Vincent Delerm, le méconnu célèbre

Nous avons rencontré à la faveur d’un album sorti en octobre, qu’on a presque plus aucun mérite à trouver sublime tant tout le monde l’a déjà dit. Sauf que son « A présent » est quand même quelque chose d’assez magnifique, mi-solaire mi-pluvieux, qui prendra bientôt encore une autre tournure sur scène. Surpris par tant d’éloges comme l’un des chats du dessinateur Searle, qui ne s’attendait pas à ce qu’on le brosse à ce point dans le sens du poil, Vincent Delerm apparaît en prime, tout à fait comme beaucoup ne peuvent encore l’imaginer. Ni contemplatif ni hésitant, la tête pleine de projets et la parole à l’avenant.

Qu’as-tu voulu exprimer en appelant ton album « A présent » ?

L’idée de « présent », bien évidemment, mais un peu penché. Pour moi, ça exprime une idée de parcours, de trajectoire, le fait d’être passé par pas mal de choses, déjà, pour en être là. Quand tu rencontres quelqu’un, un ami ou un amour, tu as envie de découvrir sa personnalité, mais aussi ce qu’il a vécu ; ça rend la connexion plus intime. Le passé et le présent ne s’opposent pas, ils forment un tout. De la même façon qu’on n’est pas obligé de sectoriser les choses positives et les choses plus tristes.

C’est ton sixième album, et il sort une fois de plus chez Tôt ou Tard, le même label qu’à tes débuts, c’est le signe d’une grande constance chez toi ?

Comme c’est un label indépendant, les choses sont un peu différentes de ce qui se passe dans une grosse maison de disques, où tu travailles avec quelqu’un qui finit par être débarqué pour te laisser face à un autre qui ne t’a pas choisi. C’est pour ça que les artistes font souvent le choix de suivre celui qui les a signés. Quand, comme pour moi, ce problème ne  se pose pas, tu as tout de même d’autres questions à te poser. Tu ne bénéficies plus de l’émulation des débuts, tu fais presque partie des meubles et donc il faut que tu t’agites un peu pour que les choses continuent d’être excitantes.

Certainement parce que tu parles souvent du temps qui passe dans tes textes, on évoque souvent ton « grand âge » de 40 ans pour évoquer le fait que tu es aujourd’hui le vétéran de ton label…

Eh oui, ça y est, parce qu’il n’y a plus Dick (Annegarn ndlr), ni Fersen, ni les Têtes Raides, et que Lhasa est partie. Je le vis plutôt bien, même si c’est quand on a fêté les vingt ans de Tôt ou Tard cette année, que j’ai vraiment réalisé que j’y étais arrivé très jeune, il y a quinze ans, maintenant.

Quel souvenir gardes-tu, musicalement parlant, de cette époque où tu as fait tes débuts ?

Ce n’était pas une période géniale, parce très peu de nouveaux venus apparaissaient dans la chanson. Les gros succès de cette époque, on les devait à des gens qui étaient déjà là dans les années 80, si ce n’est avant. Pourtant, il y avait  plein de trucs qui me plaisaient vachement quand j’étais étudiant, mais qui ne marchaient pas du tout. Le premier Mendelson, Jean-François Coen, Bertrand Betsch, ou même Dalcan, qui était quand même un peu plus médatisé. Tous ces artistes-là avaient pourtant énormément de charme, et ça donnait l’impression d’un truc qui existait quelque part, quelque chose d’un peu « cinéma » pour des gens qui aimaient ça vraiment. J’allais les voir en concert à Rouen. Il arrivait qu’on ne soit que vingt-cinq dans la salle… Mais tout de même, ça donnait un peu envie d’aller par là. Ca semblait jouable, les orchestrations étaient plutôt  minimalistes et tu avais l’impression que c’était des mecs qui faisaient des chansons dans leur chambre. Au final, quand ça a marché pour moi dès le premier album, je me suis senti un peu con. Vis-à-vis de ces gens qui m’avaient influencé et qui n’avaient pas existé tant que ça. Après, je me suis détendu, évidemment. Les choses ont changé, il y a eu la French Touch. Ma théorie, c’est que si Baer avait sorti son premier album en 2002, ça n’aurait pas été la même histoire…

Au sujet de ton nouvel disque, on parle justement d’une référence au « Je ne veux pas mourir » de Mendelson, avec ton titre « Je ne veux pas mourir ce soir »…

Oui, et pourtant, pour moi, ce n’était pas le cas. En revanche, sur le titre « La dernière fois que je t’ai vu », mon phrasé est très lié à Mendelson, envers qui j’ai toujours comme une sorte de dette. Mais je pense que les trucs que tu adores entre 15 et 20 ans, tu les imprimes forcément.

« A présent » récolte des critiques plus qu’élogieuses et en même temps, on a presque toujours l’impression que les journalistes sont surpris qu’il soit aussi bon…

C’est vrai (rires).

… Et dans la foulée, en interview, cela se ressent dans tes réactions, comme si tu étais tout aussi surpris qu’on puisse le trouver excellent.

Oui, parce que je n’arrive pas à démêler les choses, à savoir dans quelle mesure c’est contextuel… Parce qu’aujourd’hui, pour défendre quelque chose médiatiquement, on est vraiment dans l’obligation de dire que c’est mieux qu’avant, que c’est le meilleur album de quelqu’un ou que c’est le meilleur disque de la rentrée. Peut-être parce qu’aujourd’hui, il en faut beaucoup pour alerter les gens. Après, aussi, quand tu finis ton disque, tu n’as souvent pas d’avis à son sujet ; tu te souviens exactement de tout, des bouts de textes que tu as abandonnés dans des chansons, de certains titres qui n’y sont plus. Du coup, moi, si on me dit que mes chansons sont nulles, j’accepte l’idée qu’elles sont nulles et je le crois tout autant si on m’assure qu’elles sont super. Tu ne peux simplement pas justifier la qualité d’une chanson ; son unique but, c’est de toucher, et si ce n’est pas le cas, c’est tant pis, c’est raté. Ce n’est pas grave, mais tu ne peux pas la réhabiliter.

Toujours en lisant les articles qui t’ont été consacrés dernièrement, on retrouve souvent cette drôle d’expression « le chanteur qui vous a à l’usure »…

C’est marrant, ça, c’est une chose que j’ai racontée une fois et qui a été reprise partout. Un type que j’ai croisé dans la rue et qui m’a dit qu’il ne m’aimait pas au début, mais que j’avais réussi à l’avoir « à l’usure ». Cela exprimait en tout cas ce qu’on pense souvent de moi, cette impression de « ouh là, austérité, mélancolie», qui s’efface souvent quand on connaît mieux le dossier, en allant voir les spectacles par exemple. J’ai aussi l’impression que quand ça fait un moment que tu es là – vu que j’ai un truc de patriarche, maintenant -, les gens voient mieux qui tu es, et ils apprécient peut-être aussi le fait que tu ne te sois pas toujours exprimé à tort et à travers sur tout. Il y a sûrement en prime le côté « fils de » ; je ne suis pas le fils de Johnnny Halliday non plus, mais quand même, il faut du temps pour que les gens se disent que oui, peut-être, finalement, tu as ta place.

Ils se reconnaissent aussi peut-être davantage en toi parce que tu te livres de plus en plus ?

Oui, il m’apparaît aujourd’hui évident que quand tu veux que les gens se reconnaissent dans ce que tu racontes, ça t’oblige à creuser une zone assez intime. C’est de fait impossible quand tu restes en surface ou quand tu évoques un événement collectif. J’ai décidé en tout cas de ne pas me masquer, de ne pas prétendre que je ne regarde jamais dans le rétroviseur. C’est comme la mélancolie, c’est un truc dont il faut toujours un peu se défendre, mais après tout, la chanson, ce n’est pas vraiment supposé être un truc à se tordre de rire non plus.

Tu te racontes aussi en photos aujourd’hui, via une série de livres, et bientôt un événement à la Philharmonie. Tu as un film en cours de réalisation. On commence à te voir comme un artiste vraiment pluridisciplinaire…

J’avais pourtant toujours eu peur de ce truc un peu velléitaire, parce que quand j’ai commencé, je m’étais justement interdit d’en faire trop. J’avais une pièce de théâtre, « Le Fait d’habiter Bagnolet » alors que je venais de débarquer comme chanteur, ce qui était déjà beaucoup parce que, pour ce qu’il s’agissait de faire le malin sur scène, j’avais déjà mon quota. Et puis, je me suis dit que finalement, c’était dommage de m’éloigner de ces autres choses qui me font envie, et qui, au final, me rapprochent aussi de la musique. Sans compter que quand tu te lances dans un projet parallèle, tu suscites une attente toute relative et tu subis beaucoup moins la pression.

D’ici avril qu’on reparle de ton expo-événement, tu aurais, comme c’est la coutume chez nous, un mot de conclusion ?

J’ai travaillé comme un malade sur cette question, et je ne sais vraiment pas. C’est fou, c’est comme quand tu dois mettre juste un mot sur une carte postale, moi j’y passe toujours des heures. Refus de saut d’obstacle…

« A Présent », nouvel album chez Tôt ou Tard.

« L’Eté sans fin », « C’est un lieu qui existe encore » et « Songwriting », trio d’ouvrages, éditions Actes Sud, 32 €.

En concert du 28 au 30 novembre à la Cigale (complet), le 16 mars à l’Espace Paul B à Massy (27,50 €), le 6 juin aux Folies Bergère (à partir de 33 €).

« Concert avec images » à la Philharmonie de Paris, du 4 au 7 avril (à partir de 25 €).