5 romans de science-fiction pour les amateurs ou non

Que diriez-vous d’un moment de science-fiction ? Que vous soyez un adepte ou non… chiche, vous pourriez même devenir un passionné avec cette sélection. Ce mois-ci, place à des livres qui flirtent avec le genre ou y plongent carrément, toujours avec intelligence et originalité. Chaque auteur construit ici une ambiance, un futur inquiétant entre imagination et anticipation et invite à voyager aux côtés de personnages qui cherchent à se maintenir en vie. Autant s’en inspirer, on pourrait bien se retrouver dans leur situation dans 10, 50 ou 120 ans, qui sait ?

 

La Parabole du semeur d’Octavia E. Butler

La Parabole du semeur, d'octavia E. Butler © Couv Au Diable Vauvert
La Parabole du semeur, d’octavia E. Butler © Couv Au Diable Vauvert

 

Nous sommes en 2025, Lauren Olamina a 15 ans. Fille de pasteur baptiste, elle vit avec sa belle-famille dans un espace protégé par un mur à Robledo, à 30km de Los Angeles. C’est elle qui nous guide dans un pays touché par une crise économique dévastatrice et le changement climatique, désormais peuplé de désespérés, de fous et d’assassins – des violeurs, des pyros drogués qui brûlent tout sur leur passage, des cannibales. Quand elle ne fait pas la classe aux petits, Lauren s’entraîne au tir et se prépare à survivre ; elle veut aller au nord. Elle s’interroge aussi sur le Dieu de son père qui ne réagit pas et décide de créer sa propre croyance, sa Semence de la Terre, un livre-guide pour les vivants dont les vers poétiques, philosophiques, religieux seront porteurs d’espoir. Un jour, Lauren est contrainte de fuir et se retrouve sur la route. Commence un long voyage sans but précis, dangereux et éreintant, pourtant fait de rencontres salvatrices, autant de témoignages qui disent la violence d’une société de nouveaux esclavagistes. Reste que même dans le chaos demeure l’humanité, fût-elle condamnée à errer…

Ce roman d’anticipation criant de réalisme, devenu un classique (paru en 1993), n’a de cesse à chacune de ses rééditions, de s’éloigner de la science-fiction… Octavia E. Butler, grande écrivaine du genre, a laissé une écriture généreuse et franche qui déroule un récit au rythme maîtrisé et dont les différents personnages s’animent avec justesse. La dernière page effleurée, nous voilà ravis d’apprendre que La Parabole du semeur trouve une suite avec La Parabole des talents (1994) !  

Au Diable Vauvert, traduction Philippe Rouard, 2017, 392 p., 20€

 

Sous béton de Karoline Georges

Sous béton, de Karoline Georges © Couv d'Aurélien Police / Folio Gallimard
Sous béton, de Karoline Georges © Couv d’Aurélien Police / Folio Gallimard

 

« Nous pourrirons ici, voilà toute notre histoire. » Au 5969e étage, apt 804, l’enfant, la mère et le père vivent enfermés, entourés de murs de béton qui font toute la structure de l’Édifice. L’Édifice qui protège du néant alentour, de l’infection, des exclus qui s’entretuent à ses pieds, et qui en contrepartie impose un règlement strict, des tâches définies et automatiques à ses résidents. Ces derniers participent à sa préservation jusqu’à ce qu’une décomposition globale s’actualise. Là est la priorité, sous peine d’expulsion. Pour rappel, un écran montre les images de la violence extérieure et fait le bilan des morts. La mère docile et angoissée craint la putréfaction de son corps, le père accro à l’abrutissant et violent n’a de cesse d’abattre sa colère sur l’enfant. L’enfant, lui, dort et apprend ce que le distributeur du Savoir lui transmet, rien d’autre, il ne sait rien du monde d’avant. Lorsqu’il étouffe, il se calme en faisant des calculs ou en guettant l’apparition d’une fissure. Et puis un jour, il perçoit en lui une singularité, qui fait naître une interrogation, pourquoi tout ça ?, interrogation interdite, qui le mènera à résister, à prendre conscience, à s’évader pour connaître la vérité. 

Sous béton est à ce point saisissant que son auteure nous propose l’expérience d’une suffocation continue, une boucle terrifiante où l’espoir est inexistant, comme on en rencontre peu en littérature. Le récit progresse et se fait toujours plus macabre, nous gardant haletants, mais charmés par une écriture délicate et poétique qui sait dire la complexité de l’esprit. 

Folio SF, Gallimard, 2018, 224 p., 7,25€

 

La contre-nature des choses de Tony Burgess

La contre-nature des choses, de Tony Burgess © Couv - Laura Kate Bradley/Arcangel Images
La contre-nature des choses, de Tony Burgess © Couv – Laura Kate Bradley/Arcangel Images

 

Voilà une histoire d’une bien organique bizarrerie. À Toronto, au Canada – comme ailleurs – la population est touchée par le Syndrome qui provoque maladies et dégénérescence, et les cadavres s’accumulent. S’il n’y avait que ça… Mais on ne meurt plus normalement. Les corps infectés continuent de s’agiter ; « un genre de maladie de Parkinson qui se poursuivrait post mortem ». S’est donc créée l’Orbite, le nom d’un ciel transformé en cimetière, seule solution acceptée pour stocker des morts en surpopulation. Les Vendeurs, eux, sont chargés de distribuer les concessions funéraires célestes. Ce décor sinistre est planté par le narrateur, un certain Mr Caulwell, chasseur de prime en mission à Toronto. Il est à la recherche d’un homme, Glenn Dixon, un Vendeur ou plutôt, un voleur, tueur sadique qui met sur pied des sectes suicidaires dépouillant ses adeptes et mutilant leurs corps. Caulwell doit l’arrêter et entraîne dans sa traque un enfant orphelin, compagnon bienvenu lorsqu’il voit son corps se désagréger peu à peu.

Versant quelque peu dans le genre policier et le western, ce roman SF se déroule comme une vision hallucinée que surplombe un ciel cadavérique, brillamment imaginé. L’atmosphère transpire l’angoisse, la folie. Les corps nous apparaissent en charpie, déformés, leur odeur atteignant presque notre nez. Pourtant, un esprit loufoque traverse la narration, qui nous aide à respirer – langage cru, situations absurdes, renversements inattendus – et nous fait dire, le livre refermé, que l’imagination de Tony Burgess a de quoi transpercer les nuages.

Actes Sud, traduction Hélène Frappat, 2018, 192 p., 16,80€

 

Ce monde est nôtre de Francis Carsac

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« Ce récit concerne des problèmes qui pourront se poser à l’Humanité dans un lointain futur, si elle conquiert l’Univers. » Nous voilà prévenus… Vers l’an 2750, l’Univers abrite plus de 100 galaxies et plus de 50 000 humanités, une par planète – c’est la solution que privilégie la Ligue des Terres humaines pour pallier aux guerres entre races, aux colonisations et aux envies de conquête inutiles. Car une plus grande menace, celle des Misliks, êtres métalliques qui éteignent les étoiles, fait craindre la disparition de tous. Sur la planète Nérat, les préoccupations sont pour l’instant autres. Deux coordinateurs intergalactiques de la Ligue, Akki et Hassil, y sont envoyés pour rencontrer les trois races qui l’habitent et décider s’il faut appliquer la Loi d’Acier. Pour éviter quelque conflit, un seul peuple pourra habiter sur la planète ; les autres devront la quitter. Mais qui choisir ? Hassil et Akki séjournent d’abord chez les Bérandiens organisés en duché, où la noblesse prévaut, qui prépareraient une attaque contre les Vasks, peuple libre qui suit la Voie de Vie, installé dans des vallées. Enfin, dans la Forêt Impitoyable vivent les Brinns, verts de peau, que méprisent les Bérandiens. Chacun affirme haut et fort l’énonciation du titre du livre…

Au fil des rencontres, le récit se développe et se précise mettant en lumière discriminations, préjugés, haines infondées. Le duo de coordinateurs nous guide dans une exploration qui a quelque chose d’un space opera gardant les pieds sur terre. Peinture de la civilisation et de ses maux, questionnant la notion d’intégration et le vivre ensemble, Ce monde est nôtre est un roman frais et intelligent, écrit avec simplicité, humour et ironie par un écrivain qui fut aussi un scientifique de terrain. Paru en 1962, réédité cette année par l’Arbre Vengeur, ce roman de pure SF est un petit bijou qui devrait plaire à tous.

L’Arbre vengeur, 2018, 288 p., 16€

 

Crépuscules de Joël Casseus

Crépuscules, de Joël Casséus © (Couv’ tournée) Dominique Cherprenet

 

L’écrivain canadien Joël Casséus propose un récit d’anticipation engagé dans lequel plusieurs voix se font entendre. À la périphérie d’une ville protégée par un mur, aux abords d’une forêt et d’usines fumantes, des wagons désaffectés s’alignent le long d’une route où stagne l’odeur des bombes, de la rouille, survolée par des drones d’État menaçants pilotés par des enfants. Là, ceux qui ont fui la guerre et ceux qu’elle a fini par atteindre cohabitent. Il y a une femme « qui porte la vie dans son ventre » et son compagnon réfugié marqué par les bombardements, derniers arrivants qui rencontrent leurs voisins : un couple rongé par la désillusion et l’alcoolisme, parents de jumeaux étranges qui ramassent de la ferraille, et les propriétaires du dépensier, petite taverne fréquentée par les travailleurs d’une usine proche. C’est à travers leurs yeux à tous que se déroulent les événements, que se dessinent les paysages – différents regards que complètent diverses pensées, plusieurs mémoires, qui racontent la vie avant la guerre, disent les espoirs et les craintes, évoquent la relation à l’autre, les opinions divergentes et l’incompréhension.

Reste commune la recherche constante du sens à donner à une vie menacée où règne une douleur silencieuse assombrie chaque jour par les Crépuscules. « Les Crépuscules sont toute l’abdication et l’érosion de notre humanité face à la violence que nous nous infligeons » dit l’auteur. Une évocation parmi d’autres qui font la grandeur et la beauté de ce récit tendu à la force de l’émotion, au poids des nuances.  Sa délicate poésie nous effraie autant qu’elle nous touche. Car oui, cette histoire pourrait bien être la nôtre. 

Le Tripode, 2018, 162 p., 16€