Comment passer de Lara Fabian à Sufjan Stevens en six morceaux

Théorisés par le hongrois Frigyes Karinthy au siècle dernier, les six degrés de séparation reposent sur un principe simple : nous sommes tous liés sur cette Terre à travers six relations intermédiaires. Bien sûr, la règle vaut aussi pour les musiciens. De Carlos à Eminem, de Chantal Goya à Metallica, d’Enrico Macias à Aphex Twin : avec sa série d’articles Six Degrés, A Nous Paris vous propose de découvrir chaque mois comment passer d’un extrême à l’autre en six morceaux seulement.

De Lara Fabian à Sufjan Stevens : The Dream Of Sleeping Bear

Peut-être ne le savez-vous pas, mais Lara Fabian et Sufjan Stevens ont chacun sorti un album en 2019. La chanteuse belge a ainsi livré son quatorzième long-format, Papillon, qui la voit principalement déployer sa thématique fétiche (l’amour passionné ou contrarié, pour faire simple) sur des sonorités plus « actuelles » (Lara lorgne du côté de The Avener et Christine and The Queens sans se renier, histoire de ne pas se mettre son public à dos). Le second a lui mis à disposition de nos esgourdes The Decalogue, sa création pour un ballet de 2017, interprétée par le pianiste Timo Andres. Une œuvre expérimentale et classique, entièrement instrumentale et ouvertement debussienne, qui témoigne de la volonté du compositeur indé américain de se faire plaisir avant tout, quitte à parfois paumer en route les hipsters fans de ses chansons douces-amères. Mais il n’y a pas que cette actualité purement mercantile qui réunit la voix de Je T’Aime et celle des plus beaux élans de la B.O. de « Call Me by Your Name » : il y a aussi une poignée de morceaux et d’artistes atypiques.

 

Lara Fabian – The Dream Within

Quand on pense à Lara Fabian, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec Céline Dion qui, il est vrai, cultive le même registre. Âgée de deux ans de plus que son homologue, la star québécoise semble pourtant avoir toujours eu une longueur d’avance sur sa « rivale ». Cela ne signifie pas que Lara Crockaert (son vrai nom) ne vaut rien (elle est la femme belge ayant vendu le plus de disques dans le monde), juste qu’elle évolue une division inférieure, un peu comme lorsque l’on compare la carrière de Zinedine Zidane à celle de Johan Micoud. De ce fait, il existe plusieurs points communs entre Lara et Céline : les deux ont participé aux Enfoirés, ont débuté à l’adolescence, chantent régulièrement dans des langues étrangères (qui n’a jamais rêvé de voir Lara Fabian chanter l’hymne de l’Azerbaïdjan ? Qui ?) et ont signé des chansons pour des films à gros budget. Mais si tout le monde se souvient du My Heart Will Go On de « Titanic », peu sont ceux qui se souviennent de ce The Dream Within. Et pour cause : ce titre clôturait « Final Fantasy : Les Créatures de l’esprit », premier long-métrage de la célèbre saga de jeux vidéo… et immense naufrage commercial. Sûrement un signe du destin.

 

Michael Sembello – Dangerous

Certes, The Dream Within n’a pas marqué les esprits (vous l’avez ?), mais il avait pourtant sur le papier toutes les qualités requises pour y parvenir. En effet, le titre était composé par Elliot Goldenthal (un habitué des B.O. marquantes, notamment pour Neil Jordan et Michael Mann) et pouvait compter sur des paroles de Richard Rudolph. Veuf de la regrettée Minnie Riperton (pour qui il a notamment co-écrit l’inoubliable Lovin’ You) et grand pote de Michael Douglas (ils avaient ensemble monté l’éphémère label Third Stone Records), Rudolph est un parolier-compositeur-producteur au CV affriolant, marqué par des collaborations avec A Tribe Called Quest, 2Pac, Stevie Wonder, Chaka Khan, Nuyorican Soul ou encore Michael Sembello. Collaborateur régulier de Rudolph pour bon nombre d’artistes Sembello a logiquement fait appel à lui pour son deuxième album personnel, Without Walls, sorti en 1986, soit trois ans après le plus que convaincant Bossa Nova Hotel qui abritait l’indémodable Maniac de « Flashdance ». Moins synth-pop et plus rock FM, Without Walls est malheureusement bien moins intéressant à l’écoute que son prédécesseur. Reste deux-trois choses à sauver, comme son ultime titre, Dangerous.

 

Sergio Mendes – Rainbow’s End

Dans la famille Sembello, je demande le petit frère, Daniel. Avant de disparaître tragiquement par noyade lors d’une baignade en 2015, Danny a, comme son frangin, eu une riche carrière musicale, essentiellement dans l’ombre d’artistes pour lesquels il s’occupait de la composition, des arrangements et de la production, tels que George Benson, Patti LaBelle, The Pointer Sisters, Irene Cara, Boy George ‎, Cindy Lauper ou encore Earth, Wind & Fire. Musicien accompli, le bonhomme était aussi à l’aise au chant, avec un timbre de voix quasiment similaire à celui de son aîné. Alors, quand Sergio Mendes décide de signer en solo sur le label A&M Records en 1983 pour y sortir un nouvel album (nommé Sergio Mendes ou Picardia selon les régions du monde), Daniel Sembello se retrouve logiquement dans la liste des nombreux contributeurs vocaux du disque, aux côtés de son frère Michael (My Summer Love) et, bien sûr, de Gracinha Leporace, femme et muse de Mendes. En résulte ce Rainbow’s End sympathique, mais finalement anecdotique si l’on se plonge dans le répertoire du pianiste brésilien. C’est mieux que rien.

 

Superpitcher – Who Stole the Sun

Sergio Mendes est devenu une star internationale du jazz et de la bossanova grâce à des relectures magistrales du patrimoine auriverde (de Baden Powell à Jorge Ben) et des chansons anglo-saxonnes populaires des années 1960 et 1970 (avec des reprises d’Elton John, Stevie Wonder, Buffalo Springfield, les Beatles, Simon & Garfunkel…). Il était donc logique de voir cet emprunteur de génie servir à son tour d’inspiration à plus d’un artiste. C’est ainsi que l’on retrouve des samples de l’œuvre de Mendes et ses diverses formations chez Gold Panda, 9th Wonder, J Dilla, DJ Q, Daedelus, Foreign Beggars et… Superpitcher, l’alias d’Aksel Schaufler. Sur son album downtempo Kilimanjaro de 2010, au moment de se poser la question de savoir qui avait bien pu voler le soleil, le DJ-producteur s’amuse à citer le Pra Dizer Adeus du brésilien (elle-même une reprise d’un titre d’Edu Lobo et Torquato Neto). Et comme souvent avec le magicien allemand, la magie opère et donne envie de danser lascivement jusqu’à la fin des temps.

 

Pachanga Boys – Time

De danse lascive et de magie (ou plutôt de rituels vaudou et chamaniques), il en est également question avec la quasi intégralité du catalogue produit par les Pachanga Boys, soit la super association d’Aksel Schaufler et du Mexicain Mauricio Rebolledo. Également à l’origine du bien nommé label Hippie Dance, ce duo aura durablement marqué les dancefloors du début de la décennie 2010 avec son album aussi fendard que foutraque We Are Really Sorry (ah, ce Vampiros Hermanos addictif…), mais surtout ses deux EP’s fabuleux et iconiques Christine et Girlcatcher. Deux disques mystiques, dignes d’un trip techno et house sous ayahuasca, qui transportent l’auditeur dans un état de transe absolu à travers un total de six morceaux incontournables. Une virée hallucinante qui devrait toujours obligatoirement se terminer par Time, un track à la montée aussi interminable qu’orgasmique. Un classique instantané et un modèle du genre.

 

Sufjan Stevens – Sleeping Bear, Sault Saint Marie

À quoi reconnait-on un artiste qui maîtrise à la perfection l’art du sample ? Vaste question. Certains prêcheront sa capacité à détourner un son, quitte à le rendre méconnaissable, pour mieux l’insérer dans une production totalement différente du morceau original. D’autres préféreront souligner la qualité de son travail d’assemblage et de collage d’une multitude d’échantillons. Dans le cas du Time des Pachanga Boys, c’est encore une autre réponse qui s’offre à nous : l’aptitude de l’emprunteur à reconnaître le potentiel d’une boucle de quelques secondes et à trouver le moyen de l’utiliser pendant près de 15 minutes sans lasser l’auditeur. Car oui, l’hymne de Schaufler et Rebolledo repose sur les 14 premières secondes oniriques du Sleeping Bear, Sault Saint Marie de Sufjan Stevens, tiré de l’album Greetings From Michigan The Great Lake State. Sur ce disque plus communément appelé Michigan, le songwriter emmène ses fans en balade pour la première partie de son The Fifty States Project qui devait le voir consacrer un album à chaque État américain… mais qui s’achèvera finalement après seulement un second chapitre consacré à l’Illinois. Cela ne signifie pourtant pas que Stevens a un poil dans la main : au contraire, le chanteur-compositeur originaire de Detroit multiplie depuis les projets en continuant d’explorer les confins du folk et du rock indé. Pas vraiment un sleeping bear.

 

Comment passer des Musclés à Sébastien Tellier en 6 morceaux