Rencontre avec Thylacine

Thylacine est de retour avec un deuxième album, ROADS vol.1. Dix titres composés à bord d’une caravane transformée en studio d’enregistrement, lors d’un voyage en Argentine. Un périple de plus de 10 000 kilomètres, fait de nouvelles rencontres et de paysages inconnus qu’il raconte en musique. Rencontre.

 

Propos recueillis par Aurélien Berne

On The Road Again

Rencontre avec Thylacine
© F. Tijou

 

Quand il s’agit de musique, on aime comparer, classer, définir. Mais le musicien électro ne se soucie pas trop des étiquettes, pas plus que des limites ou des frontières, lui qui a adopté le voyage comme mode d’inspiration.

Saxophoniste de formation, Thylacine – Wiliam Rezé de son vrai nom – découvre la MAO en 2012 avant de produire dans la foulée deux EP.

S’en suivra un premier album, Transsiberian, qui le fera connaître d’un plus grand public. Celui que certains surnomment alors « le petit prince de l’électro » a bien grandi : il enchaîne les concerts un peu partout dans le monde et jouera le 23 mai à L’Olympia. Nous l’avons rencontré avant sa tournée.

Attablés dans un bar du 2e arrondissement, on découvre une personnalité calme et posée. Devant son thé glacé à la mangue, Thylacine se raconte.

 

ROADS VOL.1 sort quatre ans après Transsiberian. On dit souvent que le deuxième album est une étape difficile dans la carrière d’un artiste… Tu confirmes ?

 

Thylacine : Après Transsiberian, j’ai mis énormément de temps à faire de nouveaux morceaux, à produire des choses intéressantes. Je n’ai sorti qu’un seul track depuis, un titre qui s’appelle “War Dance”.

Donc oui on peut dire qu’il y a eu un peu de difficulté au départ.

Surtout que mon premier album a bien marché, donc après ça les gens t’attendent en quelque sorte, ça peut mettre un peu de pression.

Mais c’est bien aussi de faire un break et de repartir de zéro avant un nouveau projet. D’ailleurs, une fois en Argentine je n’ai eu aucun souci ! L’inspiration est venue toute seule, c’était facile de composer. Bouger, c’est ma façon de travailler. Pour faire quelque chose d’intéressant, j’ai besoin de ce mouvement.

Si je reste à Paris, j’ai l’impression de ne rien avoir à raconter. Ma musique est liée à ce que je ressens, aux émotions que je peux avoir au quotidien, et je veux justement quelle transmette et qu’elle raconte autre chose.

 

 

Tu sembles avoir trouvé ta propre manière d’aborder la musique avec les voyages. L’inspiration et le mode de création, ce sont des questions que tu as beaucoup étudiées ?

 

Oui, clairement ! Il y a eu des moments où je me demandais ce qui fait qu’un jour c’est facile de créer et l’autre non ! Parfois, je compose spontanément et ça sonne tout de suite bien, en quelques heures. À l’inverse, à d’autres moments, même en y passant une semaine ça ne donne rien. J’ai fini par remarquer que c’est lorsqu’il se passe des choses marquantes dans ma vie – positives ou négatives – que ça me vient le plus facilement. Le train fonctionne bien avec moi aussi, j’en ai pris conscience en voyageant entre mes lives en tournée, et c’est comme ça qu’est née l’idée de Transsiberian.

Bref, en me posant toute ces questions, j’ai constaté que c’est une bonne chose d’être à jeûn. Avant cet album, je me suis efforcé de ne pas composer, pour arriver avec une nouvelle énergie et sauter sur l’occasion de créer. Tout ce processus me convient bien, c’est même devenu une nécessité pour moi.

 

 

Revenons un peu en arrière, avant ton départ : qu’est-ce qui t’as poussé là-bas, en Argentine ? Tes précédents projets avaient une couleur plus froide, est-ce que l’envie d’explorer des sonorités plus chaleureuses a pesée dans ton choix ?

 

Je me suis demandé ce qu’il se passerait si je partais à l’opposé de ce que je fais habituellement. C’est vrai que ma musique a un côté nordique. À la limite, l’Islande pourrait être le pays le plus représentatif. Cette fois-ci, je voulais voir comment le changement d’atmosphère pouvait influencer ma créativité. ROADS  a un côté un peu plus solaire, même si en altitude j’ai eu aussi très froid ! (rires) Il est également plus organique puisque j’y ai intégré plusieurs instruments acoustiques. Une fois que j’ai eu l’idée de la caravane, j’ai un peu hésité entre l’Amérique du Sud et les États-Unis. Mais l’Amérique Latine était la seule région du monde où je n’étais encore jamais allé. À cette même période, j’ai découvert le compositeur argentin Gustavo Santaolalla, j’ai adoré ! L’Argentine est un pays où il y a une vraie histoire du roadtrip, un véritable rapport au voyage. Le film Carnets de voyage raconte un peu ça, à propos de Che Guevara lorsqu’il traverse le Chili et la Cordillère des Andes à moto. Il y a des routes mythiques là-bas.

 

 

Peux-tu partager tes expériences de voyage, les rencontres ou les paysages qui t’ont marqués?

 

J’ai vu des lieux tellement différents. Tu le ressens dans l’album. Il y en a deux qui m’ont particulièrement marqué, chacun est lié à un morceau. Pour commencer, “4500m” je l’ai composé au Chili, dans le désert de la Tatacoa.

J’étais réellement à 4 500 m d’altitude – à titre de comparaison, le mont Blanc culmine à 4 807 m – et c’était vraiment limite physiquement pour moi.

Tu as le cœur qui bat plus vite, tu manques d’oxygène, tu es vite fatigué et tu as parfois la nausée… Bref, j’étais content de redescendre ! (rires)

J’y suis resté quand même plus d’une semaine. À un moment donné, ma voiture est tombée en panne et je me suis retrouvé bloqué sur la route. Impossible de faire demi-tour. Puis, peu avant la nuit, j’ai croisé des gendarmes qui m’on dit qu’un énorme orage se préparait, que c’était dangereux et que tout était fermé dans la région par mesure de sécurité… J’ai passé la nuit là bas, sans réseau ni personne aux alentours. Je n’avais rien d’autre à faire que de la musique !

Au final, l’orage ma épargné, mais je l’ai vu passer pas loin. Être seul au monde dans ces conditions, c’était fou, et j’ai retranscris ça dans le morceau : stressant mais beau, un peu épique. Je l’ai ensuite fait suivre au rappeur J. Medeiros, en lui expliquant l’ambiance et le contexte, et il a écrit ses lyrics dessus.

 


 

Plutôt insolite comme conditions pour composer ! Il me semble que tu as aussi passé du temps dans un village assez reculé.. ?

 

Oui, c’était à Santa Barbara, un endroit qui m’a aussi énormément marqué, et qui a donné son nom à l’un des titres. Je me suis retrouvé dans ce village perdu de la Cordillère des Andes, un endroit où il doit y avoir au maximum six maisons, sans électricité ni autre eau disponible que celle de la rivière. Je ne pensais pas forcément y rester très longtemps, mais peu à peu, j’ai noué des liens avec les habitants. Ils n’avaient pas de voiture, donc je les conduisais à droite et à gauche. Une fois, un gamin est tombé malade, je lui ai donné quelques médicaments. Bref, je leur rendais des petits services, et de fil en aiguille on a créé des liens assez forts, on mangeait ensemble chaque jour. Finalement, ils m’ont même emmené pêcher avec eux, et accompagné en altitude pour que je puisse voir des condors… Ils sont devenus un peu ma seconde famille ! C’était super inspirant, j’ai composé et terminé pas mal de mes titres là-bas.

 

Pour Transsiberian tu avais un interprète. Avais-tu cette fois-ci appris l’espagnol avant ton départ ?

 

J’avais déjà des bases et je me suis mis à le travailler avant le voyage, via une application. En revanche, j’ai réalisé une fois arrivé que j’avais appris “l’espagnol d’Espagne” : sur place, le dialecte et l’accent étaient très différents.

J’ai donné quelques cours de français aussi. D’ailleurs, pour garder un souvenir,

j’ai enregistré une bribe de conversation pendant un de ces cours. Elle figure sur le morceau “30”, le dernier titre de l’album : les Sud-Américains n’arrivent pas du tout à prononcer le mot “trente”. C’était drôle, alors je l’ai gardé.

 

Est-ce qu’il y a un morceau dont tu es particulièrement fier ou pour lequel tu as une préférence ?

 

J’aime ceux qui sont différents et qui se démarquent de ce que je fais habituellement. Je dirais que “Purmamarca” est le titre le plus ancré dans l’ambiance argentine, c’est le plus iconique. “Santa Barbara” aussi, c’est le plus émotionnel pour moi car il évoque cette période au village et c’est donc lié à beaucoup de souvenirs. Mais évidemment j’ai un rapport particulier à chaque morceau.

 

© William Reze
© William Reze

 

 

Maintenant que tu es rentré en France et que l’album est fini, quel est le sentiment qui domine : la satisfaction d’avoir terminé et de présenter ton disque au public, ou bien une forme de “déprime” post-création ?

 

C’est une très bonne question ! Je penche un peu pour la deuxième option : j’ai une forme de légère crise existentielle en quelque sorte (rires). Cela m’était arrivé aussi après Transsiberian. Il faut savoir que ce projet, c’est au moins deux ans de ma vie où je n’ai fait que ça. Il y a des objectifs, des buts que je me suis fixés, et maintenant que tout est terminé, je me dis : « Ok, c’est quoi mon but dans la vie, maintenant ? » J’y mets tellement de cœur, que quand c’est terminé je suis paumé, il y a une période de flottement un peu étrange.

Après, les retours sur l’album me motivent à fond pour continuer, poursuivre mon travail et il y a aussi la tournée qui approche, donc ça va !

 

Quels sont tes projets pour la suite?

 

En ce moment, on bosse sur une exposition aux Magasins Généraux, à Saint-Ouen. Je vais y amener la caravane avec laquelle je suis parti pour ROADS  parce que j’avais envie de proposer quelque chose autour de cet objet et de son aménagement. L’idée serait même d’être présent à l’exposition pendant une période, et d’y faire de la musique en direct pendant que les gens visitent.

 

 

Nouvel album ROADS VOL.1 (Intuitive Records).

 

En concert jeudi 21 février à La Cigale, 120 boulevard de Rochechouart, 18e, M° Pigalle.

Date supplémentaire le jeudi 23 mai à l’Olympia, 28 Boulevard des Capucines, 9e, M° Madelaine