Comment passer d’Alkpote à MGMT en six morceaux

Théorisés par le hongrois Frigyes Karinthy au siècle dernier, les six degrés de séparation reposent sur un principe simple : nous sommes tous liés sur cette Terre à travers six relations intermédiaires. Bien sûr, la règle vaut aussi pour les musiciens. De Carlos à Eminem, de Chantal Goya à Metallica, d’Enrico Macias à Aphex Twin : avec sa série d’articles Six Degrés, A Nous Paris vous propose de découvrir chaque mois comment passer d’un extrême à l’autre en six morceaux seulement.

Photo de disques © David Grandmougin / Unsplash
Photo de disques © David Grandmougin / Unsplash

D’Alkpote à MGMT : Little Dark Pute

« J’me suis évadé d’l’école et j’ai vendu ma came, viens vider mes couilles, j’éjacule du Vademecum ». On ne peut pas dire qu’Alkpote fasse dans la finesse, mais le duo MGMT aussi est capable de balancer à l’occasion un bon gros « go fuck yourself » des familles. Preuve qu’entre le rappeur et le groupe pop, un terrain d’entente semble pouvoir exister. En attendant un featuring improbable, il est temps d’analyser les six degrés qui les séparent.

Alkpote – Amour

N’écoutez pas ceux qui voient en Alkpote uniquement un rappeur partisan de la vulgarité et de l’egotrip car l’autoproclamé « Empereur de la crasserie » est bien plus que cela. Certes, le fleuron de l’écurie Néochrome a depuis longtemps fait du mot « pute » une ponctuation comme une autre, mais c’est avant tout un MC à l’humour redoutable et aux manipulations de la langue française admirables. Un mec entièrement dévoué à l’art du calembour et du jeu de mots (souvent gras), qui a réussi à construire en 25 ans passés derrière le micro un personnage à part dans le paysage du hip-hop français. Et pour ne rien gâcher, cette fusion improbable entre Coluche, Raymond Devos et Gainsbarre est aussi capable de second degré. Ses innombrables punchlines le prouvent, tout comme sa récente (et très drôle) collaboration avec Bilal Hassani ou celle avec Philippe Katerine sur cet Amour présent sur son dernier disque, l’immense Monument.

Katerine – Faire Tourner

Difficile d’être étonné par la transformation récente de Philippe Katerine en nouvelle coqueluche du rap francophone. Apparaissant aux côtés d’Alkpote donc, mais aussi de MC Circulaire et Lomepal, le dandy inclassable et dégarni n’en est pas à son coup d’essai dans le registre des expérimentations et associations surprenantes, lui qui n’a pas hésité jusqu’à aujourd’hui à explorer différents genres musicaux, de la bossa au jazz, du rock à la club music. On peut ainsi se rappeler de sa relation particulière tissée au fil des années avec une autre figure atypique et touche-à-tout, Gonzales, qui a engendré les morceaux Le 20.04.2005 et Duo, mais aussi El Santo pour Arielle Dombasle ou Le Lycée et La Tortue pour Christophe Willem. On peut également citer sa rencontre avec Teki Latex, donnant naissance à un trésor de chanson pop à la mode italo (Petite Fille Qui Ne Veut Pas Grandir) ou The Herbaliser, pour un hommage à Serge Gainsbourg. Mais l’on va surtout profiter de ces lignes pour reparler de Magnum, le 10e album de Katerine avec SebastiAn à la production pour emmener le chanteur sur des pistes très marquées par le son house français de la fin du siècle dernier. Deux univers qui se marient parfois très bien, comme sur Faire Tourner, ADN ou Sexy Cool.

SebastiAn – Yebo

Huit ans. Voilà huit longues années que SebastiAn n’avait pas sorti d’album solo avant de livrer Thirst à l’automne dernier et ainsi offrir une suite à son Total de 2011. Évidemment logé chez Ed Banger, à la fois son label et sa famille musicale de toujours, ce nouvel opus n’est pourtant pas si « solo » que ça, le disque opérant une approche totalement inverse de celle de son prédécesseur. Là où Total distillait seulement deux collaborations sur 22 titres, Thirst les empile. Il faut dire qu’entre les deux efforts, SebastiAn en a eu marre de se rouler des pelles à lui-même : il a alors voyagé et multiplié les projets pour d’autres artistes, comme Kavinsky (l’album OutRun), Fall Out Boy (American Beauty/American Psycho), Frank Ocean (Godspeed, White Ferrari et Facebook Story) et, surtout Charlotte Gainsbourg pour l’album Rest qui permettra à la chanteuse de remporter une Victoire de la Musique en 2018… et donnera lieu au plaisant Pleasant sur l’album du producteur, composé à partir de « chuttes » de voix de la chanteuse lors de la préparation de Rest, justement.

Charlotte Gainsbourg – Songbird in A Cage

La fille de Jane Birkin et Serge Gainsbourg a le chic pour bien s’entourer. Pour Rest, en plus d’avoir demandé à SebastiAn de mener la danse, elle bénéficie des qualités de musicien d’Emile Sornin (aka Forever Pavot) et Vincent Taeger de Poni Hoax (entre autres formations), compte sur une offrande de Guy-Manuel de Daft Punk (le titre éponyme) et peut se targuer d’avoir une chanson écrite par Paul McCartney (ce fameux Songbird in A Cage). Un casting de rêve s’inscrivant dans la continuité de ceux établis par Charlotte Gainsbourg depuis le début de sa deuxième vie musicale, entamée à partir du disque 5:55 de 2006 où cohabitent Air, Jarvis Cocker, Tony Allen et Nigel Godrich. Son successeur, IRM, place cette fois Beck aux commandes de la Rolls Gainsbourg (sûrement une Silver Ghost de 1910). L’éternel faux Loser récidive avec plusieurs nouvelles chansons figurant sur le suivant, Stage Whisper, disque qui abrite Out of Touch, premier soubresaut musical de Gainsbourg avec une pointure de la pop barrée, Connan Mockasin.

Connan Mockasin – Forever Dolphin Love

On ne pourra jamais assez remercier la Nouvelle-Zélande d’avoir donné au monde les paysages du « Seigneur des Anneaux », le haka des All Blacks, les coups de sang de Russel Crowe et la classe scabreuse de Connan Mockasin. Ce dernier, derrière son physique de Klaus Kinski jeune, hippie et androgyne, fait clairement partie des meilleurs fournisseurs de projets indie-pop de la dernière décennie. La recette de Mockasin ? Une douceur couplée à une lascivité assumée, des guitares aquatiques, des accointances avec le psychédélisme et une voix haut-perchée. Une formule qui fonctionne sur ses propres albums (Forever Dolphin Love, Caramel et Jassbusters) comme avec son projet Soft Hair où il se frotte à Sam Dust. Talentueux, le Kiwi l’est aussi sur scène, à l’aise pour suivre Charlotte Gainsbourg lors de la tournée Stage Whisper ou performer seul pour un mini-concert intimiste à Rough Trade. Et depuis quelques années, il s’est mis à traîner avec Andrew VanWyngarden et Ben Goldwasser de MGMT. Cette bromance a commencé en 2017, avec la participation d’Andrew et Connan, guitares à la main, au maxi collaboratif d’Ariel Pink et Weyes Blood pour la série Marfa Myths. Deux ans plus tard, elle a vu les mêmes protagonistes signer quatre titres planants pour le film concept « Self Discovery For Social Survival ». Entre les deux, un album sans défaut de MGMT avec Connan en coulisses sur Days That Got Away et When You Die ainsi qu’un caméo dans le clip du premier single donnant son nom au bousin : Little Dark Age.

MGMT  –  Little Dark Age

De l’eau a coulé sous les ponts depuis la sortie d’Oracular Spectacular et c’est tant mieux. Le premier disque de MGMT a beau avoir marqué l’année 2007 et les suivantes, écouter Time To Pretend et Kids s’est toujours avéré être un exercice exténuant. Un son trop propre et une forme trop guillerette qui semblait ne pas réellement coller avec ce que le duo new-yorkais avait dans le ventre. Il aura fallu attendre 2018 pour que le travail de maturation démarré avec Congratulations (2009) et poursuivi avec l’éponyme MGMT (2013) aboutisse à Little Dark Age et à un épanouissement total. Le ton de ce quatrième long-format et déboussolant de justesse, la production parfaite et les monuments pop s’amoncellent. Un rêve comme l’ambiance du refrain de TSLAMP, la fièvre italo disco de Me & Michael, le retour grandiose du slow (oui, un vrai slow, comme à l’ancienne) de Hand It Over et la folk de When You’re Small. MGMT signe un disque sans faille. On ne pourra pas en dire autant de sa version remixée par Matthew Dear, mais c’est normal : à quoi bon tailler un diamant déjà parfait ? Dans tous les cas, cela n’a pas ralenti la créativité d’Andrew et Bob, désormais libérés de leur contrat avec la maison Columbia. Les deux amis viennent de sortir le single In The Afternoon sur leur propre label, MGMT Records. Un trip toujours aussi agréable.

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