Les livres de la rentrée : sélection Amérique

Ils seront nombreux ce week-end à Vincennes, pour le festival America (du 20 au 23 septembre). Américains, mais aussi canadiens et québécois, mexicains, haïtiens, cubains… L’Amérique est grande, on serait bien en peine de vouloir cloisonner sa littérature. Cette sélection n’en a heureusement pas l’ambition (les auteurs dont nous présentons les œuvres ne sont d’ailleurs pas tous présents à l’événement). Mais pour l’occasion, voici donc quelques nouveautés américaines, entre roman, roman graphique et photographie.

 

Asymétrie, de Lisa Halliday

Asymétrie, Lisa Halliday / Gallimard
Asymétrie, Lisa Halliday / Gallimard

 

New York, au début des années 2000. Ezra est un écrivain célèbre, Mary-Alice est éditrice. Il a 70 ans, elle en a 27. Les premières pages introduisent leur rencontre, provoquée par l’écrivain qui l’aborde dans un parc. Une « Folie » (inspirée d’une relation passée avec Philip Roth). La moitié du livre de Lisa Halliday leur sera consacrée selon une troublante narration qui nous mène au plus près de leur intimité, au cœur de leur complicité qui tient aussi à cette asymétrie qui caractérise leur relation en même tant qu’elle la fragilise. On les observe lisant des livres, dégustant des sucreries, agités devant un match de baseball. Elle le rejoint à la campagne où il poursuit l’écriture d’un roman, essaye de le soutenir lorsque sa santé se dégrade et qu’il lui faut avaler 100 cachets par jour… Et puis, l’auteure nous les enlève, interrompant son écriture franche et magnétique, pour nous emmener ailleurs. En Angleterre aux côtés d’Amar, un thésard en économie, bloqué à l’aéroport par un officier de l’immigration qui cherche à savoir pourquoi il tient tant à visiter son frère en Irak. Son récit à lui est écrit à la première personne et il est passionnant de sensibilité. Il faudra attendre la fin pour que le lien se dévoile entre les deux parties. Dans ce roman à la maîtrise certaine, Lisa Halliday interroge brillamment tous les rapports de pouvoir.

Gallimard, Du monde entier, 2018, traduction Hélène Cohen, 352 p., 21,50€

 

Le Mars Club, de Rachel Kushner

Le Mars Club, de Rachel Kushner, Stock
Le Mars Club, de Rachel Kushner, Stock, Couverture Le Petit Atelier d’après le design de Peter Mendelsund. Photographie © Nan Goldin, Amanda in the Mirror, Berlin, 1992

 

Romy Leslie Hall, détenue W314159, condamnée à deux peines consécutives de réclusion à perpétuité. Voilà quatre ans qu’elle est enfermée, quatre ans qu’elle est séparée de son fils, Jackson. Le Mars Club à San Francisco, c’est là que Romy exerçait son métier de strip-teaseuse avant qu’elle ne soit contrainte de partir, poursuivie par un client, qu’elle a fini par tuer. Elle nous raconte, dès les premières pages, enfermée dans un bus de transfert avec d’autres détenues dont les voix s’élèvent au milieu de ses pensées. Romy parle comme pour rester quelqu’un. Dans un langage clair et franc, elle évoque son ancien petit ami, son adolescence, sa fuite, ses colères. Mais le présent rattrape cet esprit qui s’égare dans le passé et qui doit se confronter à un événement douloureux. Une intrigue saisissante qui dit la violence et les marges d’une société américaine contemporaine.

Stock, 2018, traduction Sylvie Schneiter, 480 p., 23€

 

Le Monde selon Garp, de John Irving

Le Monde selon Garp, John Irving, Seuil
Le Monde selon Garp, John Irving, Seuil

 

Ce roman a 40 ans. Et il est célébré par le festival America en présence de son auteur ce samedi 22 septembre à 21h. Si vous ne l’avez pas encore lu, son titre vous est peut-être au moins familier. Réédité par les éditions du Seuil, il conte plusieurs histoires, celle de Jenny, infirmière qui met au monde Garp, avant de devenir écrivaine puis militante féministe ; celle de Garp, qui traîne enfant dans l’infirmerie de sa mère, séduit les filles adolescent, et écrit, adulte, sans connaître jamais la célébrité. L’énergie qu’il aurait pu consacrer à sa carrière, il la mobilise pour protéger ses propres enfants, tentant de les éloigner d’un monde marqué par les discriminations, la violence, la haine, à l’encontre des différences sexuelles. L’histoire que le livre contient est grande, marquée par les intrigues des romans de Garp, et elle semble, aux yeux de son auteur, toujours soulevée des réalités – malheureusement – encore actuelles. Peut-être est-ce donc le meilleur moment pour le (re)lire.

Seuil, 2018, traduction Maurice Rambaud, 672 p., 26€

 

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, d’Emil Ferris

Moi, ce que j'aime, c'est les monstres, Emil Ferris, éd. Monsieur Toussaint Louverture
Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Emil Ferris, éd. Monsieur Toussaint Louverture © DR

 

On verra rarement une œuvre pareille. On a beau la maintenir entre nos mains, on ne peut concevoir la somme de travail qu’elle représente. Six ans. C’est le temps qu’aura pris Emil Ferris pour dessiner et écrire ce roman graphique, qui n’a pu arriver jusqu’à nous qu’après avoir essuyé plus de quarante refus… Il faut donc se réjouir d’autant plus de cette rencontre avec Karen, jeune fille évoluant dans le Chicago des années 60, qui vit aux côtés de sa mère et de son grand-frère. Passionnée par les magazines d’horreur dont elle reproduit les couvertures dans son carnet, elle aime aussi raconter son quotidien. Elle aimerait pouvoir se transformer en monstre et devenir une véritable détective. Elle a déjà sa tenue et l’audace nécessaire, toute motivée qu’elle est de découvrir le mystère qui entoure la mort d’Anka, une habitante de son immeuble qui s’est suicidée. C’est donc son journal intime que nous lisons sur plus de 400 pages (c’est le Tome 1), des pages de dessins aux traits remarquables, qu’accompagne un récit romanesque en capitale d’une grande sensibilité. Ah oui, n’oublions pas de préciser que le tout a été réalisé au Bic multicolore… Tout ça laisse sans voix.

Exposition à la Galerie Martel à Paris, du 22 septembre au 20 octobre ; Emil Ferris y sera en dédicace samedi prochain. Également présente au festival America.

Monsieur Toussaint Louverture, 2018, traduction Jean-Charles Khalifa, 416 p., 34,90€

 

Les Américains, Photographies de Robert Frank

Les Américains, Robert Frank / Delpire © DR
Les Américains, Robert Frank / Delpire © DR

 

« Robert Frank, suisse, discret, gentil, avec ce petit appareil qu’il lève et déclenche d’une main a sucé à l’Amérique un poème triste sitôt transposé sur pellicule, trouvant ainsi sa place parmi les poètes tragiques du monde. À Robert Frank, j’adresse maintenant ce message : « Tu as des yeux. » » Qui mieux que Jack Kerouac pour introduire ce livre culte publié en 1958 dans l’indifférence générale, aujourd’hui réédité et revu par le photographe – dont certains clichés étaient exposés aux Rencontres Arles tout l’été (et jusqu’au 23 septembre). 84 photographies en noir et blanc qui disent l’Amérique entrevue par Frank lors d’un voyage aux allures de road trip. Des anonymes du New Jersey, du Nouveau-Mexique, de la Californie, des villes de San Francisco, New York, Detroit… Des clichés marqués par les contrastes, parfois flous, toujours traversés par la vie aussi modeste soit-elle que l’on admire avec la conscience, presque, de regarder une mémoire, un temps révolu dont il reste pourtant quelque chose.

Delpire, 2018, 180 p., 35€