Comment passer de Wes à Trevor Jackson en six morceaux

Théorisés par le hongrois Frigyes Karinthy au siècle dernier, les six degrés de séparation reposent sur un principe simple : nous sommes tous liés sur cette Terre à travers six relations intermédiaires. Bien sûr, la règle vaut aussi pour les musiciens. De Carlos à Eminem, de Chantal Goya à Metallica, d’Enrico Macias à Aphex Twin : avec sa série d’articles Six Degrés, A Nous Paris vous propose de découvrir chaque mois comment passer d’un extrême à l’autre en six morceaux seulement.

Disques vinyles © Clem Onojeghuo / Unsplash
Disques vinyles © Clem Onojeghuo / Unsplash

 

De Wes à Trevor Jackson : tube de l’été et de l’éther

Sur votre gauche, ce qui semble être un bon produit de supermarché originaire du Cameroun, garanti sans mauvaise pensée, pesticide, ni amertume. Sur votre droite, un alcool fort venu d’Angleterre, qui sent le soufre et le plaisir de la dépravation. Oui, rien ne semble pouvoir relier Wes à Trevor Jackson. Pourtant, il suffit de creuser un peu pour trouver une piste. Loufoque certes, mais une piste quand même. Explorons-la ensemble.

Wes – Alane

Alane s’inscrit dans la longue tradition des tubes de l’été initiée par la terrible Lambada plagiée par Kaoma en 1989. Sorti huit années plus tard et matraqué sur Fun Radio comme TF1, le hit de Patrice Eric Delacour aka Wes Madiko a notamment marqué les esprits pour son chant festif en douala (une langue bantoue) et les chorégraphies de son clip, manigancées par Mia Frye (elle-même présente dans la vidéo). Sympathique sans être exceptionnelle (même si les réclames de l’époque voient dans le chant de Wes un « hymne à l’amour » et « une invitation à la danse »…), Alane permet à Wes de devenir le premier artiste africain à obtenir un disque de diamant en France. Par la suite, le chanteur tentera même de profiter de la vague Coupe du Monde 1998 en sortant l’horripilant I Love Football et aura même le droit de figurer sur la B.O. de l’insipide suite du Roi Lion (avec l’anecdotique In Youpendi) avant de repartir doucement dans les contrées de l’oubli, là où vivent reclus tous les auteurs de tubes estivaux.

Deep Forest – Sweet Lullaby (Ambient Mix)

Le succès de Alane n’est pas que dû à la redoutable machine promotionnelle mise en place par TF1 et consorts, ni à la jovialité de son interprète : il est également le fait de la présence de Michel Sanchez, compositeur, arrangeur et producteur de l’album Welenga d’où est tiré le single vendu à plus de 1 400 000 exemplaires. Car Sanchez est loin d’être un inconnu, tout du moins avec Deep Forest, son groupe longtemps formé avec Eric Mouquet. Célébré dans les salons de massage et d’épilation comme chez les amateurs de chanvre enivrés par la world music FM des années 90, Deep Forest est la quintessence de la musique électronique calibrée pour plaire au grand public et vendre des shampoings au beurre de karité, piochant ici et là des éléments exotiques, deux-trois nappes aériennes et une rythmique tribale. Le tout accompagné de clips ressemblant à des spots publicitaires de l’Unicef ou des pubs Nouvelles Frontières. Bon, on se moque, mais Deep Forest a quand même cartonné avec cette formule magique, raflant un Grammy Awards pour son Boheme de 1995, album français le plus vendu au monde cette année-là. Et ils ne sont pas nombreux les Français à avoir réussi cette prouesse. Heureusement, Daft Punk et Justice sont passés par là depuis

Muriel Moreno – You Can’t Get Rid Of It

Muriel Moreno, elle, n’a pas remporté de Grammy, même si elle a également pu bénéficier des lumières de Michel Sanchez sur certains de ses morceaux en solo. Une association qui pourrait paraître logique quand on connaît l’éclectisme de l’intéressée, qui a fait ses premières armes dans la musique en jouant du piano puis de la flûte dans un groupe celtique à Nantes avant de se laisser aller à des explorations plus inattendues à la fin des années 1990, bifurquant vers le trip-hop (The Abstract Truth, Surviving The Day…) ou carrément la house/trance (I Wanna Dance Now Just Dance, You Can’t Get Rid Of It, avec Sanchez à la basse, justement). Avant de quitter définitivement le monde de la musique en 2010, Muriel aura donc connu une trajectoire assez folle qui lui aura permis de basculer dans la musique électronique et le DJing ou encore de fréquenter Marc Collin de Nouvelle Vague (dans l’éphémère groupe Dynamo), après avoir connu surtout le succès en tant que chanteuse aux côtés de Daniel Chenevez dans le groupe solaire Niagara.

Niagara – L’Amour À La Plage

Il fallait être particulièrement insensible (ou sourd… ou aveugle) pour ne pas succomber aux charmes de la sirène Moreno à la grande époque de Niagara (même si certains pouvaient se montrer particulièrement lourds à ce sujet). Magnétique et espiègle, énergique et mutine, Moreno a construit avec son alter ego Chenevez une longue liste de morceaux faussement naïfs et délicieusement pop rock, de la sortie de l’EP Tchiki Boum en 1985 jusqu’au chant du cygne de la formation en 1992 à travers l’album La Vérité. Depuis, aucune formation n’a réellement réussi à reprendre le flambeau dans l’Hexagone pour redonner envie aux gens de faire l’amour à la plage tous les jours de l’année.

Get A Room! – Aragain

Voulez-vous des preuves comme quoi Niagara n’a pas pris une ride quasiment 30 ans après sa dissolution ? Outre les nombreuses reprises des morceaux du groupe en live ou sur disque (Therapie Taxi, Brigitte, Lescop…), citons le jeune duo house Calmos & Berzingue aka Alva qui bidouillait L’Amour À La Plage en ouverture de la très rétro compilation 3615 Disco du label Pont Neuf Records en 2019. Une idée amusante (bien qu’un poil redondante) qui n’arrive cependant pas à la cheville de la relecture niagaresque d’un second binôme : Get A Room!. Spécialisée dans les edits de qualité, l’association d’Aurélien Haas et Jeff Lasson s’est notamment fait connaître des amateurs de sons chaloupés à travers les excellentes compilations Dig Out Your Spade. C’est sur le volume 2 livré en 2012 qu’apparaît un Aragain incroyablement langoureux qui vous caresse les oreilles comme la chaleur vous saisit le visage en plein mois d’août. Derrière ce nom se cache un edit de Pendant Que Les Champs Brûlent habillement ciselé, faisant apparaître la voix de Muriel juste au bon moment, comme un orgasme partagé au même instant par deux êtres étourdis sous les draps. Indémodable… mais difficilement trouvable aujourd’hui à cause de problèmes liés aux droits d’auteur. Bonne chance pour le chopper, mais cela en vaut la peine !

Trevor Jackson – Lumiline

« Indémodable » est un qualificatif qui pourrait très bien coller à Trevor Jackson, un homme de grand talent qui ne déçoit quasiment jamais. On parle tout de même d’un type qui maîtrise aussi bien les arts visuels que le monde de la musique. Graphiste de génie, l’homme a offert au monde une profusion de pochettes et typographies magiques en illustrant des disques signés Farley « Jackmaster » Funk, Stereo MC’s, Black Strobe, The Rapture, Matias Aguayo, Clams Casino, LCD Soundsystem, Leon Vynehall, Soulwax ou Get A Room!, bien sûr. En tant que DJ et digger, Jackson impressionne aussi avec ses classiques compilations archéologiques Metal Dance, son incontournable émission « Music for sick minds and warm heart » sur NTS et sa multitude de mixes intemporels, comme le phénoménal DJ Kicks réalisé sous son alias Playgroup. Enfin, le Londonien a aussi créé le label séminal Output, produit de sacrés remixes et morceaux ou encore imaginé le projet d’album le plus fou au monde avec son Format de 2015 (qui abrite ce Lumiline). Paru chez The Vinyl Factory, Format se décomposait dans les formats existants : des vinyles de différentes tailles au CD en passant par la cassette, la clé USB ou encore le DAT. Une raison supplémentaire d’aimer Trevor jusqu’à la mort. Contrairement à Wes, qui nous aura simplement accompagnés durant deux mois comme une amourette d’adolescence ou une aventure de vacances.

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