6 livres pour célébrer la Journée internationale des femmes

Cette année, le 8 mars, Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, devrait se colorer d’une force nouvelle. Alors que des milliers de femmes (et d’hommes) ont fait entendre leur voix ces derniers mois pour dénoncer les violences, le sexisme, les inégalités… nous avons souhaité nous inscrire dans leurs pas. Ainsi se déroule une sélection qui met en avant des auteures, des héroïnes dont le point de vue est inspirant et libérateur. Des histoires qui parlent de combats, de droits revendiqués, qui crient l’importance de demeurer femmes libres.

 

Les Argonautes, de Maggie Nelson

Les Argonautes, de Maggie Nelson. Ed Sous-Sol
Les Argonautes, de Maggie Nelson. Ed Sous-Sol

 

Entre écriture autobiographique et théorie critique, Maggie Nelson nous offre un récit d’une grande intelligence qui ne s’empêche pas d’être multiple. C’est une réflexion sur son moi : écrivain, enseignante, elle revient sur les cours qu’elle a suivis, les livres qu’elle a écrits. Et c’est un livre d’amour : elle y évoque avec délicatesse ses noces queer avec Harry, cet autre qu’elle aime, né femme, adulte butch, trans sous testostérone qui veut être homme mais sans le genre qui va avec. Maggy revient sur la période où courent les changements chirurgicaux d’Harry. Sur les visites médicales en vue d’une insémination artificielle qui fait naître Iggy, leur enfant. Les Argaunotes raconte aussi la sexualité, la grossesse – ce corps différent qu’a fabriqué Maggy au moment où Harry devenait libre de penser le sien -, l’avant accouchement et l’après. 

Ce récit intime se pare de références aux travaux de nombre d’auteurs : Judith Butler, D.W. Winnecott, Eve Kosofsky Sedgwick, Gilles Deleuze, Claire Parnet et tous les “gendered-mothers of my heat” qu’admirent Maggy Nelson. Car ses pages sont ouvertes sur l’autre et l’attention qu’on lui porte. Sur l’amour précieux et infini qui va tant à son conjoint qu’à leur enfant. Iggy, à qui elle veut donner ”le sentiment d’avoir été amené à se sentir réel”.  Se sentir réel. Oui, peut-être est-ce là tout ce qu’il faut considérer. La manière dont nous pouvons chacun nous sentir réel, en dehors de tout carcan, de toute limite, de toute normalité. Voilà une lecture bien essentielle. 

Editions du Sous-Sol, traduction Jean-Michel Théroux, 2018, 240 p., 19,50€

 

Ecoute la ville tomber, de Kate Tempest

Ecoute la ville tomber, Kate Tempest. Rivages
Ecoute la ville tomber, Kate Tempest. Rivages

 

Deux albums, deux pièces de théâtre, deux recueils de poésie et un premier roman. La très très talentueuse rappeuse et écrivain Kate Tempest décline en prose les mots qui l’habitent dans une histoire intitulée The Bricks that Built the Houses (titre original). Le livre s’ouvre sur une fuite. Becky, Harry et Léon taillent la route. Pete reste derrière. Pourquoi ? Que s’est-il passé ? Becky ne veut que danser, Harry et Léon dealent pour économiser, Pete patauge, toujours au chômage. Ils sont quatre et forment un petit monde. Ils peinent à trouver du travail, à réaliser leurs rêves, à exister, à aimer avec mesure, à mettre de l’ordre dans le vide de leur vie. Ils sont les briques qui tiennent les maisons dans une ville en demi-teinte, Londres. Londres et son sud-est qui « bâille, fait craquer ses phalanges. Regarde quelques pauvres âmes sombrer, par sa faute (…) Chacun cherche cette étincelle qui donnera du sens à sa vie. Cette miette de perfection fuyante qui fera peut-être battre leur coeur plus fort. »  

Les connexions se dessinent au fil des chapitres, retraçant l’histoire d’une jeunesse déroutée par des parents trop là ou trop absents. Une jeunesse contrainte d’évoluer là où s’égarent des versions plus jeunes d’eux-mêmes et de leur famille. Un héritage, un environnement, qui n’offre rien mais qui n’en demeure pas moins vivant. Kate Tempest décrit toute cette vie, balaye du regard un paysage qui fut le sien, s’attache aux détails qu’elle sublime en métaphores. Le tout dans un rythme agité, une narration presque cinématographique. À lire vite.

Ed. Rivages, traduction Madeleine Nasalik, 2018, 400 p., 22,50€

 

Et aussi…

Le Pouvoir, de Naomi Alderman, Calmann-Levy

Le ministère du bonheur suprême, d’Arundhati Roy, Gallimard

 

Le Mythe de la virilité, d’Olivia Gazalé

Le mythe de la virilité, d'Olivia Gazalé. Robert Laffont / Couverture
Le mythe de la virilité, d’Olivia Gazalé. Robert Laffont / Couverture

 

Comment concevoir ce qui creuse le fossé inégalitaire entre le féminin et le masculin sans avoir connaissance de la grande histoire qui s’érige derrière Olivia Gazalé révèle avec clarté et précision sur quelles fondations s’est construit le « monde viriarcal » il y a près de trois millénaires. “Viriarcal” car des hommes primitifs aux hommes modernes, s’est transmis l’idée d’une supériorité prenant la virilité comme totem et utilisant des moyens religieux, politiques, économiques pour convaincre de sa rationalité. La femme s’en est trouvée infériorisée, enfermée, violentée. Mais il semble qu’agissant ainsi, l’homme s’est aussi tendu un piège à lui-même : « Être homme, c’est obéir à un faisceau d’injonctions, comportementales et morales, et faire sans cesse la démonstration de leur parfaite intériorisation. Si bien que la virilité constitue une sorte de performance imposée. Un idéal hautement contraignant. » 

Un idéal, un mythe qui donne le titre de ce livre et qui tendrait aujourd’hui à se déconstruire. Explorant les territoires et les époques avec pertinence, s’appuyant sur diverses études et travaux, Olivia Gazalé transmet de nombreuses clés de lecture. Autant de bouées de sauvetage qui doivent nous mener à une nouvelle humanité, une réinvention. 

Ed. Robert Laffont, 2017, 416 p., 20€

 

Ceci est mon sang, d’Elise Thiébaut

Ceci est mon sang, d'Elise Thiébaut. La Découverte
Ceci est mon sang, d’Elise Thiébaut. La Découverte

 

Cette « petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font » est racontée par la journaliste Elise Thiébaut. Forte de sa propre expérience (oui, c’est une femme – ménopausée), elle emploie un « je » nourri de recherches et de références qui traitent de la menstruation sous tous les angles (protection, contraception, douleurs, inégalités…). Au gré des temps et des lieux, avec humour – elle est une as des associations d’idées – et simplicité, Elise Thiébaut décortique le tabou, la honte, s’attarde sur les mythes et les rituels. Car il faut savoir qu’« en dépit de sa banalité, la menstruation reste un phénomène mystérieux, entouré de légendes, de superstitions, de non-dits et d’idées reçues dont la perspective ne peut qu’étonner. » Tout cela est étonnant oui, et riche de connaissances que nous n’avions pas, toutes concernées que nous sommes. Saviez-vous par exemple qu’on envoyait encore au début du XXe siècle, en Anjou, « les femmes menstruées courir dans les champs de choux pour tuer les chenilles » ? Non ? Et que la fabrication des protections périodiques n’est contrôlée par aucune autorité sanitaire ? Toujours non ? Vous avez donc tout intérêt à lire Ceci est mon sang.

Ed. La Découverte, 2017, 248 p., 16€

 

Et aussi…

La Chair interdite, de Diane Ducret, J’ai lu

Beauté Fatale, de Mona Chollet, Ed. Zones

La plus belle histoire des femmes, de Françoise Héritier, Michelle Perrot, Sylviane Agacinski et Nicole Bacharan, Seuil

L’Europe des femmes, XVIIIe – XXIe siècle, coordonné par Fabrice Virgili et Julie Le Gac, Perrin

 

 

Féministes : récits militants sur la cause des femmes

Féministes, ouvrage collectif. Vide Cocagne © Julia Wauters
Féministes, ouvrage collectif. Vide Cocagne / Couverture © Julia Wauters

Cette bande dessinée féministe se dresse en lutte, contre l’invisibilisation des femmes dans le milieu de la BD. Quinze autrices et un auteur transgenre réunis par Marie Gloris Bardiaux-Vaïente ont dessiné et écrit leur vision et leur réflexion autour de la cause des femmes, faisant le bilan des luttes actuelles et des progrès qu’il faut encore espérer.

Vous y découvrirez le talent de Théa Rojzman. Les beaux portraits de Christelle Pécout. L’histoire de « Jade », étudiante prostituée, travailleuse du sexe racontée par Louison. Les planches très contrastées de Marie Gloris Bardiaux-Vaïente, Valérie Lawson et Elvire De Cock qui dressent une aventure contre « la forêt des oppressions » autour du féminisme intersectionnel (femmes noires). Les bulles sensibles et revendicatrices de Laurier the Fox qui raconte ce qu’est être trans en France aujourd’hui.

En somme, 140 pages d’une belle richesse pour questionner et dénoncer les remarques sexistes, le viol, les clichés érotiques liés à la femme asiatique, au corps féminin comme objet passif du désir, pour encourager l’écriture inclusive ou plus largement les combats pour l’égalité qui nous concernent toutes et tous.  

Ed. Vide Cocagne, 2018, 136 p., 17€

 

Verdad, de Lorena Canottiere

Verdad, de Lorena Canottiere. Ici Même
Verdad, de Lorena Canottiere. Ici Même

 

La dessinatrice italienne Lorena Canottiere est cette année la lauréate du Grand Prix Artémisia de la bande dessinée féminine attribué à son roman graphique, Verdad. Verdad, la vérité. Elle est partout dans cet album magnifique qui dessine le parcours de son héroïne éponyme, combattante anarchiste pendant la guerre civile espagnole. Des marques d’une blessure irréversible ressurgit le passé de Verdad, une jeune fille qui n’a pas connu sa mère partie en Suisse vivre à Monte Verità, un refuge utopique mais bien réel (où passèrent nombre d’artistes, Isadora Duncan, Kandinsky, Picabia…) qui ne parviendra pas à s’installer durablement. Reste la force « de qui ne veut pas croire que tout est vain ».

Lorena Canottiere aborde une sombre période pendant laquelle la liberté devait se porter haut. Elle la fait transparaître à grands traits, toute en couleurs, primaires et vives, et convoque même l’histoire mystérieuse d’une renarde pour compléter ce beau récit où l’être femme à toute sa place et à qui chacun donnera son propre sens.

Ed. Ici Même, traduction Ilaria Gaudiello et Jean-Marc Thiébaut, 2017, 160 p., 24€

 

Et aussi…

Les cents nuits de Héro, d’Isabelle Greenberg, Casterman

Les Culottées I et II, de Pénélope Bagieu, Gallimard