Comment passer de Bernard Menez à PNL en six morceaux

Théorisés par le hongrois Frigyes Karinthy au siècle dernier, les six degrés de séparation reposent sur un principe simple : nous sommes tous liés sur cette Terre à travers six relations intermédiaires. Bien sûr, la règle vaut aussi pour les musiciens. De Carlos à Eminem, de Chantal Goya à Metallica, d’Enrico Macias à Aphex Twin : avec sa série d’articles Six Degrés, A Nous Paris vous propose de découvrir chaque mois comment passer d’un extrême à l’autre en six morceaux seulement.

Photo by Marc Schaefer on Unsplash
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De Bernard Menez à PNL : Oh Lala Jolie Poupée

Pour éviter d’échouer aux législatives en 2002 et 2007 à Paris, Bernard Menez aurait sans doute bien aimé avoir l’aura et le sens aiguisé du marketing de PNL, le duo marquant du rap français des années 2010. Il peut toujours se consoler en se disant que seulement six morceaux le séparent de ce groupe stupéfiant au sens propre comme au figuré.

Bernard Menez – Jolie Poupée

Bernard Menez, plus fort que Michael Jackson ? Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce fut une réalité… du moins, sur une courte période et, évidemment, uniquement en France, ce pays au rapport à la musique particulièrement trouble. On est en 1983 et l’acteur fétiche de Pascal Thomas et Jacques Rozier, passé par de grands films comme un tas de nanars, s’apprête à marquer l’histoire de la variétoche. Le futur éphémère pensionnaire de la Comédie-Française, pas vraiment connu jusque­-là pour ses talents de chanteur (ses morceaux anecdotiques Le Tour Du Monde En 80 Femmes et J’aime Pas Les Filles Qui Fument, sortis en 1975 suite à une commande de Polydor, le démontrent), dévoile alors un nouveau 45 tours sur lequel se trouvent deux titres : une balade pour enfants (L’Orange Bleue) et, bien sûr, Jolie Poupée, une biguine surprenante qui deviendra son plus grand succès avec près d’un million d’exemplaires vendus. Faisant référence à une expression antillaise désuète qualifiant de « poupée » un pansement accolé sur un doigt, la chanson détendue de Menez séduit la masse dès sa sortie, occupe la première place du Hit-Parade (ex-aequo avec le Cargo de Nuit d’Axel Bauer) et devance le Thriller d’un certain MJ. L’occasion d’imaginer une uchronie où l’inoubliable fils de Dracula serait devenu le nouveau King of Pop. Un monde plus effrayant que le clip de John Landis.

David Martial – Rosemaine

Écrite par Marc-Fabien Bonnard (qui servira aussi de parolier pour Dalida, Annie Cordy, Mireille Mathieu, Carlos ou encore Bibie), Jolie Poupée doit son succès à l’interprétation drolatique de Menez autant qu’à la musique signée par le martiniquais David Martial. Ce dernier, apprenti tailleur de formation, deviendra l’un des grands artisans de la popularisation de la musique créole et zouk grâce à son tube Célimène de 1975 qui récompensera quasiment deux décennies de galère à tenter de se faire un nom à Paris en enchaînant les prestations dans les cabarets et restaurants en même temps que les petits boulots alimentaires. Un passé de stakhanoviste qui lui permettra de nouer des liens avec d’autres musiciens, à l’image d’un certain Georges Arvanitas, qui l’accompagne sur un unique morceau, ce Rosemaine très blues, paru en 1978 sur l’album Tout Créole. Une chanson où Martial fait sa loi.

Georges Arvanitas – Gliding

Comme David Martial, Georges Arvanitas a écumé plus d’un spot de la capitale durant sa longue carrière, mais toujours derrière un piano. Grand nom du jazz français et maître du swing, « Arva » jouera dans l’atmosphère fébrile et festive des clubs parisiens aux côtés d’un paquet de monstres sacrés, de Dexter Gordon à Bill Coleman, en passant par Dizzy Gillespie ou Roland Kirk, et officiera en studio dans d’autres registres, pour des artistes tels que Brigitte Fontaine, Léo Ferré, Nicole Croisille, Manu Dibango, Maxime Le Forestier et Bernard Lavilliers. Mais le natif de Marseille ne sera pas qu’un excellent accompagnateur : il sera aussi très bon pour se retrouver au centre de l’attention, en live comme sur microsillons, à la manière de ce très doux The Hound Of Music à la pochette délicieusement kitsch qu’il signa avant les années 1980 et sur lequel se trouve ce Gliding inusable.

Chet Baker Quintet – Milestones

Chet Baker fait évidemment parti des immenses célébrités du jazz fréquentées par Arvanitas. C’est à la fin des années 1950 que la route musicale (et sinueuse) de Chesney Henry Baker Jr croisa pour la première fois celle du pianiste, notamment au club Blue Note, pour des lives endiablés. Ensemble, avec également Guy Pedersen et Daniel Humair, ils interpréteront et enregistreront le classique Milestones de Miles Davis dans les locaux de l’ORTF à Paris pour la postérité, le 9 juin 1963. Un moment de grâce, qui démontre le talent du trompettiste américain, également très bon chanteur. Un talent qui, toutefois, n’empêchera pas la belle gueule de disparaître tragiquement à Amsterdam en 1988 au pied de l’hôtel Prins Hendrik à la suite d’une importance consommation de cocaïne et d’héroïne. Dans la ville néerlandaise, sur la façade du bâtiment, une plaque commémorative rappelle encore ce jour la terrible chute de Chet, décédé à l’âge de 58 ans seulement.

Jamez Manuel – Aguanta La Presión

Le MC Jamez Manuel Rodriguez a beau être quasiment inconnu du grand public, notamment en dehors du continent sud-américain, il ne l’est pas du français Hugo Passaquin dit Douster. Chasseur de sons, voyageur (il a vécu un temps en Argentine) et fin connaisseur du dancehall, du baile funk, de la cumbia, du kuduro et de tout ce qui vient de près ou de loin des pays chauds, le natif de Villeurbanne fait partie de ces producteurs français qui parviennent toujours à nous surprendre en surgissant là où on ne les attend pas forcément. Dès 2009, il signait ainsi Puerto de Palos, une mixtape réalisée avec Zonora Point, le duo hip-hop électronique de Santiago dans lequel excelle Rodriguez. Trois ans plus tard, Jamez Manuel et Douster se retrouvaient pour le premier effort solo du chilien, Agua, sorti sur le label mexicain N.A.A.F.I. Un maxi sur lequel figure notamment ce Aguanta La Presión, un titre de rap posé comme à l’ancienne, bien aidé par le flow impeccable et nonchalant de Rodriguez sur l’instrumentale façonnée par Douster (et le chilien Daniel Klauser) avec une trompette provenant You Don’t Know What Love Is de Chet Baker. Depuis, le rappeur et le beatmaker continuent de fricoter ensemble, comme en témoigne Toa, leur récent titre commun sorti en avril 2019. Une collaboration qui risque de ne « Jamez » s’arrêter.

PNL – Oh Lala

Bien qu’ayant toujours un œil lorgnant sur des contrées éloignées, Douster est aussi un type capable d’enflammer l’Hexagone et de claquer l’un des plus gros tubes rap de cette dernière décennie : le Oh Lala de PNL. Un titre qui, rien que sur YouTube, culmine à plus de 80 500 000 vues. Réalisé cette fois sous son pseudonyme King Doudou et pensé comme une production de trap ralentie, ce beat planant n’a pas fait que transporter les frangins des Tarterêts dans une « mélancolie de vainqueurs » dixit son créateur : il a aussi permis à Ademo et N.O.S de passer un cap depuis les terres d’Islande et de faire du duo un bulldozer du cloud rap capable de révolutionner l’approche imagée de la bicrave. Oh Lala sera la locomotive qui permettra à l’album Le Monde Chico de tout casser et à PNL d’ajouter un nouveau chapitre à sa jeune histoire incroyable, confortée depuis par la sortie de deux autres disques adulés aussi bien par les fans de hip-hop que par ceux de la musique électronique : Dans la légende et Deux frères. Un morceau qui unie donc des univers parfois bêtement opposés et, finalement, retranscrit parfaitement l’univers hybride développé par Hugo Passaquin depuis ses débuts en 2009 sur le label Sound Pellegrino d’Orgasmic et Teki Latex, deux autres grands mélangeurs. Bref, un hit absolu qui a dû faire se mouvoir plus d’une jolie poupée.

 

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