Le rock se fait plus noir et désespéré, le punk déferle sur l’Angleterre mais reste tapis dans l’ombre chez nous. Pourtant quelques spécimens s’y sont quand même essayés comme le montre Paink French Punk Anthems. Ils s’appelaient les Olivensteins, les Dogs ou Gasoline et étaient dispersés aux quatre coins du territoire. Pas vraiment une scène mais plutôt un épiphénomène composé de francs-tireurs qui soulageaient leur ennui à grands renforts de guitares électriques, imitant maladroitement ce qui se passait de l’autre côté de la Manche. Ou comment sans le savoir créer son propre style.