Sons d’Hiver, 25 ans de bouillonnement musical

Il y a vingt cinq ans, un professeur de français, passionné de musique, lançait Sons d’Hiver, dans le Val de Marne. Brassant toutes les musiques noires autour du jazz, ce festival s’est ménagé, au cours de ce quart de siècle, une place unique dans le paysage parisien.

Quand il créé le festival Sons d’Hiver en 1991, Fabien Barontini entend toutes sortes de funestes oracles. Tu veux que les gens sortent en hiver ? Ca ne marchera jamais. « Et c’était avant le réchauffement climatique », ironise-t-il. D’autres voix le mettent en garde. « Tu verras, au bout de trois ans, tu n’auras plus d’idées ! » Il n’imagine pas qu’un jour, sa créature fêtera ses vingt-cinq ans, solidement installée aux côtés des institutions, la printanière Banlieues Bleues et l’estivale Jazz à la Villette. « Je n’ai pas vu passer ce quart de siècle », s’enflamme-t-il. « Que du plaisir ! La musique est infinie, elle ne s’arrête jamais. J’ai appris beaucoup de choses sur elle.»

Des idées, il en a donc eues, à commencer par la première de toutes, celle qui lui souffla une géniale inspiration au début des années 1990 : rassembler en un festival les multiples ilots musicaux et activités culturelles que le Val de Marne proposait. « Les institutions ont suivi une proposition venue de la base. C’était une époque d’audace. Tout était simple. » Fabien Barontini n’a rien de ces producteurs à cigares que l’on rencontre ici ou là. Ce fils d’immigré italien se définit comme « un mec lambda qui aime la musique ». Son père, ouvrier, se levait tôt, et sans doute parce qu’il avait une âme joyeuse, prenait sa douche en chantant du bel canto « avec une belle voix de ténor ». « J’ai été réveillé tous les matins par des airs d’opéra. Nougaro disait que son père était son premier chanteur de blues, moi aussi en quelque sorte.»

 

Je me souviens

Le premier souvenir musical de Fabien remonte presque au berceau. A cinq ans, il assiste avec ses parents à un concert du grand bluesman de Paris, Memphis Slim. « Je m’ennuyais royalement, et puis un grand Noir débarque… Il avait une mèche blanche. Il s’assoit à son piano, et là… c’est le choc ! J’ai toute ma vie cherché le même choc émotionnel que j’avais ressenti. En grandissant, j’ai compris de quoi il s’agissait, du blues, du jazz…» Il se verra même offrir des cours de piano et des leçons. Cette passion ne le quittera plus, même au cœur de son activité de professeur de français dans une ville de la Seine-Saint-Denis.

La musique lui évoquera toujours la douceur de l’enfance, ces fameuses images du Je me souviens de Georges Perec qu’il a placées sur sa page Facebook, comme un mantra. « Je me souviens des Oignons et de la petite fleur de Sidney Bechet, des disques 45 tours gagnés chez Antar avec les pleins de mobylette. » Sons d’Hiver collera aux sensations sans frontière précise, proche du « son de la surprise », cette définition du jazz qu’a donnée le critique du New Yorker Whitney Ballett.

 

 

Des débuts difficiles

Fabien refuse le stéréotype, il souhaite « tambouiller » cette richesse autour du jazz, comme il dit, en développer tout l’imaginaire contemporain : hip hop, « spoken word », ce qui fait la poésie urbaine et black, jusqu’à la littérature. Il applique l’idée de créolisation chère à l’un de ses écrivains préférés, le Martiniquais Edouard Glissant. Ce lecteur infatigable bénéfice d’une totale liberté. Une âme chagrine du coin lui dira bien que mettre Louis Armstrong sur une affiche ne représente pas vraiment la population. Qu’aurait pu lui répondre un conteur comme lui, désireux d’enraciner sa passion dans le paysage local tout en la parant de rêves lointains ? Sa seule sollicitude sera d’attirer le public, même si le succès ne vient pas tout de suite.

La banlieue semble alors très éloignée de Paris. « Nous étions un peu dans le brouillard. Nous avons appris à organiser un festival dans plusieurs villes. Il a fallu partir de zéro.» Fabien Barontini voyage, écume les spectacles. « Les concerts me mettent en forme », dit-il. « La musique est une médecine. » Avec l’assistance des acteurs culturels du département, l’amélioration du parc des salles comme le beau Théâtre du Kremlin Bicêtre, fort d’un budget d’un million d’euros, Sons d’Hiver prend son envol, à l’époque où les derniers sapins de Noël gisent encore sur les trottoirs. Une fête finit, une autre commence. Les stars débarquent : Ornette Coleman que Fabien emmènera aux toilettes sans se douter que le musicien lui demandait simplement où était la scène (il progressera aussi en anglais), les pianistes Randy Weston et Ahmad Jamal, l’écrivain mythique Leroi Jones, auteur du classique Le Peuple du blues, Carla Bley, le grand guitariste noir Jef Lee Johnson qui secoue avec brio le répertoire de Dylan, dont la disparition, en 2013, à 54 ans, amènera les fidèles de Sons d’Hiver à vivre une sorte de deuil familial propre au festival…  

Le fondateur s’en tiendra à sa devise : grandir sans grossir. « Les musiciens apprécient de venir chez nous. Car nous leur montrons que leur travail artistique nous intéresse. Nous les suivons. »… de l’Ethiopie à Hollywood, de Chicago à Bamako, à travers des villes désormais familières, Créteil, Alfortville, Cachan, Ivry… Depuis vingt-cinq ans, Sons d’Hiver aura rapproché la banlieue de Paris, et surtout rendu très belles les nuits fraîches de janvier et février. 

 

Sons d’Hiver. Du 29 janvier au 21 février. Tel : 01 46 87 31 31.

 

3 concerts

– Mike Ladd et Marc Ribot, 5 février, Espace Culturel André Malraux, Kremlin Bicêtre.

– Omar Sosa/Gustavo Ovalles Duo, 13, Musée du Quai Branly (7è).

– Tony Allen Tribute to Art Blakey et Michel Portal, 19 (Mac Créteil). Gagnez vos places en participant à notre bon plan