Comment passer d’Alpha Blondy à Björk en six morceaux

Théorisés par le hongrois Frigyes Karinthy au siècle dernier, les six degrés de séparation reposent sur un principe simple : nous sommes tous liés sur cette Terre à travers six relations intermédiaires. Bien sûr, la règle vaut aussi pour les musiciens. De Carlos à Eminem, de Chantal Goya à Metallica, d’Enrico Macias à Aphex Twin : avec sa série d’articles Six Degrés, A Nous Paris vous propose de découvrir chaque mois comment passer d’un extrême à l’autre en six morceaux seulement.

Photo by Guillaume TECHER on Unsplash
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D’Alpha Blondy à Björk : Jah Is Full Of Love

Si plus de 6 500 km séparent Dimbokro de Reykjavik, les villes de naissance d’Alpha Blondy et Björk, leur relation musicale semble encore être davantage éloignée tant le reggae de l’Ivoirien est aux antipode de la pop inclassable de l’Islandaise. Et pourtant, il suffit de six morceaux pour rassembler les deux artistes.

Alpha Blondy – Fangan Kameleba

Est-il encore nécessaire de présenter Seydou Koné aka Alpha Blondy ? Monument de la culture ivoirienne, le musicien-chanteur est un incontournable pour tous les amateurs de reggae aussi habité qu’engagé depuis ses débuts dans les années 1980. La preuve avec son premier succès, Brigadier Sabari : un titre dénonçant les violences policières et récompensant l’acharnement d’un artiste pour qui la réussite est arrivée sur le tard, à l’aube de ses 30 ans et après une première tentative de lancement de carrière infructueuse à New York quelques années plus tôt – mais qui lui aura au moins permis de découvrir le mouvement rasta. Paru sur l’album Jah Glory, Brigadier Sabari permettra à Alpha Blondy d’enchaîner les disques avec plus de moyens. La preuve avec ce Fangan Kameleba, tiré de son deuxième album Cocody Rock! sorti deux ans plus tard, en 1984, et enregistré entre Paris et Kingston.

Paula Moore – Valparaiso

Là où Jah Glory allait à l’essentiel (y compris avec sa pochette très artisanale), Cocody Rock! donne au fan de Burning Spear de nouvelles armes pour étoffer son style et assumer son statut de nouvelle étoile montante du reggae, voire de digne successeur de Bob Marley. Ainsi, sur le morceau titre de l’album, il apparaît aux côtés de The Wailers. Tout un symbole. Mais le groupe culte n’est pas le seul à accompagner Alpha dans cette nouvelle étape. Il bénéficie aussi de l’apport d’une flopée de choristes en studio, parmi laquelle une certaine Paula Moore, présente sur plusieurs chansons.

Chanteuse américaine originaire du Tennessee et basée à Paris, Paula Moore n’est plus vraiment une inconnue à cette époque, même si elle est loin d’être une célébrité. Après des petits rôles au cinéma (comme dans « Une partie de plaisir » de Chabrol) et des discrets débuts dans la chanson en 1976 via un premier 45 tours en français (incluant le bon titre bossa Pocha), Paula embrasse la mode de la pop synthétique avec un premier EP anecdotique en anglais puis un premier album, High And Slow, à la qualité inégale mais qui contient malgré tout une poignée de morceaux sympathiques, comme Sabotage, Out On The Edge, Lonely Lady ou ce Valparaiso qui vante les mérites de la ville chilienne.

Jackson and His Computer Band – Fast Life

Si Paula Moore n’a pas directement marqué le monde de la musique de son empreinte, y compris sous son pseudonyme plus folk Birdpaula, elle a tout de même réussi à enfanter l’un des producteurs de musique électronique les plus doués de sa génération. En effet, son fils Jackson Tennessee Fourgeaud est à ce jour le seul représentant de l’Hexagone à faire partie de l’écurie du mythique label Warp, où il a sorti deux albums, Smash en 2005 et Glow en 2013. Sur le premier, bien plus expérimental, Jackson s’amuse à triturer et juxtaposer les sons.

Foutraque et énergique (ce qui fait sa qualité), nourri à la techno comme la house ou le rock, ce patchwork donne l’occasion au rejeton d’inviter sa génitrice à poser sa voix (qu’il s’éclate souvent à déconstruire ensuite) sur des morceaux comme Rock On, Oh Boy, Fast Life et Utopia. « J’aime bien le coté gitan familial et le fait d’impliquer une mère dans un disque cinglé », expliquera-t-il au moment de la sortie de Smash. C’est aussi un moyen de faire des essais tranquillement.

Mara Carlyle – But Now I Do

Toujours branché IDM, l’album Glow de l’homme au groupe ordinateur se veut plus abouti et moins bordélique que Smash. Plus sûr de son art pour ce second effort, Jackson profite aussi de sa notoriété, de son expérience accrue et de son talent reconnu pour faire travailler d’autres voix que celle de sa mère. Ainsi, il convie Planningtorock (Dead Livig Things), Natas Loves You (Blow), Cosmobrown (G.I. Jane), Anna Jean (la fille de Le Clézio, aujourd’hui membre du groupe Juniore, est même présente sur deux titres, Memory et Vista) et Mara Carlyle sur l’épique Orgysteria.

Cette dernière est ce qu’on appelle une chanteuse caméléon, capable de magnifier toutes les invitations qu’on lui envoie. Son CV parle d’ailleurs pour elle : longtemps signée sur le label Accidental Records du maître du sample Matthew Herbert (pour qui elle participa à l’album Goodbye Swingtime), l’artiste anglaise est aussi à l’aise dans le jazz vocal et le répertoire classique qu’auprès d’acteurs de la scène électronique. En plus de Jackson, elle a pu fréquenter Justice, The 2 Bears (alias Joe Goddard & Raf Rundell) et surtout Plaid, avec qui elle collabore régulièrement depuis 1997, comme sur ce But Now I Do issu de son album solo Floreat de 2011.

Plaid – White’s Dream

Spécialistes de l’IDM, du downtempo et de l’electronica, Andy Turner et Ed Handley ont fait de leur association une référence dans ces domaines depuis leurs premiers tâtonnements musicaux il y a 30 ans. Faisant également partie des membres les plus influents de la famille Warp, le duo est un cadeau pour les esthètes de la production léchée et les amateurs de plages envoûtantes dans lesquelles s’emmitoufler (ce qui n’est pas étonnant pour un groupe doté d’un tel nom). Un travail qui s’apprécie au fil des long-formats de Plaid (Mbuki Mvuki, Double Figure, Spokes, Scintilli…) et des bandes originales, dont celle, magistrale, de l’animé « Amer Béton » d’où provient ce White’s Dream hypnotisant.

Björk – All Is Full Of Love (Plaid Mix)

Forcément, le talent de Plaid a très vite été repéré par une autre adepte des ambiances sonores soignées et perchées : Björk. Tout commence dans un club de Londres, au début des années 1990, quand l’insaisissable Islandaise rencontre Andy et Ed, alors encore actifs au sein de la formation Black Dog. Toujours le nez creux quand il s’agit de trouver des artistes à suivre de près pour remixer ses titres (c’est même l’une de ses spécialités, avec des remixes signés RZA, Alec Empire, Howie B, The Sabres of Paradise, μ-Ziq, Photek, Simian Mobile Disco, Alva Noto…), Björk leur confie le soin de revisiter certains titres (Come To Me, Anchor Song), puis, lors de la tournée de son album Post de 1995, elle fait appel aux deux Britanniques pour manier machines et claviers sur scène suite au départ de Guy Sigsworth. En 1997, Björk participe ensuite à deux sessions en studio avec Plaid pour façonner ce qui sera le sublime Lilith, paru sur l’album culte Not For Threes du duo. Une pièce qui, comme cet incroyable remix de All Is Full Of Love, résume parfaitement l’amitié et l’alchimie qui unissent les trois larrons.

 

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