Comment passer de Charles Aznavour à Aphex Twin en six morceaux

Théorisés par le hongrois Frigyes Karinthy au siècle dernier, les six degrés de séparation reposent sur un principe simple : nous sommes tous liés sur cette Terre à travers six relations intermédiaires. Bien sûr, la règle vaut aussi pour les musiciens. De Carlos à Eminem, de Chantal Goya à Metallica, d’Enrico Macias à Aphex Twin : avec sa série d’articles Six Degrés, A Nous Paris vous propose de découvrir chaque mois comment passer d’un extrême à l’autre en six morceaux seulement.

De Charles Aznavour à Aphex Twin : je m’voyais déjà en haut de l’acid

Est-ce bien nécessaire de faire les présentations ? D’un côté, Shahnourh Varinag Aznavourian est sans contexte le GOAT de la chanson française. Du haut de son mètre soixante, ce géant a su chanter la vie, les amours et les emmerdes comme personne pour faire rêver, rire et émouvoir plusieurs générations. De l’autre, Richard David James culmine au sommet de la musique électronique depuis 30 ans, creusant un sillon unique entre IDM, ambient, jungle et acid. Un expérimentateur hors pair et imprévisible, capable de cultiver de longues absences comme de bazarder des centaines de morceaux gratuitement sur la toile. Bref, Charles Aznavour et Aphex Twin sont deux champions et des artistes majeurs qu’il semble difficile d’imaginer un jour surpasser. Logique alors de savoir qu’ils ne sont pas si éloignés que ça l’un de l’autre, du moins à travers les six morceaux suivants.

Charles Aznavour – Je M’Voyais Déjà

Il a beau avoir raccroché les gants le 1er octobre 2018 après une carrière hors-norme longue de près de 80 ans, Charles Aznavour reste encore bien vivant chez les amoureux de ses chansons intemporelles et populaires, mais pas populistes, qui vous transportent dès la première note ou la première rime. Chanteur-acteur, parolier et compositeur, le grand Charles a dispersé son talent sur 1000 à 1300 chansons selon les sources, tout en partageant sa qualité avec d’autres artistes, de Piaf à Bécaud en passant par Johnny et Vartan. Un catalogue truffé de merveilles qui a forcément attisé l’intérêt de producteurs de hip-hop avides de samples, y compris à l’autre bout de la Terre. Une pratique qui ne devait pas tant que ça gêner l’idole arménienne, lui qui tenait en haute estime les rappeurs pour la qualité de leur plume et leur aisance à joueur avec les mots. Ainsi, des MC du monde entier ne sont donc pas gênés pour poser leur flow sur des notes aznavouriennes, en France (la FF, Ideal J, Oxmo Puccino, Passi, les Psy 4 de la Rime) comme à l’étranger (Cro, KRS-One, Masta Ace…). Et quand on parle de hip-hop et de sampling, impossible de ne pas parler de l’un des maîtres du genre : Dr Dre.

Dr Dre – What’s The Difference

Des débuts dans l’électro (au sein du World Class Wreckin’ Cru), une consécration dans le gangsta rap, des platines au micro, du succès en groupe (N.W.A.) à celui en solo, de la réussite en tant que producteur et en tant qu’entrepreneur… Oui, il est tentant de voir dans le parcours sans faute de Dr Dre un bon résumé de l’histoire du hip-hop outre-Atlantique. Plus discret mais toujours présent (derrière Kendrick Lamar sur Dawn et Anderson .Paak sur Ventura, notamment), Dre a sûrement dû déboucher une bonne bouteille en novembre dernier pour célébrer la sortie d’un classique du rap qui fête ses 20 ans sans prendre une ride : 2001. Un disque produit quasi exclusivement par Mel-Man et, bien sûr, le gamin de Compton. Alors au sommet de son art, le docteur kicke sur des beats assassins et enchaîne les hits, avec Still D.R.E., Forgot About Dre, The Next Episode et What’s The Difference. Pour ce dernier, Dre dégaine le Parce Que Tu Crois de Charles Aznavour (sans se creuser bien longtemps pour trouver où piocher – le sample commençant dès la première note) et propose à deux autres loustics de casser l’instru à ses côtés : Xzibit et son poulain, l’irrévérencieux Eminem.

Eminem – The Way I Am

Il n’aura pas fallu longtemps à Eminem pour exploser après sa signature sur le label Aftermath de Dr Dre. Le rappeur de Detroit va même signer deux énormes succès coup sur coup, en 1999 et 2000, en sortant The Slim Shady LP et The Marshall Mathers LP. Des albums qui vont lui ouvrir les portes du panthéon du hip-hop. Flow créatif, phrasé aussi violent que rapide, personnages comiques et virulents : après des années de galère, Marshall Bruce Mathers III de son vrai nom montre les muscles et rappelle à certains sceptiques que si les blancs ne savent pas sauter, ils peuvent par contre rapper. Une période faste donc, au contraire de son passage à vide des années suivantes, marquées par la dépression, une addiction aux médicaments et des disques dénués de réel intérêt, comme son Revival de 2017 où il ose un abominable duo avec Ed Sheeran. Toutefois, la présence du rouquin sirupeux n’est pas si surprenante que ça, Eminem ayant collaboré avec des artistes parfois étonnants au fil de sa carrière, à l’instar de Kid Rock (Fuck Off), Dido (Stan), Elton John (Stan aussi, mais en live), Pink (Revenge), Sia (Guts Over Fear) et, bien sûr, Marilyn Manson.

Marilyn Manson – Cake And Sodomy

Difficile d’avoir grandi dans les années 1990 sans avoir été frappé par l’apparition de Marilyn Manson dans le paysage musical. Comme Bowie, Bolan et la scène glam en son temps, Brian Hugh Warner s’est follement amusé à effrayer le bourgeois conservateur en incarnant un personnage androgyne et provocateur, nourrissant un tas de fantasmes et de légendes. Après avoir été gentiment parodié dans le clip de My Name Is puis mentionné par Eminem sur The Way I Am, l’autre terreur de l’Amérique transfusée à Fox News et aux tueries de masse interprétera le morceau en live avec lui et apparaîtra sur le remix du morceau dans une édition augmentée de The Marshall Mathers LP. Un remix signé Danny Lohner, longtemps guitariste et clavier de Nine Inch Nails. Tout sauf un hasard car, avant de devenir une star mondiale (et un acteur, comme dans le très cool Wrong Cops de Quentin Dupieux), Manson a commencé à grandir grâce au soutien de Trent Reznor, emblématique leader de NIN et producteur de Portrait of an American Family, premier album de l’interprète de Cake and Sodomy. Les connaisseurs du groupe indus savent qu’ils peuvent d’ailleurs admirer un Manson pas maquillé en special guest dans le clip du génial Gave Up, filmé au 10050 Cielo Drive, lieu du meurtre de Sharon Tate par Charles Manson et ses disciples. Le monde est peut-être horrible, mais il est petit.

Nine Inch Nails – Closer

Groupe essentiel de la scène métal et indus, Nine Inch Nails est un monument de l’underground et une preuve du génie de Reznor. Depuis son premier album Pretty Hate Machine sorti il y a 30 ans et sur lequel se trouvent les classiques Head Like A Hole, Terrible Lie et Sin, le chanteur-compositeur-producteur-multi-instrumentiste américain n’a eu de cesse de s’affirmer comme un artiste complet et avant-gardiste, capable de la plus grande douceur comme de la frénésie la plus extrême. Une panoplie qui lui a permis ensuite de marquer l’univers du jeu vidéo (l’OST de Quake) et le monde du cinéma (il a remporté un Oscar pour la B.O. de The Social Network, composée avec son acolyte Atticus Ross), mais surtout de signer des disques majeurs, comme son The Downward Spiral de 1994. Impressionnant, le second long-format de NIN abrite son lot de tubes (Closer, Hurt, March of the Pigs, Piggy…) et fait, à juste titre, régulièrement partie des listes recensant les meilleurs albums de tous les temps.

Nine Inch Nails – At The Heart Of It All

Un an après sa sortie, ce chef-d’œuvre qu’est The Downward Spiral donnera naissance à Further Down The Spiral, un album de remixes confiés à JG Thirlwell, Rick Rubin, Dave Navarro, Coil… et Aphex Twin. Également convié à la fête, Aphex Twin préférera faire le malin et créer à la place deux morceaux pour NIN : la Section B de The Beauty Of Being Numb et At The Heart Of It All qui finiront aussi sur 26 Mixes For Cash, la compilation d’AFX au nom ironique sortie en 2003. On y reconnaît la patte du producteur, jamais avare en matière d’explorations aventureuses et expérimentales. Par contre, il ne faut pas tenter de trouver une explication à la démarche qui a poussé le géniteur des indétrônables Selected Ambient Works et Drukqs à répondre de cette manière à la demande de Reznor. Si certains voient dans ces titres, et en particulier dans At The Heart Of It All, une façon pour Aphex Twin de se moquer gentiment des prétentions artistiques de NIN, la discrétion habituelle de l’intéressé et l’absence d’informations sur le sujet laissent le mystère entier. Reste qu’Aphex Twin aurait confié n’avoir jamais entendu les morceaux originaux de The Downward Spiral et qu’il n’a jamais souhaité le faire, admettant aussi ne pas vouloir écouter ses « remixes ».

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