The Shoes : la fraiche touch

Sorti depuis quelques jours à peine, le nouvel album des Shoes, « Chemicals », remporte déjà tous les suffrages et l’on n’en finit pas de vanter leur science des mélanges. C’est qu’être capables d’allier new-wave, pop, électro, dance et hip hop dans un disque qui se réfère à la fin des 90’s mais respire la modernité, ça a de quoi inspirer le respect. Un temps disparus pour cause de productions diverses (Gaëtan Roussel, Julien Doré…) et autres remixes prestigieux, Benjamin Lebeau et Guillaume Brière, les deux Rémois que le monde nous envie, reviennent sur leur parcours et – avec modestie – sur tous les heureux hasards auxquels ils disent devoir beaucoup.

Pour ceux qui ne vous connaissent pas encore, on pourrait faire un petit rappel chronologique des faits…

Guillaume : On va commencer par le début, c’est plus simple…

Benjamin : Le début, ça remonte quand même à 26 ans, on était ensemble en sixième au collège, et dès le premier jour, je ne sais pas pourquoi, on était potes tout de suite. On était voisins de classe, mais ça n’a pas duré longtemps, vu qu’on était assez dissipés, tous les deux. Dissipés chacun de notre côté déjà, mais alors tous les deux, c’était la guerre.

G. : Ce qui est marrant, c’est qu’on a été scolarisés très peu de temps ensemble, l’espace d’une année. Mais un an a suffi pour qu’on ne se quitte jamais, ce qui quand même assez unique, quand on y pense.

Qu’est-ce que vous rêviez de faire à cette époque ?

B : A dix ans, que des conneries. Et puis, après, on n’a jamais pensé à faire autre chose que de la musique.

G. : A quatorze balais, c’était déjà l’idée. On a eu des petits groupes, on jouait dans la cave de mon père, des reprises de Nirvana, des Pixies…

B. : De Sonic Youth, quand on a commencé à être plus grands.

G. : Du punk français aussi. On nous demande souvent ce qu’on aurait fait si on n’avait pas fait de musique, mais on ne sait pas, parce qu’on n’a même pas eu le temps de se poser la question. On a eu la chance, énorme, de progresser assez vite, et puis de tomber sur des gens qui nous ont vite permis de faire de la musique notre métier. Notre parcours est parsemé de rencontres avec des personnes, plus âgées que nous, qui nous ont soutenus. De ça, je pense que j’ai gardé un regard bienveillant sur les petits groupes qui démarrent.

Le succès aidant, vous pourriez avoir des featurings très prestigieux sur votre album, et votre choix s’est au contraire porté sur beaucoup d’artistes encore un peu méconnus…

B. : Déjà, il nous était facile de réaliser toutes les idées qu’on avait en tête, avec les gens qui nous entourent, notre famille musicale, qui était à portée de main. Et puis on a toujours eu peur du « name droping », qui, même si tu fais quelque chose de vachement bien, peut masquer ton travail.

G. : De manière générale, travailler avec des potes, c’est toujours agréable, et il n’y a pas non plus ces histoires de maisons de disques, qui ne collent pas trop avec notre vision de la musique.

Jouer un peu le rôle de découvreurs de talents, c’est quelque chose qui vous plait ?

G. : Aux dernières Eurockéennes, on s’est retrouvés programmateurs de la plage. On a décidé délibérément de faire une scène « découvertes » et on a été très contents et émus de voir la réaction du public.

B. : On avait misé sur l’éclectisme, comme sur notre disque et ça a été un exercice vraiment intéressant. Mais on s’est aussi rendus compte du travail que ça demandait. C’était épuisant, mais ça a été une expérience super.

G. : Moi, j’adorerais être jury à la Nouvelle Star ou un truc comme ça, je serais trop fort (rire). Au fur et à mesure que je vieillis, j’aime bien donner mon avis ! Et même si on adore bosser sur nos propres disques, on aime bien être de l’autre côté aussi.

B. : Notre travail comporte deux facettes et l’une nourrit l’autre. Pour continuer à faire évoluer nos projets perso, on a besoin de faire des choses pour d’autres artistes. Et plus c’est éloigné de notre musique, plus c’est enrichissant. On a besoin de jongler entre les deux.

C’est pour ça que vous avez mis quatre ans à revenir avec ce nouvel album ?

G. : On a surtout eu la chance d’avoir beaucoup de travail, d’être beaucoup demandés. Et comme on ne sait pas dire non, on se retrouve parfois dans des situations où on n’a plus le temps de faire quoi que ce soit. Donc il y a eu quatre ans où on a travaillé sur beaucoup de projets, notamment celui de Woodkid, avec lequel on a rencontré un succès assez important, et pas mal d’autres…

Et vous êtes parfois partis chacun sur des projets différents…

G. : Il fallait qu’on s’éloigne aussi un petit peu. Ca faisait du bien de prendre congé l’un de l’autre.

B. : C’est normal, mais dès que je fais quelque chose de mon côté ou Guillaume du sien, on a besoin des conseils de l’autre.

G. : On ne fait jamais les choses complètement séparément. Là, par exemple, Benjamin finit l’album de Sage, qui sort chez Gum, mais il me consulte un peu, je passe au studio et c’est pareil dans l’autre sens.

Vous vous appelez The Shoes, évidemment parce que vous faites la paire…

(En chœur) Non !! (rires)

B. : C’était un hasard. On ne savait pas quoi mettre sur le Myspace, à l’époque, au temps des dinosaures. On a pris nos pompes en photo et puis on a écrit : « The Shoes ». Ca a finalement marché assez vite et quand on s’est dit qu’il faudrait changer de nom, c’était déjà trop tard.

G. : On avait indiqué des fausses dates de concert aussi, sauf que tout le monde y a cru… On a annoncé des tournées américaines, des dates en Turquie, au Japon et tout le monde s’est demandé quel était ce groupe qui tournait partout… Personne n’a jamais vérifié.

B. : Pour le nom, on a rencontré Philippe Manœuvre qui nous a donné une bonne parade. En fait, quand ils ont commencé, les Beatles hésitaient entre deux noms, les Beatles, et les Shoes.

G. : Il y a même une vidéo de Paul McCartney qui le dit à un intervieweur « On aurait très bien pu s’appeler The Shoes »

B. : Donc si tu veux, maintenant, on a un peu de contenu. Merci Philippe Manœuvre.

Partant de là, il aura encore fallu quelques années avant le premier album…

B. : On a d’abord été découverts en Angleterre et au Japon. Les Japonais voulaient vraiment un disque, alors on a sorti un album sur notre tout premier label… basé à Tokyo.

G. : Du coup, un an avant « Crack My Bones », on leur a fourni un album japonais, avec tout écrit en japonais, qui comprenait des morceaux de notre premier album, qui ont été remastérisés par la suite. C’est devenu une pièce collector !

C’est pour ça que vous dites que Chemicals est votre troisième album !

B. : Oui et non… C’est aussi pour conjurer le sort. La fameuse superstition du deuxième album. Du coup, on s’est opportunément rappelés ce disque japonais.

Vous avez vraiment ressenti la pression avant la sortie de Chemicals ?

G. : Pendant longtemps, jusqu’au moment où on a vraiment eu envie qu’il sorte. A un moment, il faut y aller, il faut accoucher.

Vous avez bien fait monter la pression du public, en tout cas, avec les clips, notamment.

B. : Oui, avec les clips, les réseaux sociaux. C’est vrai qu’on aime bien s’amuser un peu avec tout ça aussi.

Beaucoup de gens continuent à penser que vous êtes anglo-saxons…

G. : Oui, ça nous arrive souvent. Mais dès qu’on se met à parler anglais, ils comprennent que non. Dès qu’on a dit « Hello », les mecs, ils savent qu’ils se sont plantés (rires). Mais bon aussi, on ne communique pas trop sur nous, on ne montre pas beaucoup nos têtes. On ne se cache pas, mais on n’apparaît pas dans nos vidéos, ni sur nos pochettes. Là, comme on s’intéresse un peu à notre cas, on nous voit davantage parce qu’on fait quelques interviews…

Vous avez l’impression que le succès a mis du temps à arriver ?

B. : Quand on a sorti « Crack My Bones » en 2011, il a reçu un très bon accueil. Ca restait quand même assez confidentiel, mais nous, on était déjà très contents. Et puis il y a eu le clip de « Time to Dance », avec Jake Gyllenhall, qui a fait des millions de vues. Ensuite, il s’est passé quelque chose d’assez inattendu avec notre passage au Grand Journal. Quand on parle de coup de bol… Ce jour-là, il flottait, du genre à ne pas mettre le nez dehors, et tout le monde était devant sa télé !

G. : Ca, c’était plus d’un an et demi après la sortie de l’album, et un public beaucoup plus large nous découvrait. On a refait une tournée, de la promo et le disque a eu une seconde vie.

Après ça, vous avez donc beaucoup travaillé sur vos différents projets, et puis vous avez rempilé…

B. : En un quart d’heure, on a décidé de commencer le nouvel album. On a arrêté tout ce qu’on faisait, on a loué le studio Pigalle. On ne savait pas ce qu’on allait faire mais tout a été assez vite, on a eu le feu.

Vous n’aviez pas de concept de départ ?

B. : On avait la pochette, une photo de Roger Ballen. C’est ce qu’on fait à chaque fois, on imprime la pochette, on l’affiche en grand dans notre studio et ça nous donne une ambiance, dont on essaie de ne pas s’éloigner. L’image nous conditionne, nous cloisonne.

G. : Notre principal défaut, c’est de nous éparpiller un peu trop et le plus gros effort qu’on fait sur un album, c’est de réaliser quelque chose de cohérent au final.

Mais apparemment, dans sa première version, l’album était plus « club » et au final, peut-être trop cohérent, justement.

G. : Oui, c’était trop monolithique et finalement un peu chiant.

Vous aviez trop essayé de vous canaliser ?

G. : Oui, exactement. Tellement on avait la hantise de se disperser.

B. : On en avait oublié notre côté pop. Parce qu’en fait, ce qu’on aime, c’est faire des chansons. Et là, on était partis sur quelque chose d’un peu trop dur.

Au final, que dit le petit garçon de la pochette qui tient un drôle de poulet ?

G. : Nous, on aime bien penser que c’est le même garçon que sur la pochette de l’album précédent. On ne sait pas trop ce qui lui est arrivé entre-temps, mais déjà, on est passé de la couleur au noir et blanc, donc dans un univers un peu plus sombre. Et puis on aime bien le côté absurde de ce poulet dessiné, l’absurdité un peu punk du truc.

B. : Elle n’est pas marrante, la pochette, quand tu la regardes comme ça. Et puis quand tu l’analyses, tu te rends compte qu’elle est drôle. C’est comme contrebalancer une musique assez dure par une voix très douce : on aime les contrastes radicaux.

G. : Pour l’album, le maître mot pour nous, c’était d’ailleurs le contraste. Un peu comme dans une chanson de Nirvana, douceur et violence qui s’alternent.

Le titre de l’album, « Chemicals » évoque votre côté « laborantin » mais fait aussi référence aux Chemical Brothers, et donc à la musique de la fin des 90’s qui influence le disque. Pourquoi cette inspiration ?

G. : On ne sait pas… La fin des années 90, le début des années 2000, c’est là où on a vraiment commencé à faire notre musique ensemble.

B. : Mais on ne s’est pas dit qu’on voulait s’inspirer de cette époque, c’est venu complètement naturellement.

G. : En tout cas, c’est pour moi la période la plus prolifique qu’on ait connue ensemble, parce qu’on était gamins, et qu’on bouffait toute la musique qui sortait. On apprenait tous les jours, avec nos samplers et nos machines, à faire nos trucs.

B. : Et puis on trouve qu’on était plus surpris que maintenant avec la musique. Tu pouvais avoir des aliens comme Aphex Twin, Portishead, Prodigy… En l’espace de deux ans, tu avais des trucs que tu n’avais jamais entendus, et puis il y avait beaucoup de pop-songs.

G. : On l’assume, on est des adorateurs de la pop, et la pop, c’est un couplet, un refrain. On est fascinés par l’écriture des Beatles, cette efficacité incroyable.

B. : Et en même temps, la recherche sonore, comme sur l’album Revolver…

Vous serez à l’Olympia en novembre, à quoi peut-on s’attendre ?

G. : Il y aura des invités, bien sûr. Et puis on voudrait jouer longtemps, des morceaux qu’on ne joue pas forcément d’habitude, faire des reprises. On a surtout envie de faire plaisir. Des gens qui achètent un billet pour venir à l’Olympia, ça me fait vraiment quelque chose. Ma plus grande fierté reste notre premier Olympia. C’était complet. Et là, le refaire une deuxième fois, ça m’angoisse énormément.

B. : En fait, on va faire comme pour le disque, on va dire que notre troisième Olympia.

Album Chemicals (GUM) sorti le 2 octobre En concert le 18 novembre à l’Olympia.