Six duos pour (re)découvrir Jacques Higelin

Tombé du ciel, il s’est envolé le 6 avril dernier. La mort de l’iconique Jacques Higelin suscite chez les mélomanes émois et souvenirs, sensations rock remuantes et mélancolie toute jazzy. Loin du bluesman solitaire, le chanteur a vécu bien accompagné. La preuve en six duos cultes.

Le plus rock : Jacques Higelin & Louis Bertignac

C’était dans l’émission Taratata, le 23 septembre 1994. Jacques Higelin côtoyait Louis Bertignac, cofondateur du groupe Téléphone, le temps de cet électrisant voyage Paris- New York, New York-Paris. Un nom qui fait comédie musicale pour un son qui valorise le Higelin belle-gueule, le loubard rock’n’roll qui savait rouler des mécaniques sans s’engouffrer dans la mélasse macho, celui qui aimait cingler de sa voix fracassée les errances de la vie moderne. Au fil des vers de ce noctambule qui « rêve tout éveillé à Paris » se ressasse le spleen diffus qui faisait la beauté grave du céleste Parc Montsouris : « je vis pas ma vie, je la rêve« .

Le plus intense : Jacques Higelin & Brigitte Fontaine

Cheveux en bataille de poète, barbe de vagabond hippie et phrasé serein, Jacques Higelin fredonne regrets et incertitudes face aux yeux tristes de Brigitte Fontaine – laquelle mange de la paille à pleine bouche. Déclinante et plaintive, la voix aiguë de Fontaine est celle d’une gamine que l’on aurait trop grondée. La puissance de Cet enfant que je t’avais fait, écrite pour la bande originale du film Les Encerclés (1967), c’est cette tension constante entre distance et osmose qui s’insinue entre les deux enfants terribles de la chanson française, monologuant sans se rejoindre. Tous deux gravitent au sein d’un ailleurs qui pourrait bien être l’amour. L’album qui les réunit, 12 Chansons D’Avant Le Déluge (1966), est un immanquable.

Le plus adjanien : Jacques Higelin & Isabelle Adjani

Paroles et musique à part, Higelin, c’est aussi plus d’un demi-siècle passé à déambuler au sein des films de Claude Lelouch, Yves Robert, Jacques Doillon, Alain Resnais…Quand il ne pousse pas la chansonnette avec les plus grandes actrices ! C’est le cas en 1982 avec une Isabelle Adjani envahie par le blues. Comme lorsque la plume de Gainsbourg dicte ses mots (Ohio, Pull Marine),  la grande dame hallucinée susurre avec lassitude une chanson désespérée dont elle intensifie la dimension dramatique de sa voix fluette – « Je ne ressens ni joie ni peine quand tes yeux se posent sur moi« . Intonations graves du vieux cowboy « Jack » d’un côté, air désemparé de la lunaire lady Adjani de l’autre, ce duo est une idylle hollywoodienne. Une romance dépassée en intensité par la Ballade pour Izia (1991), ode magnifique à la fille Higelin, « tendre merveille et amour absolu » esquissée aux sons de l’harmonica.

Le plus sexy : Jacques Higelin & Sandrine Bonnaire

Attention, pépite issue de l’album « Beau repaire » (2013). Amante de ce duo d’anges heureux, Sandrine Bonnaire décoche dans ce Je t’aime moi non plus façon Higelin des « j’te baise » et « tu m’niques » sans jamais délaisser sa grâce sensuelle (un exploit). La chanson, elle, relate avec crudité les aléas d’une relation sentimentale et évoque le titre du chef d’oeuvre de Maurice Pialat (le cinéaste qui a révélé Bonnaire) : Nous ne vieillirons pas ensemble.  Pour plus d’affects, précipitez-vous sur Ce que le temps a donné à l’homme, portrait de l’artiste par l’actrice, s’attardant sur les créations, introspections et facéties qui n’appartiennent qu’à lui.

Le plus symbolique : Jacques Higelin & Michel Berger

Quand l’interprète de Paradis Païen rencontre celui des Paradis Blancs , c’est pour rendre hommage, le temps d’une reprise, au père spirituel de Jacques Higelin : Charles Trenet. Deux pianistes déchaînés ne sont pas de trop pour faire résonner sa drôlerie, ses jeux de mots et son entrain indémodable. Le chanteur lui consacrera un album entier de reprises, Higelin enchante Trenet (2005). Y’a d’la joie et un peu de tristesse aussi, à contempler ces deux cadors regrettés faire honneur à un autre grand nom défunt de la chanson nationale.

Le plus kitsch : Jacques Higelin & Diane Dufresne

Lorsque la légende de la chanson québécoise – connue pour son hit L’homme de ma vie – rencontre le désinvolte survolté, cela donne un grand spectacle outrancier et psychédélique. Moins intimiste qu’exubérant, ce duo nous rappelle qu’Higelin était à la fois un grand mélancolique attablé à son piano et un showman fiévreux, ne craignant pas les excès – de voix, entre autres. Cette Diane Dufresne tout en fanfreluches fait ici la part belle au Higelin cabotin, irréel, plus grand que la vie : celui, surnaturel, de Champagne. A consommer sans modération.