Rock en Seine, intense et esthétique

A Rock en Seine, il ne faut jamais ignorer les expositions. Affiches, peintures, sculptures donnent une dimension esthétique au festival. Depuis cinq ans, le légendaire studio de photographie Harcourt y a dressé sa tente, réalisant de superbes portraits de rockers en noir et blanc. Il rêve d’ajouter à son élégante collection l’ardente PJ Harvey, qui fait son grand retour à Saint-Cloud.

Le spectacle vivant a toujours voulu fixer l’instant sur la pellicule ou la toile pour essayer de rattraper les souvenirs. Des bains de boue à Woodstock dans le film de Pennebaker aux merveilleux clichés de jazz du festival de Juan-Les-Pins, avec un Miles au bord de la piscine, aucune postérité ne semble possible sans ces images presque d’Epinal. Depuis cinq ans, le fameux studio Harcourt a planté son bel orbe de lumière dans le pré de Rock en Seine, cinq étés qu’il exposera pendant le week-end. Ce fut une arrivée confidentielle – eh oui, ils sont modestes, ces émissaires de la prestigieuse compagnie photographique née en 1934. D’ailleurs, ont-ils besoin de frapper les tambours, riches d’un catalogue qui compte autant de princesses, Josephine Baker, Ingrid Bergman, que d’objets culte, cette Harley Davidson, sculptée sous un éclairage de film noir, comme si elle venait d’être pilotée par Marlon Brando. Ils ont embrassé à peu près tout ce qui constitue la mythologie du XXème siècle, jusqu’à la musique et ses légendaires silhouettes, couvées par la poésie et le drame. Dans le superbe hôtel particulier de Harcourt, en plein cœur du XVIème arrondissement, trône le magnifique portrait de Chet Baker, vêtu de noir, dont la trompette jette des éclats, symbole du charme Harcourt, ce mélange de meuble ancien et d’intemporalité. On a l’impression qu’elle a été prise hier et pourtant, elle nous paraît si lointaine… Le Studio a même signé des pochettes de disques, d’Edith Piaf à Léo Ferré. Mais il n’avait pas encore vraiment exploré le rock, peut-être parce que, à l’exception des clichés noir et blanc d’Alfred Wertheimer (Elvis Presley), cette musique est plutôt vue en couleurs, en mouvements. L’idée est venue d’une rencontre fortuite entre le Secrétaire Général du studio George Hayter et le directeur artistique de Rock en Seine, François Missonnier. Le premier voulait photographier le second. Et c’est en discutant ensemble qu’il ont décidé de s’associer. 


Killason © Studio Harcourt Paris 

Rock, techno vs vieille Europe

George Hayter – sans s à George sur sa carte de visite très chic comme une belle coquetterie – semble presque sorti d’un film hollywoodien avec son complet veston, sa fine moustache à la Ronald Colman. Il est lui aussi, comme Harcourt, hors du temps. D’ailleurs, il prévient tout de suite : « Je n’y connais rien en rock ! » Tout juste concède-t-il sa passion des sixties et des groupes anglais, les Zombies, les Small Faces, les Kinks… Il n’a même jamais assisté à un seul concert, se tenant dans son périmètre onirique, chassant le papillon de nuit, le rocker épuisé ou concentré. Depuis cinq ans, lui et sa belle équipe ne prennent pas des photos de spécialistes, mais l’essence de l’âme, du rêve hors de la scène et des ustensiles banals (micros, guitares…).  Ils ont d’abord accueilli les Français érudits, comme Feu Chatterton !, « toujours intéressés de savoir que nous avons photographié des gens comme Django Reinhardt, Chet Baker, Gainsbourg. Ils ne s’attendent pas à les trouver chez nous », raconte George Hayter. 
La tente Harcourt fait désormais partie du paysage de Rock en Seine. Deux photographes se relaient pour immortaliser les musiciens que des rabatteurs ramènent vers eux. « Nous ne les harcelons pas. Ils viennent s’ils veulent. Ce n’est pas une course aux étoiles. Si nous ratons une personnalité, ce n’est pas un drame. L’année dernière, nous n’avons pas réussi à avoir Iggy Pop. Il n’a pas refusé, mais avant sa prestation il était concentré, et après, épuisé. Ce que nous pouvions lui proposer n’entrait pas dans son fonctionnement. La photo de Massive Attack a été très compliquée à faire. L’un voulait puis l’autre ne voulait pas, l’autre se mettait à vouloir mais l’un n’avait plus envie. Nous sommes passés par tous les canaux possibles, managers, tourneurs… Nous avons réussi à les canaliser un peu. Ils riaient entre eux. » Le groupe, qui forme l’ossature principale du rock, demeure un objet difficile à cadrer, à régler. Harcourt réclame une certaine patience même si ses prises de vue ne durent que vingt minutes au lieu des deux heures habituelles. De chaleureux souvenirs les accompagnent. Ils ont été heureux de confronter l‘univers techno rap de l’ensemble sud africain Die Antwoord à celui de « la vieille Europe » qu’incarne Harcourt. La chanteuse Yolandi Visser y flotte joliment entre l’ange et la poupée. Ils ont partagé le plaisir qu’une autre formation, Brian Jonestown Massacre, a pris à entrer dans ce monde graphique. L’un de ses membres, Joel Gion, n’est-il pas un fan du cinéma français des années 1960 ? Le plus proche de cette vieille Europe reste bien sûr l’Ecossais Alex Kapranos qui a baptisé son groupe d’un nom emblématique de la décadence européenne, Franz Ferdinand, l’archiduc assassiné en 1914. Cet amateur de fine cuisine, auteur d’un livre gastronomique drôle, Sound Of Britain, buvait un verre en fin de soirée quand les expressionnistes du studio lui proposèrent de le faire entrer dans l’histoire. « Je peux encore ? ». Il y apparaît, songeur,  repeint en jeune Raymond Radiguet ombrageux. Il eut la joie de recevoir son portrait quelques années plus tard en revenant dans ce festival qu’il connaît si bien, et où cette année encore, il distillera ses chansons élégantes. 

Le rêve de PJ Harvey

Harcourt rêve déjà d’immortaliser la tête d’affiche de l’édition 2017, PJ Harvey, la rockeuse anglaise, amoureuse de l’image. Son reportage avec le photographe irlandais Seamus Murphy au Kosovo, en Afghanistan et à Washington où elle notait ses impressions telle une journaliste, a été exposé à Arles, avant d’être publié dans un ouvrage, The Hollow Of The Hand. Son dernier album, The Hope Six Demolition Project, résonne des fracas de la guerre et de la misère. Si son œuvre musicale faite d‘orages électriques et de folk grinçant demeure l’une des plus considérables du rock contemporain, cette amatrice de peinture et de littérature a su cultiver un profil mystérieux, hors de son strict champ musical, qui s’est renforcé depuis son apparition lors de la première édition de Rock en Seine en 2003. L’esthétisme prévaut souvent ici dans le choix de la programmation. Sans doute l’explosion de la pop canadienne que l’on a vue s’épanouir à Rock en Seine, des musiciens décalés entre l’Europe et l’éclat américain, a joué un rôle. Cette année, la belle province nous offre deux garçons inspirants : un délicat songwriter de 27 ans, originaire de la Colombie britannique, Mac Demarco, avec son remarquable disque This Old Dog, sa voix lascive et sa guitare légère, éternel ado qui chante le clair de lune sur la rivière, et le très passionné homme des bois de l’Ontario Taylor Kirk, créateur des sombres symphonies en noir et blanc de Timber Timbre. Cet adorateur du cinéma de Polanski souhaitait embrasser la carrière de réalisateur mais s’est retrouvé dans la musique un peu par accident. Ce sera encore la beauté du noir pour les Anglais de The XX et leur sigle graphique, ou de l’obscure relation érotique du couple The Kills, sans oublier la grandeur épuisée de la machine hardcore At The Drive In ou ce combo bariolé qui intéressera le Secrétaire Général George Hayter, The Lemon Twigs, sorti des années 1970 avec leur pop acidulée. Le studio Harcourt vient capter bien des passions intérieures de la jeunesse dans un jardin sacré dessiné jadis par un artiste raffiné, André Le Nôtre qui incarnait mieux que personne le style. 

Domaine national de Saint-Cloud. Du 25 au 27 août. Forfait 3 jours : 119 €. Ligne 10 Gare d’Austerlitz/Boulogne-Pont de Saint-Cloud). www.rockenseine.com