Suzane, conteuse d’histoires vraies sur fond d’électro

De son vrai prénom, Océane, elle a gardé la douceur et l’envie de prendre le large. De Suzane, le prénom de sa grand-mère qu’elle a choisi pour pseudo, elle s’approprie la singularité et l’audace de « ce Z qui sort de nulle part ». Nominée aux Victoires de la Musique dans la catégorie « Révélation Scène », cette jeune chanteuse au succès fulgurant se revendique comme une « conteuse d’histoires vraies sur fond d’électro ». Nous l’avons rencontrée à l’occasion de la sortie de son premier album Toï Toï pour faire un point sur cette ascension vertigineuse.

Suzane

Il y a encore un an, peu de gens te connaissaient. Aujourd’hui, 29 000 personnes te suivent sur Instagram et tu es nominée aux Victoires de la Musique. Raconte-nous un peu comment tu en es arrivée là !

Je suis passée du rien au tout : j’ai écrit mes chansons alors que j’étais serveuse dans le 20ème, puis j’ai rencontré mon producteur. Je suis littéralement passée du comptoir du bar à la scène de l’Olympia, où je faisais la 1ère partie de Feder. J’ai introduit les concerts de Slimane, Coeur de Pirate, Oshi, M, puis on est très vite passés sur les festivals : les programmateurs ont entendu parler de moi grâce au bouche à oreille, ils m’ont fait confiance et j’ai été la plus programmée de l’été. Et puis aujourd’hui la nomination aux Victoires de la Musique. C’est complètement fou !

Est-ce qu’on se rend compte de ce qui se passe, de la progression ?

J’ai beaucoup travaillé avec mes équipes et je ne me suis pas rendue compte, parce qu’on a la tête dans le guidon. On trace et on oublie de regarder le chemin parcouru. À l’annonce de cette nomination aux Victoires de la Musique, là je me suis vue grimper la montagne, je me suis retournée et j’ai eu un peu le vertige. Je me suis dit : c’est très beau ce qui se passe mais ça fait très peur. J’ai le trac de ce 14 février où je vais devoir faire cette performance sur France 2, et, en même temps, j’en ai très envie parce que c’est une vraie reconnaissance. C’est quand même l’émission la plus prestigieuse en France en termes de récompenses d’artistes !

Depuis combien de temps sais-tu que tu veux faire de la musique ?

J’ai toujours su que je voulais monter sur scène. Mais je ne savais pas exactement ce que je voulais faire : chanter ? Danser ? Écrire ? Je me souviens de la première fois où ma mère, en fin de repas, alors que j’avais 3 ans, m’a mis sur la table et m’a dit « danse ! » ou « chante ! ». Je crois que c’est à ce moment précis que j’ai compris que c’était là que je me sentais le mieux, que je me sentais exister. Et puis, j’ai vu Mylène Farmer à la télé et je disais que je voulais faire pareil. Ça ne m’est jamais passé. Entendre ça de la bouche de ton enfant, ça peut être drôle, mais quand elle tient toujours le même discours à 17 ans, ça l’est beaucoup moins.

Ce rêve s’est un peu usé quand je suis entrée dans la vie d’adulte. Je l’ai mis de côté pendant un temps, j’ai fait des jobs alimentaires et c’est là que je me suis rendue compte que j’étais à côté de mes pompes et que c’était pas vraiment moi. Le déclencheur, ça a été de quitter ce job de serveuse à Montpellier. Je me suis dit : prends un Ouigo et va à Paris – ça faisait des années que je voulais y aller. Je suis partie avec une petite valise, et ça fait 5 ans maintenant que j’y suis. Donc je pense que j’ai bien fait !

Suzane

Comment as-tu construit le personnage de Suzane ?

Ma combinaison, mon expression corporelle, tout ce qui fait mon personnage scénique ne sont pas des éléments qui servent à me cacher mais, au contraire, à être plus moi-même. Au quotidien, on ne peut pas montrer toutes nos facettes parce qu’on n’ose pas, ou parce que nos proches nous renvoient une image qu’on leur a donnée et qui ne doit plus changer. La scène me permet de sortir de moi, c’est ce que j’essaie de faire avec ce personnage de Suzane : me permettre des choses que je ne ferais peut-être pas dans mon quotidien parce que je suis trop timide, parce que je me juge. J’enfile cette deuxième peau et ça me permet de partager avec les gens cette autre partie de moi. C’est aussi une invitation au lâcher prise. Dans mes concerts, j’aime que les gens puissent se dire : la meuf s’en fout, elle arrive en combi, c’est spécial mais elle assume, elle est là, elle est à l’aise.

Entre ton calme olympien en interview, et la furie que tu deviens sur scène, il y a un monde ! Penses-tu être habitée par cette dualité ?

Oui complètement, je pense que je peux passer du tout au tout. Quand je suis sur scène, c’est comme si je me battais contre un lion – le lion, c’est souvent mes angoisses et mes doutes. À côté de ça, je peux être très calme dans la vie. Souvent, mon producteur me voit faire la sieste avant de monter sur scène – le trac me bouffe tellement que je suis obligée de me réfugier un peu dans le sommeil – et il me filme en disant aux gens : « Elle a l’air tellement calme et douce, mais dans quelques instants, la tempête va se réveiller ». Et c’est vraiment ça ! Tout d’un coup je me réveille, je sens quelque chose qui bout en moi, et j’attends plus que ça : monter sur scène et sortir ce truc-là. Je sentais que c’était présent en moi depuis longtemps, mais avant de monter sur scène, je ne savais pas que je pouvais autant donner. Et je pense que je ne suis jamais plus vivante que quand je suis sur scène.

Il y a un lien très puissant dans ton art entre la danse et la musique. Tu pourrais nous en parler ?

J’ai commencé la danse classique à 5 ans, un peu par hasard. Pour la première fois, j’ai vu des corps danser sur de la musique et j’ai dit : je veux faire ça. À 7 ans, j’ai demandé à ma mère d’entrer au conservatoire d’Avignon, et à cette époque je voulais être danseuse étoile. Au fur et à mesure, je me suis rendue compte que je n’avais pas que ce moyen d’expression : j’ai commencé à chanter vers 13-14 ans, à apprendre des textes de Piaf, de Brel, de Barbara. On m’a souvent demandé de choisir : mais du coup, tu es plus danseuse ou chanteuse ? Et il a fallu un long chemin avant de pouvoir imposer tout ce bagage : gérer ma voix, gérer mon corps, arriver à m’exprimer avec tous ces outils. L’écriture est arrivée plus tard encore. J’ai finalement réussi à réunir dans ce projet tout ce que j’aime faire. Aucun canal ne prévaut sur l’autre : parfois c’est le texte qui arrive d’abord, parfois c’est une danse qui va me faire penser à une musique, les mots appuient la danse, la danse appuie les mots. Tous se renvoient la balle, c’est un ping-pong permanent.

Suzane

Tes mouvements de danse sont aujourd’hui ta signature. Comment on se défait des codes si structurés du classique ?

Ça a été un long chemin de désapprendre pour réapprendre. C’est moi qui suis allée chercher cette technique au conservatoire : je faisais de la danse classique, du contemporain, du jazz… J’ai décidé de tout arrêter à 17 ans, de façon un peu soudaine. J’avais plus trop envie de danser, je ne me retrouvais plus là-dedans. En fait, je conscientisais trop et ça ne partait plus d’une émotion, d’un ressenti. C’était devenu très robotique, mécanique, et c’est ça qui m’a un peu dégoûtée. Pendant 5 ans, j’étais comme paralysée et il a fallu du temps pour que je me dise : écoute, danse comme tu veux, même comme quelqu’un qui n’aurait jamais dansé de sa vie. J’ai essayé de retrouver cette spontanéité : bouger un bras, une jambe, et tant pis si ce n’est pas joli. C’est ça que j’essaie de faire chaque soir sur scène : j’improvise, j’évite de me regarder, de m’écouter, d’être trop centrée sur moi pour retrouver un mouvement très instinctif.

L’esthétique très léchée de tes clips a contribué à ce succès. Avec qui collabores-tu pour arriver à un tel résultat ?

Côté danse, j’ai bossé avec plusieurs chorégraphes car j’aime bien me nourrir de plusieurs artistes : il y a eu Nicolas Huchard pour L’Insatisfait, un chorégraphe ukrainien et sa troupe de danseuses pour SLT. Je ne travaille pas avec les mêmes personnes, c’est différent selon le vocabulaire gestuel que je recherche. Après, c’est vrai que la façon de danser part souvent de moi, mais c’est bien d’avoir un(e) chorégraphe à côté qui apporte un regard extérieur. Côté réalisation, j’ai eu la chance de travailler rapidement avec des gens très talentueux que j’ai toujours choisis : c’est moi qui ai approché Neels Castillon parce que je trouvais qu’il avait une manière incroyable de filmer le mouvement, qu’il s’agisse de sportifs ou de danseurs. Pour SLT, j’ai collaboré avec Fred de Pontcharra, et j’ai aussi bossé avec Gregory Ohrel qui a réalisé de super clips comme Basique d’Orelsan ou Makeba de Jain.

L’écriture compte aussi beaucoup pour toi, peux-tu nous parler de ton rapport à la poésie ?

J’ai tendance à d’abord écrire les textes, puis la mélodie vient. Je dis souvent que les mots, c’est un peu comme de la nourriture : une fois que je les ai en bouche, que je commence à dire ma chanson de façon très fluide, je sais que c’est bon. Il y a une mélodie qui commence à arriver à force de la parler : c’est un peu comme une pièce de théâtre que je suis en train de me jouer au moment où j’écris. Puis je vais mettre de la musique autour et appuyer ici ou là, pour relâcher un peu le propos ou créer une tension. Il faut savoir créer les tensions et mettre des silences au bon moment, tout ça c’est un vrai travail.

Il y a un poète qui m’a marquée : j’étais en CM1, c’était la première fois que j’entendais parler de rimes et on étudiait Jean de La Fontaine. Si son écriture m’a toujours touchée, c’est probablement lié au fait qu’il y ait une vraie histoire, une morale cachée et très subtile, et puis de belles rimes bien sûr. Je pense que c’est comme ça que je me suis amusée à faire rimer mes premiers mots.

Suzane

Tu te définis comme « une conteuse d’histoires vraies ». Dans tes chansons, tu dissèques les comportements de manière presque naturaliste. Quel est ton rapport à cette matière humaine ? Penses-tu avoir un don pour observer l’être humain ?

Mon père m’a toujours dit que j’avais ce truc de voir ce que personne n’a vu, de m’arrêter sur le petit détail que personne ne remarque. C’est vrai que je n’aime pas rester en surface : même quand je rencontre quelqu’un, j’aime bien gratter un peu avant de me faire une idée de ce que cette personne peut être. Je ne sais pas si c’est un don, mais en tout cas, ça fait vraiment partie de moi : je suis naturellement curieuse. Je  cherche constamment ce qui se cache derrière le rideau, ce qui ne m’empêche pas d’avoir beaucoup d’empathie pour les gens que j’observe et que je décris. Dans ma musique, j’aime partir d’une anecdote et la rendre accessible à tous. Souvent, on n’en parle pas entre nous mais on a pleins d’émotions communes qu’on n’ose pas partager parce qu’on n’a pas mis de mots dessus.

Tu parlais d’empathie, est-ce que tu penses que tu aimes justement ces petites laideurs propres aux êtres humains ?

Oui je les aime. Je trouve qu’on est dans un monde où il faut que tout soit toujours beau : on commence notre journée sur Instagram – moi la première – là où il fait toujours beau, où il n’y a que des gens beaux, des trucs très drôles. J’ai l’impression qu’on vit dans un monde où il y a toujours un filtre, et moi j’essaie justement d’aller chercher derrière le filtre : ce qui est moins beau, l’émotion un peu tabou, le sujet qu’il ne faut pas évoquer à table. J’aime bien mettre les pieds dans le plat avec ce genre de sujets.

Suzane

Avec ta chanson Il est où le SAV ?  tu te positionnes explicitement sur la cause environnementale. Est-ce que tu penses qu’on ne peut pas couper aujourd’hui à cet engagement-là ?

Je pense que notre génération est née dans une période où on n’entendait parler que de la crise. Et je me disais toujours : mais c’est quoi la crise ? Et là, aujourd’hui, elle est partout : c’est le chômage, le réchauffement climatique… J’ai l’impression qu’on vit dans un monde qui part en fumée et qu’on ne peut plus se permettre de ne pas se sentir concernés. Je ne dis pas qu’il faut s’engager sur tout et qu’il faut constamment être dans le combat, mais moi je flippe et je pense que c’est un moyen de défense que d’écrire dessus. J’ai envie de porter ce message et que les gens le portent éventuellement avec moi. On entend beaucoup parler de tous ces problèmes avec les médias, mais je pense que le faire d’une autre manière c’est bien aussi.

Ton engagement à ce sujet prend-il forme en dehors de tes textes ?

J’étais en Chine, dans ce gros smog grisâtre, quand j’ai eu envie d’écrire cette chanson. Mais cette chanson, elle m’a aussi fait voyager dans des endroits malheureusement pas très sains. Quand j’ai tourné le clip à Dakar, ça a été un vrai déclic. Cette décharge, c’était des ossements, des animaux morts, du plastique partout. Et des enfants qui récupèrent les déchets parce que le déchet a une valeur, c’est ça qui est très triste. Il y a des familles entières qui y vivent et attrapent des maladies. Je suis venue là pour tourner mon clip et j’avoue que je suis repartie en chialant : moi, j’étais là 2-3 jours, et c’était déjà très rude, alors imagine ces gens qui sont bloqués à vie dans cet enfer. Je me suis toujours dit qu’une chanson ne suffirait pas à les aider, et que si cette musique m’avait emmenée là, c’était pour une bonne raison. C’est pour ça qu’il faut que je mette en place au plus vite des concerts caritatifs. J’ai envie d’utiliser mon art pour faire passer le message. Et si je peux utiliser ma notoriété pour faire bouger les choses, alors je veux servir d’exemple. Je sais qu’il y a des gamins qui me suivent et j’ai envie de leur envoyer de beaux messages qui puissent les faire se sentir engagés, concernés.

Pour finir sur une touche un peu plus légère, et puisque tu es interviewée pour À Nous Paris, est-ce que tu peux nous dire ce que représente cette ville pour toi ?

Paris, c’est la ville qui m’a tout donné. Je pourrais reprendre une phase de Red Bull et dire que Paris me donne des ailes. Je me suis toujours dit – et peut-être que c’était très naïf de ma part – que c’est à Paris que tout est possible. En arrivant, je me le suis dit, et je me le dis encore aujourd’hui. Maintenant j’ai presque l’impression d’être plus parisienne que sudiste (j’espère qu’il n’y aura pas trop de sudistes qui liront cette interview) mais c’est vrai que quand je pars de Paris, j’ai envie d’y retourner très vite. Ce côté cosmopolite, le fait que tout se mélange, que ça bouge, que ça grouille : il y a une effervescence qui m’inspire. Tu sens une belle énergie, tout semble possible : c’est la ville des rêves, Paris.

 

Pour découvrir son premier album Toï Toï, c’est par ici !