Rinse France, la webradio qui reflète la France électronique

En six petites années seulement, la webradio Rinse France est parvenue à séduire les passionnés de musique électronique au sens large avec une programmation pensée par et pour les acteurs de cette scène, des labels aux collectifs à l’origine des meilleurs événements de l’Hexagone. Alors que l’entité s’apprête à verrouiller la Machine du Moulin Rouge pour sa traditionnelle fête d’anniversaire ce vendredi 14 février, A Nous Paris a voulu faire le bilan avec Manaré, son cofondateur.

© Rinse France
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Rinse France fête ses six ans d’existence. Quand la radio s’est lancée en 2014, t’attendais-tu à ce qu’elle dure autant dans le temps ?

Manaré : On a toujours eu un désir de long-terme, voire presque d’infini, mais chaque année, on se dit tout de même que c’est fou, que le temps passe vite et qu’on a la chance de faire ça au quotidien. C’est un projet de vie. Après, je ne pouvais pas non plus savoir que ça durerait aussi longtemps pour la simple et bonne raison que faire de la radio online en 2014 était hyper challenging à bien des points de vue.

Au début, quand il s’agissait de présenter Rinse France, citer la grande sœur anglaise Rinse FM était un passage obligé. Six ans après, on a l’impression que c’est pratiquement fini : on parle surtout et d’abord de vous.

Des gens nous écoutent sans savoir que Rinse est une antenne anglaise à la base ou sans être spécialement au courant de son histoire. Je pense que c’est simplement le temps qui a fait ses preuves et nous a permis d’acquérir une place dans le paysage médiatique « franco-parisien »… même s’il y a encore plein de personnes qui, en France, ne nous connaissent pas ! Le simple fait de résister aux époques nous permet d’exister. Après, certains peuvent nous aimer, d’autres non, et l’on peut faire des trucs chanmés comme d’autres choses moins réussies – on n’est pas parfaits et on a appris sur le tas –, mais le fait de tenir depuis autant d’années nous permet d’être plus identifiable. Beaucoup de personnes ont déjà pu entendre une de nos émissions, lire un article ou se rendre à l’une de nos teufs.

On essaye de refléter un peu ce qu’est la société actuelle

Est-ce que les médias « classiques », en dehors de la presse spécialisée, s’intéressent davantage à vous ? On vous a récemment vus chez Clique, par exemple.

On n’a pas eu beaucoup d’articles, mais on en a eu. D’ailleurs, dès notre première ou deuxième semaine d’existence en 2014, Libération a écrit un article sur nous sans que l’on fasse la démarche en amont pour cela. À nos débuts, l’idée était justement de ne pas trop communiquer sur notre présence en dehors des artistes et des communautés touchées par la radio, en sachant qu’on allait forcément avoir un « moment filage » où l’on ne serait pas au point techniquement. On n’était pas une radio lancée par un gros groupe : tout n’allait pas être nickel. Pour nous, ce n’était pas utile de faire une annonce en grande pompe. On restait low-key.

Malgré cela, Sophian Fannen de Libé avait entendu parler du projet. Il m’a appelé directement le lendemain du lancement, le 11 février. Moi, je répondais simplement à ses questions sans savoir qu’il préparait un article derrière ! À cette époque, on était aussi plutôt du genre à refuser les interviews, dans une forme d’héritage de l’esprit radio pirate de Rinse FM. Bon, nous, on n’avait pas à fuir la police ni d’adresse à cacher, mais on gardait ce côté où l’on ne tient pas à se mettre spécialement en avant pour communiquer afin de laisser les choses se faire naturellement. La démarche a un peu changé ensuite, quand on a décidé de se lancer dans l’événementiel – si tu dois vendre des tickets, tu dois nécessairement parler un peu plus du projet.

Nos anniversaires ont été alors prétextes à des articles dans les pages du Monde, de Télérama ou encore de Libé… Par contre, il n’y a quasiment jamais rien eu avec la télévision, à part cette occasion chez Clique qui tient surtout au fait que l’on se connaît, que l’on s’apprécie et que l’on discutait déjà de faire des choses ensemble. On sait que le côté « petit média underground » a ses limites. Là, on avait demandé au Monde si cela pouvait les intéresser de couvrir les six ans et on s’est pris un mur monumental. Leur réponse est tellement énorme – du genre « si vous n’êtes pas Daft Punk ou les Nuits Sonores, on ne parle pas de vous » – que cela en est même drôle. Mieux vaut en rire qu’en pleurer.

On se dit qu’on arrive à la limite de la France, ou plutôt de la culture française, sur ce rapport aux musiques « plus jeunes », qu’elles soient électroniques ou urbaines, même si la mode du hip-hop fait que c’est un peu différent en ce moment. On sent cette limite, mais on ne le prend pas mal car on n’essaye pas d’aller plus vite que la musique. On a déjà six ans, oui, mais on peut aussi se dire que l’on a que six ans. Enfin, on sait que cette musique n’a pas forcément vocation à parler à tout le monde et que l’on n’est pas prêt à faire des concessions artistiques dans notre programmation de toute façon. On trouve ça dommage, oui, mais c’est la vie. Ce n’est pas grave et cela ne nous empêche pas d’exister. Tant qu’on peut continuer à se développer et à donner la parole aux artistes, cela ira et on se portera bien.

© Rinse France

L’avantage d’une web-radio, c’est aussi de pouvoir toucher une audience en dehors des frontières.

Oui et on a de plus en plus une très bonne réputation à l’international. On a fait aussi plus d’opérations à l’étranger, comme au Melt Festival en Allemagne l’été dernier, des festivals au Portugal, au Maroc… Mais avant l’international, on a d’abord envie de faire de la radio une antenne nationale, pas juste un projet « parisien branché ». On va un peu dans toute la France, que ce soit au Positive Education à Saint-Étienne ou au Bon Air à Marseille… On veut aller plus loin.

Rinse France, ça ne veut pas dire « la France aux Français » ! Cela veut dire « le prisme français de ce que ces cultures représentent pour nous ». Et ces cultures, parfois, elles sont très bien traduites par des acteurs étrangers. C’est là où l’on peut d’ailleurs observer un contraste avec Rinse FM en Angleterre : elle a une programmation plus large, notamment la journée, car elle propose des émissions et du contenu pouvant justement convenir à une audience FM. Nous, en étant sur le web, on propose des choses plus tranchées. La rupture qui a pu apparaître chez certains auditeurs avec le passage en FM de Rinse, avec un tournant jugé parfois mainstream, a renforcé d’une certaine façon notre réputation. Que ce soit en Angleterre, en Allemagne ou en Hollande, on se rend compte que des gens sont désormais plus réceptifs à Rinse France que Rinse FM.

Un autre parallèle intéressant concerne la création de Rinse France et l’apparition de multiples collectifs et labels au même moment à Paris et ailleurs – que l’on retrouve majoritairement dans votre programmation, à travers les morceaux joués, mais surtout l’identité des invités et des animateurs. Ces deux courants semblent s’être trouvés au bon moment…

Ce n’est pas un hasard. La raison d’être de Rinse est de base liée à l’explosion de tous ces labels, artistes, DJs, producteurs, disquaires, clubs, festivals… On se rendait bien compte qu’il se passait beaucoup de choses en France, mais qu’on restait encore dans cette mentalité assez française où chacun se regardait du coin de l’œil à l’autre bout de la pièce. Il suffisait pourtant de se serrer la main et de claquer une bise ! Pour nous, il était logique d’aller voir tous ces gens et de leur laisser la porte ouverte. Cela s’adressait aux Parisiens, aux autres Français, mais aussi aux gens d’ailleurs. Sur Rinse France, on a des artistes de Russie, d’Ukraine, d’Allemagne ou encore d’Angleterre, pour des guest mixes de passage ou des résidences si cela fonctionne. Honnêtement, si l’on n’avait pas senti qu’un truc se passait, frétillait, on n’aurait jamais fait la radio. Il n’y avait pas de calculs ni de plan marketing derrière, juste du ressenti.

© Rinse France
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Chaque année, la grille de la radio évolue. Quelles émissions ont déjà marqué cette sixième saison pour toi ?

C’est Laurent (aka Azamat B), mon associé, qui s’occupe de la programmation et je dois dire que je suis assez heureux : Rinse France a pu offrir une plateforme à des artistes qui ont explosé en France ensuite, comme AZF, Miley Serious ou Simo Cell. Après, difficile de citer tout le monde parce que j’ai la fâcheuse tendance à toujours oublier des noms ! Là, sur le coup, je pense à Andy4000, qui anime La Matinale et sera à notre soirée d’anniversaire, ou à des gens plus établis comme ceux de La Mamie’s, qui ont rejoint la radio un peu plus sur le tard et qu’on est contents d’avoir avec nous. D’autres collectifs vont aussi associer une portée plus politique ou sociale à leur projet, comme La Créole, une teuf queer de Montreuil vachement axée sur la culture noire/voguing. Il y a aussi le collectif Jeune à Jamais, plus hip-hop.

On essaye toujours de pousser « la jeune garde » tout en gardant un équilibre, avec des acteurs plus vieux ayant toujours des choses à dire en musique, ou de mettre en avant des hommes comme des femmes. Par exemple, notre programmation accueille aussi bien Carin Kelly, Betty et Louise Chen : trois artistes différentes, qui représentent leur propre style et sont toutes importantes pour nous. Des médias viennent aussi trouver une place chez nous. Trax prend la parole de temps à autre dans La Matinale, Yard propose un format d’émission un peu particulier… On a de la bass music avec le label [Re]sources, du jazz avec DavJazz, des artistes comme Bamao Yendé de Boukan Records, le collectif Les Yeux Orange, Amor Satyr qui sera à la teuf de la Machine, 99ginger, qui est un jeune collectif un poil plus hip-hop/baile funk

Tant dans les âges que dans les couleurs ou les genres, on essaye de proposer une programmation homogène qui représente tout ce que Paris et la France ont à offrir et, encore une fois, à travers notre prisme. Des artistes talentueux ne sont parfois pas chez nous : cela ne signifie pas que l’on n’aime pas ce qu’ils font, juste que l’on n’a pas de place pour tout le monde que tout le monde n’a pas forcément envie d’être chez nous non plus. En fait, on essaye de refléter un peu ce qu’est la « société » actuelle en donnant la possibilité de s’exprimer à des personnes qui n’ont pas souvent l’occasion de le faire dans les médias classiques.

Quels sont les projets pour la suite ? La vidéo vous intéresse ?

Des projets, on en a plein. On aimerait bien plus de prises de parole avec la vidéo : on vit dans une ère digitale et on voit bien l’importance que cela représente. On a de la chance d’avoir de fortes connections avec une bonne partie de la scène électronique et, encore une fois, ce ne sont pas généralement des gens qui bénéficient d’une grande exposition médiatique. Si l’on peut monter de beaux projets autour d’eux visuellement, c’est important pour nous.

On aimerait aussi faire plus de talk en one to one, mais on ne veut pas se presser et mal le faire. Nous n’avons pas forcément de force journalistique : on a un très bon programmateur et on comprend les scènes et la musique, mais on n’a pas toujours cette force éditoriale, d’écriture. On ne veut surtout pas verser dans le cliché du podcast talk où personne n’a finalement rien à dire. Mais le format nous parle. Comme en live : pouvoir ouvrir le dialogue avec des personnes extérieures à la radio et l’émission, cela nous intéresse.

On veut offrir des espaces de dialogue, pas par activisme, mais parce que cela nous tient simplement à cœur. Cela nous arrive de le faire de temps en temps, comme avec les programmations spéciales montées ces dernières années avec Piu Piu, notre artiste résidente, à l’occasion de la Journée de la Femme. Elle invite des personnes différentes à s’exprimer de différentes manières et c’est toujours un moment fort pour nous. C’est avec ce genre de choses que ces personnes peuvent faire découvrir leur propos à de nouvelles cibles, au-delà de leur blog, de leur podcast, et que nous, on peut aussi toucher des gens en dehors du « microcosme Rinse » et se faire connaître. C’est un échange plutôt sain et cela serait super de pouvoir le multiplier au cours de l’année. Je pense que, tout doucement, on se dirigera vers ça, mais on prend d’abord le temps d’avoir les reins solides avant de se lancer.

Soirée Rinse France a 6 ans à La Machine du Moulin Rouge