Rentrée littéraire : 5 livres que nous avons aimés

La rentrée littéraire est une grande vague. Elle nous cède, présentées sur le sable, quelques jolies pierres. Il faut se pencher pour les ramasser, en regarder les contours, les poser dans notre seau avec délicatesse, évitant qu’elles ne s’entrechoquent. On aimerait toutes les ramasser mais le seau est petit. Commencez donc par ces cinq précieuses, les autres vous attendront, sans bouger, pour une seconde récolte.

 

Arcadie, d’Emmanuelle Bayamack-Tam

Arcadie d'Emmanuelle Bayamack-Tam / P.O.L
Arcadie d’Emmanuelle Bayamack-Tam / P.O.L

 

Une des plus agréables lectures de cette rentrée littéraire ! Après un long voyage, Farah, 5 ans, se réveille aux côtés de ses parents et de sa grand-mère à Liberty House, un espace, une zone blanche où s’est installée et a grossi une communauté de gens accueillis par Arcady. Arcady n’a pas grand-chose d’un gourou, plus les allures d’un guide d’une existence pastorale. Farah, désormais 14 ans, lui voue une telle adoration qu’elle n’envisage pas de vivre sa première fois avec quelqu’un d’autre. Il faut dire que personne d’autre ne serait susceptible de s’accommoder de son physique « disgracieux« , qui lui réserve bien des surprises… Quand elle n’est pas en cours, Farah s’adonne à de bucoliques contemplations et observe les membres de la communauté dont elle nous dresse de savoureux portraits. Tous respectent les règles – le végétarisme, les tâches communes, l’amour collectif, l’autogestion, l’isolement. La tolérance ? Le partage ? Rien n’est moins sûr lorsqu’un migrant bouscule leur tranquillité…

Un récit plein d’humour, de sensibilité et de fraîcheur porté par un formidable personnage principal qui ne demande qu’à aimer et être aimé. L’écriture, sautillante et fine, exploite les subtilités de notre langue, le foisonnement d’images que font naître les mots, et se fait vivace dans les dialogues. Parfait.

P.O.L, 2018, 448 p., 19€

 

XYZ, de Clemente Palma

XYZ de Clemente Palma / Allia
XYZ de Clemente Palma / Allia

 

Quelle aventure que celle du scientifique Rolland Poe, alias Docteur XYZ ! C’est lui qui est à l’origine de cette « invention extraordinaire » : une manipulation biologique inédite menant à la reproduction d’êtres humains, en commençant par celle de stars d’Hollywood. Mais créer des doubles nécessite tout un processus impliquant une préparation à base d’albumine d’œufs, la projection de pellicules cinématographiques et l’énergie d’émissions au radium… Pour mener à bien ses expériences, et ne courir aucun danger, Rolland s’isole sur une île du Pacifique, et ne met dans la confidence qu’une seule personne, son ami architecte William Perkins. C’est d’ailleurs lui qui prend en charge le récit, souhaitant rétablir la vérité sur la personnalité d’un homme, que tous finiront par juger fou.

Maurice Chevalier, Greta Garbo, puis Joan Crawford, Jeannette McDonald… Il faut avoir de l’ambition ou être pleinement convaincu que la pensée scientifique ne peut progresser sans « les intuitions lumineuses de l’imagination » et de la poésie.

Clemente Palma fut journaliste, député, écrivain. C’est lors d’un exil forcé à Santiago, au Chili, qu’il entame l’écriture de XYZ, « roman grotesque » sur le cinéma inspiré par L’Ève future de l’Isle Adam, le glamour hollywoodien et la fantaisie de E. A. Poe. Paru en 1934 au Pérou, l’œuvre n’a été rééditée qu’en 2006. Elle paraît pour la première fois en français grâce aux merveilleuses éditions Allia. On ne saurait passer à côté de ce condensé de drôlerie, d’absurde et de malice qui esquisse avec intelligence un questionnement sur la valeur de l’existence.

Allia, traduction Samuel Monsalve, 2018, 288 p., 14€

 

L’Écart, de Amy Liptrot

L'Écart, d'Amy Liptrot / Globe
L’Écart, d’Amy Liptrot / Globe

 

« Les nuages chargés de pluie et les ciels infinis des Orcades, parmi les éléments qui m’ont vue grandir. Ces forces de la nature parviendront-elles à me stabiliser, comme les pierres de couronnement au sommet des murets, et à faire cesser les secousses ? » À 18 ans, elle ne pensait plus qu’à quitter les Orcades, ce territoire insulaire situé au nord de l’Écosse, entre la mer du Nord et l’océan Atlantique. Lorsqu’on en est à lire cette phrase, sa situation est tout autre. Elle a comme réchappé à elle-même. À Londres, où elle s’est enfuie à sa majorité, en quête de vie, de mouvements, de promesses, elle a sombré dans l’alcool. Elle a bu au point de perdre petit ami, emploi, logement. À mesure qu’elle déroule son histoire, les récits de la honte se font plus gros que les souvenirs de l’enfance, que le manque des vagues, du vent. Les mots sobriété, obsession, évanescence atteignent leur pleine consistance, se matérialisant à travers la parole sublime de sincérité de cette jeune femme en déroute. Après une cure de désintoxication, elle décide de rentrer chez elle. Sur ces îles du bout du monde, mystérieuses et sauvages, sa route croise celle du « roi caille », surnom du râle de genêts, un oiseau solitaire et farouche, menacé. Chargée de recenser le nombre de mâles présents aux Orcades, elle nous entraîne encore davantage dans ce voyage aux confins de sa propre existence, au plus près de ses doutes et de ses luttes, mais aussi au delà d’elle-même, nous décrivant la vie de ceux qui vivent sur ses terres lointaines. Un magnifique récit qui offre la beauté de la nature sur un plateau.

Editions Globe, traduction Karine Reignier-Guerre, 2018, 336 p., 22€

 

Tu t’appelais Maria Schneider, de Vanessa Schneider

Tu t'appelais Maria Schneider, de Vanessa Schneider / Grasset
Tu t’appelais Maria Schneider, de Vanessa Schneider / Grasset

 

La journaliste et romancière Vanessa Schneider retrace la vie de sa cousine de 17 ans son aînée, l’actrice Maria Schneider décédée à 58 ans en 2011. Son jeune visage reste celui de la demoiselle qu’elle incarnait dans Le Dernier tango à Paris (de Bernardo Bertolucci) aux côtés de Marlon Brando. Mais Vanessa Schneider nous invite à mieux le regarder, à le rendre à celle dont le cœur fut meurtri par ce tournage qui a malmené son corps. Elle trouve un peu de réconfort chez les parents de Vanessa qui l’ont hébergé plus jeune, c’est aussi l’occasion pour l’auteur de raconter cette famille qui a vécu sans y penser avec le mal-être de l’actrice, qui se drogue, accro à l’héroïne. Avant de rencontrer A., une belle histoire d’amour.

Vanessa Schneider rapporte ses souvenirs, rassemble les détails, s’adressant toujours à cette femme qui s’est éteinte trop tôt, emportant sans doute avec elle bien des mystères. « Tu me poursuis encore et toujours, Maria. Les hasards de la vie m’entraînent sans cesse vers toi. » On ne peut qu’être touché par cet hommage sensible et aimant dont l’écriture ne nous met jamais à distance, offrant avec mesure et respect le portrait d’une femme que l’on a l’impression désormais de connaître un peu bien mieux. Mais dont le nom n’a pas besoin de nous être connu pour apprécier son histoire.

Grasset, 2018, 256 p., 19€

 

Le Chemisier, de Bastien Vivès

Le Chemisier, de Bastien Vivès / Casterman
Le Chemisier, de Bastien Vivès / Casterman

 

Séverine est une jeune femme discrète, fragile, banale qui partage son temps entre sa préparation à l’agrégation de lettres à La Sorbonne, ses visites à ses parents à Meaux et son quotidien avec Thomas. Lors d’un babysitting, Séverine est amenée à se changer et à enfiler un chemisier en soie qui la met instantanément en valeur, au point de changer le regard que les autres portent sur elle, celui des hommes particulièrement, jeunes ou plus mûrs. Seul son copain persistera à ne rien remarquer, les yeux toujours rivés sur un écran. L’attitude de Séverine change elle aussi. Elle devient entreprenante, impulsive, presque irresponsable, oubliant sa raison pour n’être qu’à l’écoute de son corps. Elle devient avide de cette liberté nouvelle au point de ne plus pouvoir se séparer du vêtement, le tissu continuant d’exercer son influence malgré sa détérioration…

Bastien Vivès progresse dans ce noir et blanc tendre et lumineux qu’on lui connaît. Dans ce nouveau roman graphique, sa main a peut-être encore davantage maîtrisé les possibilités du dessin et du mouvement. Le plaisir est toujours grand, ici plus mystérieux, happé que nous sommes, instantanément, par ce personnage féminin sensible, dont les traits s’offrent la chaleur de la sensualité. Une histoire emprunt d’inexpliqué, de fantasme, traversée par des images fortes qui questionnent la manière dont nous communiquons, notre part d’individualité, notre apparence, la violence à laquelle nous sommes soumis.

Casterman, 2018, 208 p., 20€