Rencontre avec Louis Villers réalisateur de Fenêtre(s) premier documentaire sur le confinement

Réalisateur, Louis Villers a plutôt l’habitude de travailler aux quatre coins du monde. Confinement oblige, il a adapté son métier comme de nombreux français qui expérimentent pour la première fois le télétravail. Ses reportages en Colombie et à Tahiti ont été annulés. Alors, Louis travaille depuis chez lui et réalise depuis le début du confinement une série documentaire intitulée Fenêtre(s) – Journal de confinement. Un projet tourné et monté en pyjama, diffusé chaque samedi en clair sur Canal + à 19h45. Chaque épisode de 26 minutes est une immersion dans la vie des gens, portraits intimes, graves et parfois poétiques. Rencontre avec Louis Villers le réalisateur.

Louis, tu es le réalisateur de Fenêtre(s) la première série documentaire sur le confinement diffusée sur Canal Plus chaque samedi depuis la première semaine de confinement, comment est née l’idée ?

Avant l’annonce du confinement, je sentais bien qu’il allait se passer quelque chose d’exceptionnel. Tous mes reportages tombaient à l’eau car les déplacements étaient désormais interdits. Je me souviens de l’annonce d’Edouard Philippe le samedi 14 mars. Les bars et les restaurants allés être fermés, donc je me suis dit que quitte à rester enfermé pendant longtemps autant m’occuper. J’avais ma caméra et mon matériel de montage chez moi, j’ai donc commencé à filmer mon appartement, ma rue et ma copine.

Ce qui est intéressant c’est de filmer au jour le jour, de capter nos interrogations et nos ressentis à un instant T pour garder une trace d’une histoire assez folle. Voilà comment est née l’idée, on ne savait pas du tout où ça allait nous mener. Puis Canal Plus a été intéressé par le projet et diffuse chaque semaine un épisode de 26 minutes.

Fenêtre(s) – Journal de confinement. Image extraite de la série documentaire de Louis Villers. Copyright Flab Prod.

Tu filmes beaucoup tes amis, ta famille, ta grand-mère Paulette qui est un personnage formidable, comment tes proches réagissent à ce projet ?

Au début, j’ai beaucoup filmé ma copine et ma rue, et puis ensuite j’ai appelé sur skype des amis, des collègues, des gens de ma famille : mes frères et sœurs, mes cousins et ma grand-mère pour varier les personnages et avoir leur ressenti. Fenêtre(s) c’est ce que je vois moi depuis ma fenêtre mais c’est aussi toutes les fenêtres qu’offrent les téléphones portables et les ordinateurs. Tout le monde réagit très bien au projet. On s’appelle plus régulièrement que d’habitude donc cela nous a rapproché. Finalement, le samedi soir c’est un peu devenu notre petit rendez-vous familial sur Canal Plus (rires).

Fenêtre(s) – Journal de confinement. Image extraite de la série documentaire de Louis Villers. Copyright Flab Prod.

C’est assez inédit, toi qui a l’habitude de tourner dans le monde entier … Tu as déjà réalisé des reportages dans diverses régions du monde (Irak, Afghanistan, Libye, Balkans, Caucase, Asie, Amérique du Sud, Afrique) et là c’est en pyjama et dans ton salon que ça se passe, raconte-nous, comment tu travailles au quotidien !

Je tourne et je monte depuis chez moi en pyjama nuit et jour, tout se fait quasi simultanément, ce qui est assez pratique. S’il me manque un plan, j’ouvre ma fenêtre et je filme. La difficulté est de garder une capacité d’étonnement sur la durée. C’était assez facile les premiers jours, car c’était hallucinant, on a vu les rues se vider, on a vu les policiers arrêter les gens qui n’avaient pas leur attestation pour aller à la boulangerie ! Donc tout ça évidemment tu filmes car tu es étonné par ce que tu vois et ce qui se passe. Comment au fil des semaines, continuer à aller chercher une capacité d’émerveillement et de surprise quand tu es dans ton appart avec une visibilité de seulement 100 mètres de rue ? Il faut en permanence aller chercher des petits détails, comme une ombre sur le parquet, les arbres qui fleurissent, un pigeon qui se pose sur la rambarde de mon balcon … C’est un challenge sur la durée, car une fois que tu t’es filmé entre train de faire le ménage et de ranger ta bibliothèque, qu’est-ce que tu filmes ?

Si j’ai l’oreille fine le début du générique, c’est une musique d’un film de Godard, quels sont tes mentors dans le genre cinéma documentaire, ou sociologie documentée ? D’ailleurs comment définis-tu Fenêtre(s) qui est un OVNI du genre ?

Oui c’est une musique du film A Bout de souffle de Jean-Luc Godard. Depuis que j’ai commencé mon métier de journaliste, j’ai toujours été passionné par l’histoire vraie et l’écriture documentaire. Mon idole c’est le photojournaliste Stanley Greene : j’aime ses images très vraies, très brutes mais aussi très esthétiques. Pour le cinéma, forcément je citerai Raymond Depardon pour l’aspect sociologique. Fenêtre(s) est effectivement un OVNI dont la forme a énormément évolué  depuis le début. Je suis incapable de le mettre dans une case pour l’instant car il n’est pas fini !

Justement, tu vois les semaines défiler au fur et à mesure du montage. Est-ce que ce n’est pas un peu anxiogène à la longue, n’as tu pas envie de mettre un point final à cette série  ?

J’arrêterai la série le jour où je serai personnellement déconfiné  et j’espère que ça va se terminer le 11 mai (rires)  ! C’est énormément de travail : tourner et monter 26 minutes par semaine ! Je ne pourrais pas tenir le rythme pendant encore des semaines, ça fait déjà 6 semaines et c’est intense ! Je ne regrette pas du tout d’avoir réalisé ce documentaire, c’est passionnant et hyper intéressant comme exercice, je fais des Skype toute la journée, j’ai même un peu l’impression de voyager car je parle avec des gens qui sont confinés aux quatre coins du monde. En fait, la seule chose que je regrette un peu c’est de ne pas avoir eu du temps pour moi. Mettre à profit ce temps comme beaucoup de personnes en ce moment pour faire ce que je n’ai pas le temps de faire d’habitude : lire plus, regarder des séries, cuisiner … Je n’ai pas du tout eu ce temps là pendant le confinement. 

Comment envisages-tu le futur ? Journal intime d’un confinement, 1 mois, 6 mois, 1 an ? 10 ans ? Peut-être que l’on sortira quand vous aurez fait des enfants avec ta copine qui seront en âge de passer leur bac. Es-tu plutôt positif ou négatif quant à notre éventuel déconfinement ?

J’espère pas que j’aurais des enfants à la fin du documentaire ! (rires). C’est franchement compliqué d’imaginer le futur. Même les médecins ne savent pas trop comment tout cela va évoluer et découvrent de nouvelles choses en permanence. Je ne peux pas faire de pronostics. J’espère qu’il y aura un début de déconfinement pour une partie de la population dès le 11 mai. Je ne sais pas quand on pourra reprendre une vie normale. A la fin du confinement, va t-on revenir dans notre vie d’avant qui était complètement effrénée sans avoir pu tirer partie des aspects positifs de cette crise ? Quel monde va t-on retrouver après ? Je suis incapable de le dire !

Sociologiquement, qu’est-ce-que ce film dit des parisiens, des français et de notre époque ?

On a tous eu très peur au début du confinement d’un changement radical de vie avec toutes ces nouvelles contraintes. Mais finalement les gens se sont habitués très vite et ce film montre notre grande capacité d’adaptation à une situation exceptionnelle que certains pensaient insurmontable. Beaucoup de gens ont profité de cette période pour prendre des bonnes résolutions, pour changer un peu leur manière de vivre et de consommer. Ils ont changé leur rapport au temps et à l’espace. C’est une expérience intéressante pour tester un nouveau mode de vie pendant deux mois. Une expérience qui s’est faite à grande échelle et qui a été imposée à tout le monde. Cependant, ce documentaire n’est pas forcément représentatif de la France en confinement. C’est un point de vue très personnel sur le confinement.

Fenêtre(s) – Journal de confinement. Image extraite de la série documentaire de Louis Villers. Copyright Flab Prod.

Si j’ai été attentive à tes images, tu vis dans le 18e arrondissement. Raconte-nous tes balades dans un rayon d’un km ?  Quelles sont tes adresses parisiennes préférées dans ton quartier et au delà ?

Nous avons emménagé deux semaines avant le début du confinement dans cet appartement proche du métro Guy Môquet. Nous ne connaissons absolument pas le quartier, je ne peux pas te donner de bonnes adresses ! Par contre, le dimanche matin je vais courir très tôt vers 7h-8h à Montmartre dans un Paris vide et c’est magique, c’est mon petit plaisir de la semaine ! Avant j’étais dans le 9e arrondissement près du square d’Anvers. J’aimais bien aller chez Jim’s Corner, rue du Faubourg Poissonnière, ce sont des Australiens qui font des brunchs très sympas avec du bacon au four. D’ailleurs, j’organise une mission demain pour l’anniversaire de ma copine. Je ne peux pas aller jusqu’à chez Jim’s Corner car c’est à 2 kilomètres. Mais j’ai rendez-vous avec un ami qui va aller chercher ma commande de petit-dej et me l’amener à un point de rencontre où nous aurons chacun 14 mètres à franchir dans l’illégalité. C’est une surprise pour l’anniversaire de ma copine et ça sera dans l’épisode de samedi prochain !

Belle preuve d’amour ! Si le confinement n’est pas évident quand on le vit seul, être en couple n’est pas une mince affaire non plus. Tu es confiné avec ta copine que l’on voit dans le documentaire, comment se passe la vie à deux ? Quels conseils peux-tu donner aux couples en ce moment ?

Ma copine travaille de la maison en temps normal donc il n’y a pas un énorme changement pour elle, et moi j’ai énormément de travail avec ce documentaire. Un conseil : c’est d’être occupés tous les deux et d’être contents de se retrouver après nos journées de travail ! Nous ça se passe très bien, mais si on n’avait rien à faire, ça serait peut-être une autre histoire ! Aucun couple n’avait encore expérimenté le fait d’être ensemble aussi longtemps … Deux mois, 24h/24 ensemble c’est inédit. Là il n’y a aucune échappatoire, pas de soirées pour aller voir ses potes ! Après, je suis conscient de vivre un confinement très agréable et d’avoir de la chance par rapport à des personnes qui sont au chômage partiel ou ont perdu leur travail. Nous n’avons pas d’enfants, nous avons de l’espace dans notre appartement, on ne se marche pas dessus, nous ne sommes pas angoissés par notre avenir professionnel  … Tout cela facilite évidemment la bonne entente pendant le confinement.

Que feras-tu une fois déconfiné ? Tu filmeras la fête dans les rues parisiennes ?

C’est un film sur le confinement et si je commence à filmer le déconfinement c’est un autre sujet ! Je ne pense pas que ça sera la liesse dans les rues ! Si l’on sort ça ne sera pas pour faire la fête mais juste pour retourner au travail. Je n’imagine pas un truc très fort en images et en émotions. Je pense que le déconfinement va plutôt se faire en douceur … Mon souhait un fois déconfiné c’est de réunir toutes les personnes qui ont participé à ce film pour une belle séquence de fin. Je rêve de boire une bière en terrasse avec des amis autrement que sur Skype !

Fenêtre(s) – Journal de confinement. Image extraite de la série documentaire de Louis Villers. Copyright Flab Prod.

 

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