Comment passer des Musclés à Sébastien Tellier en 6 morceaux

Théorisés par le hongrois Frigyes Karinthy au siècle dernier, les six degrés de séparation reposent sur un principe simple : nous sommes tous liés sur cette Terre à travers six relations intermédiaires. Bien sûr, la règle vaut aussi pour les musiciens. De Carlos à Eminem, de Chantal Goya à Metallica, d’Enrico Macias à Aphex Twin : avec sa série d’articles Six Degrés, A Nous Paris vous propose de découvrir chaque mois comment passer d’un extrême à l’autre en six morceaux seulement.

Des Musclés à Sébastien Tellier : La Merguez et La Violence

Groupe symbole de la mainmise d’AB Productions sur les programmes jeunesse de TF1 dans les années 1990, Les Musclés s’inscrit dans cette longue tradition des chansonniers d’apéro et d’après-midi barbecue-saucisson-pinard, aux côtés de la Bande à Basile, Licence IV et Patrick Sébastien. Un monde qui ne colle pas vraiment à celui de Sébastien Tellier, esthète impeccable (et inclassable) de la pop, auteur de plusieurs albums majestueux et représentant improbable de la France à l’Eurovision en 2008. Pourtant, un chemin permet bel et bien de rallier le quintet grivois du Club Dorothée au barbu mystique à la voix envoûtante.

Les Musclés – Merguez-Partie

« C’est la merguez, merguez-partie. Tant qu’y a de la braise, ce n’est pas fini ». Beau comme du Verlaine aveugle et amputé des deux mains, les paroles de l’hymne à la gaudriole des Musclés (écrites par Jean-Luc Azoulay en personne) résonnent encore dans tous les esprits des trentenaires d’aujourd’hui, au grand dam de celles et ceux qui incitent à une consommation raisonnée de viande. Mais il serait toutefois malhonnête de limiter la carrière des musiciens Bernard, Eric, Framboisier, Rémy et René à leur projet commun : chacun d’entre eux ayant accompagné sur scène ou en studio plus d’un grand nom de la chanson. Et si Framboisier a bossé avec Fleetwood Mac et qu’Eric était un fidèle de Johnny Hallyday, René, lui, a notamment fait parler son saxophone pour Daniel Balavoine.

Daniel Balavoine – Ne Parle Pas de Malheur

Un an avant de disparaître dans le désert malien lors du Paris-Dakar 1986 (putain d’hélico), Daniel Balavoine livre ce qu’il restera comme son dernier album… et son plus grand succès commercial :  Sauver l’amour. Outre le titre éponyme, dont la seule évocation suffit à vous rappeler le refrain entêtant, ce huitième effort solo de l’éphémère chanteur du groupe Présence au début des seventies contient également d’autres tubes qui font encore le bonheur des auditeurs de Nostalgie et Chérie FM de nos jours, tels que Tous Les Cris Les S.O.S., Aimer Est Plus Fort Que D’Être Aimé et, bien sûr, L’Aziza. Mais c’est sur le morceau Ne Parle Pas de Malheur, délicieusement groovy, que René des Musclés (aka René Morizur) balance un petit air de sax’ bien senti. Cheesy peut-être, terriblement 80’s, mais indémodable.

Michel Berger – La Minute De Silence

Trois ans avant le Dakar, Balavoine était d’une autre aventure, musicale cette fois et plus discrète. C’est cette année-là qu’il apparaît sur La Minute De Silence de Michel Berger, parue sur l’album Voyou. Mais encore faut-il le savoir et l’entendre : sur ce morceau, Balavoine soutient légèrement Berger pour le refrain. Une participation quasi subliminale, mais qui permettra aux deux artistes d’immortaliser plus tard le morceau comme un réel duo, sur le plateau de la télévision suisse, lors de l’émission de variété TSR Studio 4. Et si, en 1980, Balavoine s’occupait déjà des chœurs du Y A Vraiment Qu’L’Amour Qui Vaille La Peine de Berger (sur l’album Beauséjour), c’est cette Minute de Silence qui représente le mieux la complicité liant les deux hommes, née avec Starmania.

Claude Dubois ‎– Le Blues Du Businessman

Il n’y a pas que Balavoine à avoir « percé » grâce au fabuleux opéra rock franco-québécois de Michel Berger et Luc Plamondon : il y a aussi Claude Dubois. Du moins, pour une seule chanson inoubliable : Le Blues du Businessman. En incarnant le personnage Zéro Janvier sur le disque de 1978, mais pas lors des représentations (c’est Étienne Chicot qui l’interprète lors de la première mouture du spectacle l’année suivante), Dubois s’approprie parfaitement le texte quasi autobiographique de Plamondon et signe ce qui sera un cadeau empoisonné. Car en dépit de son succès phénoménal, Le Blues du Businessman (et non Le Bizz du Bluesman, amusant clin d’œil de Flavien Berger) éclipse encore aujourd’hui la longue carrière du natif de Montréal en dehors des frontières canadiennes. Dommage car le songwriter a signé pas mal de morceaux plaisants (Vaisseau Interspatial, Une Guitare, Des Ondes Et Leur Machine, Au Bout Des Doigts, Femmes Ou Filles) à travers une trentaine d’albums, de 1959 à nos jours.

Thomas Bangalter – Ventura

Né trois ans avant la création de Starmania, Thomas Bangalter a peut-être chantonné à de nombreuses reprises le répertoire de Starmania en grandissant. De quoi lui donner probablement envie à son tour d’embrasser une carrière de saltimbanque et de suivre les traces de son père, Daniel Vangarde, figure de l’ombre d’un bon paquet de succès populaires des années 1970 et 1980 (La Compagnie Créole, les Gibson Brothers, Ottawan…). Contrairement au Canadien, ce n’est pas derrière un micro, mais plutôt derrière les platines et les machines que Thomas Bangalter va se faire connaître. En dehors de Daft Punk, son duo qui lui permettra de faire danser la terre entière, de devenir une icône de la French Touch (et, plus généralement, de la musique électronique) et de rejoindre le cercle très fermé des grandes stars de la pop music, le DJ-producteur a également su marquer l’histoire de la house de son empreinte à travers son label culte, Roulé, démarré en 1995. Une structure qui lui donne l’occasion de sortir ses propres productions et notamment le redoutable EP Trax On Da Rocks. Un disque aussi dense qu’espiègle, sexy que poisseux, qui se conclut par Ventura, un track dantesque, annonciateur du futur hit Burnin’ du duo casqué, qui sample (et triture) ingénieusement le « blues » de Claude Dubois.

Sébastien Tellier – L’Amour Et La Violence

Impossible de parler de Daft Punk sans mentionner l’acolyte de Bangalter, ce bon vieux Guy-Manuel de Homem-Christo. Comme son partenaire musical, « Guyman » est un producteur à la vista insolente et, parce qu’il n’est pas bégueule, la moitié des Daft partage parfois sa science avec d’autres artistes, donnant ainsi naissance à des classiques pour le compte de Kavinsky (Nightcall), Charlotte Gainsbourg (Rest) et surtout Sébastien Tellier. Ce dernier bénéficiera de l’aura de son compatriote pour son Sexuality de 2008, un album parfait de bout en bout (tout comme sa version remixée de 2010) où s’enchaînent les pépites pop sucrées mais jamais écœurantes. « C’était comme partir dans une belle Rolls-Royce blanche. J’étais installé à l’arrière sur la banquette en cuir et Guy-Man était au volant », expliquera ainsi le barbu. Et si les titres Roche, Fingers of Steel ou encore Manty rendent majestueuse cette odyssée downtempo, c’est encore aujourd’hui son morceau de clôture qui hante le plus les esprits : L’Amour Et La Violence. Une poignante montée minimaliste que Tellier qualifiait lui-même de chef d’œuvre à la sortie du disque, le plaçant au même niveau que Fantino et La Ritournelle. On ne peut que lui donner raison.

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