Comment passer de Bourvil à Woodkid en six morceaux

Théorisés par le hongrois Frigyes Karinthy au siècle dernier, les six degrés de séparation reposent sur un principe simple : nous sommes tous liés sur cette Terre à travers six relations intermédiaires. Bien sûr, la règle vaut aussi pour les musiciens. De Carlos à Eminem, de Chantal Goya à Metallica, d’Enrico Macias à Aphex Twin : avec sa série d’articles Six Degrés, A Nous Paris vous propose de découvrir chaque mois comment passer d’un extrême à l’autre en six morceaux seulement.

Photo by Artificial Photography on Unsplash
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De Bourvil à Woodkid : Berceuse à Goliath

Venu au monde 13 ans après la disparition d’André Raimbourg dit Bourvil, Woodkid partage cependant un point commun avec l’inoubliable Antoine Maréchal : une carrière centrée à la fois sur l’image et la musique. Mais ce n’est pas la seule chose qui relie le comédien au clippeur de Yelle, Moby et Drake.

 

Bourvil – Berceuse à Frédéric

Comme le Bourvil acteur, capable de briller dans “Le Corniaud” et “L’Arbre de Noël”, le Bourvil chanteur pouvait alterner des registres humoristiques et légers comme tendres et dramatiques. Et si l’on a tendance aujourd’hui a d’abord se rappeler des gimmicks de Salade De Fruits, du Petit Bal Perdu ou de La Tactique Du Gendarme, il serait idiot de ne pas se replonger dans la très nourrie discographie du comédien (qui avait “percé” dans les postes à galène dès la Libération avec Les Crayons) pour y chiner quelques perles. L’occasion de se rappeler de Ça, sketch musical avec Jacqueline Maillan sur l’air du Je T’aime Moi Non Plus de Gainsbourg et Birkin, de réécouter l’indémodable La Tendresse, d’apprécier l’échange touchant entre lui et Pierrette Bruno sur On A Vécu Pour Ça ou de s’endormir au son de cette Berceuse à Frédéric si charmante.

 

François de Roubaix – Petit Agneau

S’il est arrivé à Bourvil de pousser la chansonnette pour ses films (“Le Trou Normand”, “Le Cœur sur la main”, “Sérénade au Texas”) y compris de manière peu conventionnelle. C’est le cas de « La Grande Lessive », le long-métrage du regretté Jean-Pierre Mocky dans lequel l’acteur incarnait le personnage principal , le professeur de lettres Armand Saint-Just en lutte contre la télévision. Ironiquement, la bande originale de “La Grande Lessive” bénéficie des talents d’un génie incontesté de la musique cinématographique et télévisuelle en la personne de François de Roubaix, qui signa aussi la BO des “Grandes Gueules” réunissant Bourvil et Lino Ventura. Bien que décédé à l’âge de 36 ans lors d’un accident de plongée en 1975, cet autodidacte hyperactif et créatif aura, en une dizaine d’années seulement, réussi à construire une oeuvre d’une richesse inouïe, aux percussions, cordes et synthés magnétiques (on conseille d’ailleurs vivement le visionnage documentaire “François de Roubaix, un portrait au présent” pour se rendre compte de son audace). Un paysage musical qui nourrit l’imaginaire des compositeurs encore aujourd’hui… et inspire toujours les échantillonneurs.


Kid Cudi – Mr. Rager

Artiste multi-samplé, François de Roubaix a, sans le savoir, donné lieu à de sacrés morceaux bien après sa mort. Mais parmi ses compositions, deux ont particulièrement été usées jusqu’à la moelle par les producteurs : Les Dunes D’Ostende (tiré du film « Les Lèvres Rouges »), prisé notamment par les rappeurs Lil Wayne, Gucci Mane et Joke, mais surtout le thème principal de « Dernier Domicile Connu », croqué par Lil’ Bow Wow, Missy Elliott, Kendrick Lamar, J Dilla et, bien évidemment, Robbie Williams pour son Supreme incontournable en 2000 (et qui se permettra une version française). Dix piges après l’ex-Take That, Kid Cudi squattera à son tour le domicile de François sur son Mr. Rager, mais en piochant uniquement les premières secondes du morceau original. Pas le plus sympathique titre de l’auteur du culte Day ‘n’ Nite, récemment entendu en “live” sur Fortnite aux côtés de Travis Scott, mais pas une mauvaise livraison non plus.

Kanye West feat. Pusha T – Runaway

Scott Mescudi sait toujours où se poser sur un beat et qui fréquenter en studio pour casser les charts. Sa discographie a même des airs de hall of fame de la pop et du hip-hop des années 2000, à travers des collaborations l’avant vu côtoyer, en vrac et en plus de Travis Scott, des Shakira, Jay-Z, David Guetta, MGMT et Snoop Dogg. Mais celui avec lequel le gamin de Cleveland aime le plus fricoter reste Kanye West. Présent sur de nombreux albums du désormais évangéliste fan de Trump, Cudi a explosé en sortant son premier long-format Man On The Moon: The End Of Day sur le label GOOD Music de Kanye et a même réalisé un duo éphémère avec ce dernier en 2018, via le projet Kid See Ghosts. Copains comme cochons, les deux hommes partagent pas seulement le goût de l’hybridation musicale du rap et des bonnes instrumentales, dont celles produites totalement ou en partie par Emile Haynie, crédité sur Mr. Rager et ce Runaway minimaliste toujours aussi agréable à l’écoute.

Emile Haynie feat. Lana Del Rey Wait For Life

Difficile d’émettre un avis définitif sur Emile Haynie. D’un côté, on peut reconnaître un réel talent au beatmaker et producteur originaire de Buffalo pour ses instrumentales efficaces filées à un paquet de MC ricains de renom, comme Cormega (Let It Go), Obie Trice (Hoodrats, Wanna Know), Raekwon (Robbery), Big Noyd (Higher, The Kid Is Nice), Rhymefest (All I Do, Bullet, No Sunshine) et Ice Cube (Doin’ What It ‘Pose 2Do, Click, Clack – Get Back!). De l’autre, on peut regretter ses réalisations qui versent dans la “pop-érisation” du hip-hop (Novacane de Lil Wayne, les immondes River, Legacy et Headlights d’Eminem) en abusant de refrains chantés paresseux et de notes de piano larmoyantes. Bien qu’entraperçue avec succès sur la musique lancinantes de Runaway, cette approche s’avère souvent décevante, voire écœurante pour les puristes du rap… mais elle peut séduire les palpitants sensibles et les âmes ébréchées. Cela tombe bien car Emile a depuis quelques années clairement assumé ses ambitions de rengaines mielleuses et tristounettes pour amourettes amères, produisant avec plus ou moins d’inspiration pour Sam Smith (Baby, You Make Me Crazy), Lady Gaga (Come To Mama), Dua Lipa (New Love) et, bien sûr, sa grande  Lana Del Rey (Born To Die, Blue Jeans, Love, entre autres). Il ira même jusqu’à sortir un premier album sous son propre nom dans cette veine, We Fall, en 2015. Un disque anecdotique malgré son casting incroyable (Brian Wilson, Mark Ronson, Romy de The XX, Rufus Wainwright, Lana Del Rey, Lykke Li, Charlotte Gainsbourg…).

 

Woodkid – Goliath

Pour Lana Del Rey et Yoann Lemoine aka Woodkid, 2011 a été une grande année. La première est devenue la chouchou des branchés en descente avec Born To Die et Video Games. Quant au second, déjà impliqué dans le succès naissant de l’Américaine à travers la réalisation du clip de Born To Die justement, il s’est mué en coqueluche des radios, de la presse et des publicitaires en sortant un morceau épique accompagné d’une vidéo chevaleresque : Iron (qu’il aura d’ailleurs l’occasion d’interpréter en live avec Lana). Du beau boulot. Et depuis 2011 ? Pas grand chose, malheureusement. Lana Del Rey continue de surfer sur la vague de ses débuts, reproduisant toujours plus ou moins le même chant neurasthénique, et Woodkid peine à se renouveler et à enfanter le digne successeur de son fabuleux morceau de fer. Mais cela ne l’empêche pas d’essayer, comme avec Panteros666 ou Mykki Blanco. Le frenchie a d’ailleurs profité du confinement pour dévoiler Goliath, un nouveau titre-clip annonçant son grand retour et un nouvel album pour cette année 2020. Allez, on y croit : cette fois, ce sera peut-être la bonne. Et si jamais ce n’est pas le cas, on attendra encore. De toute façon, on a encore pas mal de chansons de Bourvil à rattraper. 

 

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